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L'Eloquence

L'éloquence, qui s'est naturellement développée si tard en France, au moins chez les laïques, est le genre favori des Canadiens. Ce peuple jeune court partout où l'on parle ; il m'est arrivé de faire tout un hiver, à l'Université Laval de Montréal, une suite de cours sur les orateurs français, et de me voir souvent interrompu par les applaudissements, dans les citations de Bossuet ou de Mirabeau, et surtout de Berryer et de Montalembert : je me faisais l'illusion charmante d'enseigner devant une France de 1830.

Eux-mêmes, ils s'exercent très jeunes à la parole, dans les « Académies» de leurs collèges, malheureusement sur des lieux communs ou sur des sujets beaucoup trop vastes, par exemple : La littérature canadienne existe-t-elle ? ou bien : Des avantages du langage. Les orateurs adolescents qui soutiennent, les uns l'affirmative, les autres la négative, ne peuvent s'en tirer que par des déclamations. N'importe, ils parlent, écoliers. Bientôt, étudiants, ils parleront dans leurs clubs, dans leurs banquets, où, à la mode anglaise, on prononce de vrais discours — sachant bien que, dans ce plein courant de démocratie où l'histoire les a jetés, partout, pour le suivre ou même le remonter, les meilleurs seront ceux qui parleront le mieux, et ainsi ils arrivent à l'âge d'homme, déjà préparés, du moins pour la parole, à la viepolitique,

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à laquelle chacun aspire. Alors ceux qui deviennent ministres n'ont nulle peine, je l'ai constaté, à exalter en paroles sonores le sentiment national canadien. N'oublions pas d'ailleurs qu'ils jouissent depuis 1867 du gouvernement parlementaire, qui a permis à plus d'un de leurs orateurs de se former et de briller. A cette première génération appartenaient Mercier et Chapleau, qui ont laissé un éclatant souvenir : Mercier, qui fut premier ministre de la Province de Québec, était nommé le « Gambelta canadien ». 'Voici l'opinion enthousiaste portée sur le second par un juge informé :

... Elégance de manières, distinction de ton et de geste, tenue toujours irréprochable, voix harmonieuse et puissance extrême d'improvisation et d'assimilation, tout était réuni en Chapleau pour en faire l'orateur le plus écouté et le plus choyé de la province de Québec '.

Dans l'éloquence politique, la génération présente fait encore fort bonne figure.

Le Canadien-Français qui fut si longtemps le premier ministre de la Confédération, sir Wilfrid Laurier, a prononcé ses plus beaux discours, malheureusement en anglais, à Ottawa ou à Londres ; aussi les Anglais lui ont-ils décerné le surnom flatteur de silvertongued man (l'homme à la langue d'argent). L'or, en fait de parole, semble bien désigner chez les Chrysostome la fougue et la hardiesse ; l'argent.

1. Catalogue annoté de bibliographie canadienne, paru à Montréal et cité plus haut.

la haute sérénité, la clarté, la finesse soutenue et le charme : ces qualités d'argyrostome paraissent bien convenir à sir Wilfrid, comme on l'appelle familièrement là-bas, à l'anglaise ; ce sont celles-là qui ont charmé les Parisiens qui purent l'entendre en 1897 ou en 1907. Ainsi, il nous exposait en 1897, avec cette loyauté fine, les divers sentiments qui partagent le cœur d'un Canadien-Français :

... Séparés de la France, nous avons toujours suivi sa carrière avec un intérêt passionné, prenant notre part de ses gloires et de ses triomphes, de ses joies et de ses deuils, de ses deuils surtout. Hélas ! Jamais nous ne sûmes peutêtre à quel point elle nous était chère que le jour où elle fut malheureuse. Oui, ce jour-là, si vous avez souffert, j'ose le dire, nous avons souffert autant que vous...

J'aime la France qui nous a donné la vie, j'aime l'Angleterre qui nous a donné la liberté, mais la première place dans mon cœur est pour le Canada, ma patrie, ma terre natale... Vous en conviendrez avec moi, le sentiment national d'un pays n'a de valeur que par 1 orgueil qu'il sait inspirer à ses enfants. Eh bien ! nous lavons, nous, Canadiens, cet orgueil de notre pays '...

Le véritable orateur de l'opposition est M. Henri Bourassa, que j'ai été entendre plusieurs fois, avec d'autant plus de curiosité qu'il est perpétuellement désigné sous le nom de « tribun » : j'eus l'impression de me trouver, en France, en présence d'un profes-

1. Discours de sir Wilfrid Laurier au banquet organisé en son honneur par les amis français du Canada à Paris, le 2 août 1897. — L,'émiiient homme d'Etat a publié en 1908 ses discours en languf française : Discours à l'étranger et au Canada, h la. Librairie Beauchemin de Montréal.

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seur de droit qui s'animerait par instants. J'allais admirer un puissant orateur populaire, et je me laissai convaincre, sur certains points, par la précision et la sûreté des statistiques et des arguments historiques, ponctués de temps en temps par une phrase mordante ou par un noble mouvement. L'on m'a assuré, d'ailleurs, que, dans la réunion publique et contradictoire, il avait beaucoup plus de flamme. Néanmoins, je soupçonne cet heureux peuple de prendre pour un tribun tout orateur qui n'est point agenouillé devant les institutions existantes ^.

Henri Bourassa avait un frère prêtre, qui fut secrétaire de l'Université Laval de Montréal et trouva une mort précoce en 1905 : dans la société élégante de la grande ville, où il semait avec la plus rare distinction les entretiens élevés, les conseils de direction, les conférences littéraires et religieuses, il a laissé un vide, qui n'est certainement pas comblé. L'on peut ressaisir quelque chose du prestige de M. l'abbé G. Bourassa à la lecture du volume de Conférences et Discours, qu'il a laissé -. Voici avec quelle franchise patriotique, qui est une tradition dans sa famille, il terminait, en 1893, un sermon prononcé à Notre- Dame de Montréal pour le vingt-cinquième anniversaire du départ des premiers zouaves pontificaux, du Canada :

1. Nous retraçons dans l'étude suivante l'important rôle politique de M. Henri Bourassa, l'un des vainqueurs, en réalité, des élections de 1911.

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