Montréal, Librairie Eeauchemin
... Tous, mes frères, vous êtes les soldats du Christ. Vous l'êtes par le sacrement qui fait le parfait chrétien. Vous l'êtes par votre sang français qui a salué la croix à Tolbiac, qui l'a vénérée à Reims, qui l'a promenée et plantée sur toutes les plages du globe. Vous l'êtes par votre naissance à cette nationalité canadienne, préparée et fondée sous des auspices si étrangement providentiels qu'ils nous présagent et nous garantissent une vocation de peuple.
Or, je vous le demande et je me le demande en ce moment, sommes-nous vraiment, à ce triple titre, de fait comme de droit, les soldats chrétiens que nous devons être ? Et notre divin chef, pontife invisible de notre Sainte Eglise et roi immortel de nos âmes, s'il venait publiquement faire chez nous, en cette année de sa grâce dix-huit cent quatre-vingt-treizième, la revue générale de ses troupes, trouverait-il ses hommes dans l'état oîi il les veut ?.. Et je crois pouvoir répondre au nom de vos loyales consciences, dont l'unisson formera la conscience nationale : non !
Et si je réponds ainsi, c'est au nom de tous ceux qui, autour de moi, ont des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un esprit droit et sain pour peser et mesurer toute chose en sa réalité, un cœur honnête et haut placé pour s'indigner ou pleurer ! Et je vois à cette heure, entre les braves gens qui. Dieu merci, sont légion parmi nous, plus d'une tête blanche et fière qui, au souvenir des jours plus purs et plus glorieux, se penche avec espoir sur sa tombe entr'ouverte, parce qu'elle y voit un refuge assuré contre les ignominies de demain, présagées par les lâchetés et les turpitudes d'aujourd'hui 1
Mais non, mes frères, pardon, je m'égare 1
Demain, au contraire, j'en ai la foi et vous l'avez avec moi — car la foi console et fortifie, — demain, ce sera le réveil, le retour, la réparation, et nous en saluons déjà de consolants symptômes.
Demain, ce sera le progrès : non pas ce faux progrès,
prôné par des niveleurs stupides et bruyants, pour qui, trop souvent, réformer est synonyme de souiller, de dégrader et de démolir, mais le vrai progrès, réalisé de jour en jour par l'accomplissement fidèle, et autant que possible parfait, des lois essentielles à toute vie sociale...
Demain, nous l'espérons tous, Laval et Olier, Marie de l'Incarnation et Marguerite Bourgeoj'S, Brébœuf et ^larguerite d'Youville, et d'autres encore, s'il plaît à Dieu, monteront sur nos autels et recevront les hommages et les vœux de la patrie qu'ils ont fondée.
Demain, mes frères, oh ! demain, si nous le voulons tous, vous comme moi, moi comme vous, et par vous vos enfants et vos petits-enfants, demain, ce sera, sur cette généreuse terre d'Amérique, la réalisation permanente et quasi officielle du vieux dicton historique : Gesta Dei per Francos. <■<■ Les œuvres de Dieu sont dans la main des Francs. »
Mais, pour arriver là, mes frères — et c'est là qu il faut viser, — il nous faut le vouloir : le vouloir de tout notre esprit, de tout notre cœur et de toutes nos forces. Il nous faut revenir à tout prix et sans retard à ces pures et fortes traditions de justice, de simplicité et de droiture de nos pères. Il nous faut reprendre cette éducation de la famille chrétienne, sensée, austère et forte qui prépare des citoyens sages, intègres et dévoués, par des enfants respectueux, dociles, laborieux, chastes et polis. Il nous faut renoncer en masse à ces deux fléaux du luxe et de l'intempérance, maladies aiguës qui menacent de se faire héréditaires si nous n'y appliquons un spécifique énergique. Il nous faut abjurer ce culte formaliste et routinier, fait d habitudes inconscientes et d'influences ambiantes, c'est-à-dire d'inertie, lors même qu'il n'est point de calcul intéressé ou de simple parade '.
1. Sur la religion canadienne nous n'avons pas dit autre chose à la fin de l'étude précédente.
Et il nous faut, en revanche, embrasser cette religion du Christ, l'adoration de son Père en esprit et en vérité, faite de convictions profondes et fermes, de pratiques simples et sensées, de vertus solides et vivantes, qui établissent, maintiennent et accroissent l'âme dans la vie parfaite. Il nous faut, en un mot, devenir tous de vrais soldats, des zouaves de Jésus-Christ, marchant allègrement au pas militaire, les \'eux fixés sur le drapeau, le cœur fixé au ciel ! . ■ .
Encore qu'il soit plus malaisé de parler des vivants^ il nous faut bien dire que les Canadiens-Français saluent comme un de leurs orateurs religieux du plus grand avenir le jeune curé de la cathédrale de Montréal, M. le chanoine Gauthier, qui sait éclairer, d'une parole sobre et impeccable, les esprits avides de vérité, dans de grands discours savamment préparés, et encore mieux dans ses trop courtes homélies dominicales ^.
Malgré le réel succès de la parole de M. Gauthier, il est un orateur qui attire une foule plus compacte encore : c'est le prédicateur de France que les Sulpiciens font venir, à chaque Carême, dans leur église de Notre-Dame, en général un Dominicain, dont les beaux gestes dans la robe blanche, la diction sonore, les développements imagés donnent aux 4.000 Canadiens pressés chaque dimanche en la vaste église le genre de nourriture qui exactement leur agrée.
1. C'est lui que tous les Canadiens-Français attendaient et désiraient comme archevêque d'Ottawa en 1909, lorsque subitement fut nommé un presque homonyme, Mgr Gautier, un Irlandais. Voir la dernière élude n" VII. de ce volume.
la littérature canadienne 155