Halifax Chronicle, n» du 22 septembre 1£C
les plus éprouvées par de récents tremblements de terre, les Fouilles, la Calabre, Naples, la Sicile, qui se mettent à passer l'Atlantique'. Les luttes politiques de la Russie et des Etats des Balkans ont rejeté beaucoup d'hommes de cette région sur l'Amérique, en particulier les Juifs, dont un véritable exode s'est abattu sur le Dominion, au point que les enfants juifs dépasseront bientôt en nombre dans les écoles « séparées » les enfants protestants, et qu'une question « sémitique » se posera un jour ou l'autre dans la grande colonie anglaise. Enfin, la transformation la plus considérable s'est faite dans l'élément britannique où, par suite du machinisme et du paupérisme, ce ne sont plus les gens de la campagne, mais les habitants des villes qui, dans l'énorme proportion de 80 p. 100, se sontmis à passer les mers.
Cette évolution n'a point échappé, dans le monde, aux hommes d'Etat qui observent. Aussi, instruits par l'expérience, l'Australie et les Etats-Unis resserrent-ils fortement aujourd'hui les mailles de leur filet national, pour empêcher par tous les moyens l'entrée même sournoise des éléments « non désirables », selon la commode expression américaine. Il suffit d'avoir fait soi-même le voj'age de Ne^-York pour savoir quels renseignements multiples sont demandés à tous les passagers, même à
1. Rapport du Commissariat de l'Emigration, distribué à la Chambre italienne en 1907 (Journal des Débats du 30 juillet 1907).
2. — La Chute du Montmorency (90 mètres), près Québec. (Tiré de La Province de Québec, par Alex. Girard.)
ceux de cabine, par ce pays de la liberté soi-disant illimitée, sur leur origine, leur situation conjugale (Etes-vous bigame ?), leurs opinions... politiques (Etes-vous anarchiste?), le chiffre de leur numéraire et d'où ils le tiennent, etc. Sur les grandes Compagnies transatlantiques, française, allemande ou anglaise, c'est assez, quelque apparence offrît-on d'ailleurs, de se déclarer originaire de l'Italie du Sud, des Balkans ou de l'Asie Mineure pour se voir impitoyablement refuser le débarquement à New-York. Bien qu'une pareille rigueur soit généralement très connue des intéressés, la douane des Etats-Unis trouve encore le moyen d'arrêter plus de 12.000 émigrants par an, 1,13 pour 100 de ceux qui se présentent '. Le Canada, pendant l'année 1904-1905, par exemple, a refusé prés de trois fois moins, soit 0,41 pour 100 de ceux qui se présentaient. Il s'effectue donc fatalement en Europe un triage entre les deux destinations de l'Amérique du Nord : la plupart des braves gens qui n'ont rien à cacher se dirigent vers les Etats-Unis, les autres sur le Dominion, et pour peu que les choses marchent de ce train pendant quelques années, le Canada, où va s'amasser l'écume des quais de Londres, de Liverpool, de Naples, deviendra peu à peu la sentine du vieux monde. Il n'est pas permis de « saboter » ainsi une patrie.
1. Exactemeut 12.432 pendant l'année 1905-1906 (Annual report of the commissioner gênerai of Immigration).