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Exactement

LA POLITIQUE CAXADIENNE 207

que passe vers l'Ouest canadien où on les précipite, un lot de 31.000 émigrants de race anglaise, c'est un député anglais qui s'achemine vers le Parlement d'Ottawa. Il n'est même pas de plus sur moj-en d'annihiler la minorité « française » que d'écarter les immigrants de la province de Québec et de les entraîner vers l'Ouest ; l'on fait ainsi coup double : 1° en ne peuplant point la province de Québec, l'on maintient partout le chiffre de la circonscription électorale au nombre de 31.000 habitants ; 2° Ion prépare directement de nouveaux sièges de députés au Canada anglais de l'Ouest. Oril est entré, en 1906, par exemple, 156.000 Anglais et Américains pour moins de 31.000 émigrants de langue française ; en conséquence cinq nouveaux députés anglais ont bientôt pris la route d'Ottawa et y ont augmenté l'écrasante prédominancede lamajoritéanglaise, sans que rien vienne renforcer la petite phalange des 80 « Français ». On comprend que l'Angleterre ne laissera, pas plus que les nouveaux cito3-ens euxmêmes, se perdre les avantages que la Constitution lui confère, et à l'ouverture solennelle du Parlement canadien, au mois de novembre 1906, nous avons entendu lord Grey, alors gouverneur général du Canada, déclarer au Parlement, dans le discours du Trône, à la suite du voyage qu'il venait d'effectuer dans l'Ouest, que ces nouvelles provinces réclamaient une augmentation du nombre de leurs représentants. Il se réjouissait de constater que parmi les émigrants, une plus forte proportion que jamais était

venue des Iles Britanniques. On devine si les nouveaux élus seront Français ou Anglais.

Les chiffres du recensement de 1911 sont, sous ce rapport, singulièrement révélateurs : les Etats de l'Est ont perdu 9 députés et ceux de l'Ouest en gagneront 20.

Au-dessus de la question canadienne-française la question simplement canadienne se pose elle-même au sujet de lémigration. Tous ceux qui ne se laissent pas endormir, dans le Dominion, par le confort matériel et par l'extraordinaire développement économique, se demandent si cet accroissement prodigieux de l'immigration est un réel avantage pour le Canada. Partie du chiffre de 21.000, il y a dix ans, l'émigration, par bonds successifs, en était, en 1906, au nombre de 180.000, 1907-1908 sest clôturé sur 275.000' et, en haut lieu, l'on « espérait», à un moment donné, importer bientôt 500.000 hommes : nous n'oublions pas que les Canadiens indigènes sont en tout 7 millions. D'après les données mêmes du ministère de l'Intérieur, dans peu d'années, pas plus, le Canada comptera 11 millions d'habitants, dont la moitié, 5 millions 600.000, seront nés en pays étranger. C'est comme si la France, à supposer qu'elle les pût admettre, recevait en un an 2 millions et demi de nouveaux arrivants ; voilà l'image de l'émigration canadienne en 1907 ; — comme si elle

1. Déclaration de M. Franck Oliver, ministre de l'immigration ( Vérité, du 28 décembre 1907). L' Annuaire officiel du Canada donne pour cette même année 262.464.

recevait 4 millions d'étrangers : voilà l'image de l'émigration probable au Canada sous peu d'années. Et encore, dans la France, ce pays si bien déterminé et si bien centré par la nature, de nouveaux arrivants seraient vite mis en contact avec tous les grands organes qui composent la vie du pays. Mais avec ses immenses plaines et forêts vierges, larges en tout comme l'océan Atlantique lui-même, séparées les unes des autres par deux séries d'obstacles naturels, à une extrémité, les Montagnes Rocheuses et, vers le milieu, le groupe des Grands Lacs, orageuses « mers intérieures qui établissent dans ce continent une solution de continuité ^ », le Canada n'est point un pays proprement dit, c'est plutôt une expression géographique. Je l'ai même entendu appeler en public par un patriote canadien « une absurdité géographique ». Dans un tel paj-s, une aussi formidable invasion d'émigrants ne pourrait être vraiment profitable à l'unité nationale que si elle avait le temps de s'imprégner du caractère, des habitudes, des traditions de la population indigène : or, cette armée pénètre bien dans le Dominion, pour la majeure partie, par les rives du Saint-Laurent et la province de Québec ; mais elle ne traverse ce vrai cœur historique du Canada qu'à tours rapides de pistons de locomotives ou d'hélices, n'apercevant, à la fin d'un voyage exténuant, par les hublots ou les

1. Mot d'un professeur anglais très attaché au Canada, dans une conférence entendue à Montréal.

vitres du wagon de « colonist », que des villes noires, des campagnes vertes ou uniformément couvertes de neige, qui défilent trop lentement à son gré, — pressée qu'elle est d'aboutir au sol où elle doit planter enfin sa tente, ici ou là, peu lui importe. Pour beaucoup de ces hommes hardis, qui ont renoncé à leur patrie et qui s'imprègnent si vite de l'esprit, non pas canadien, mais américain, la patrie, je le leur ai entendu dire, « c'est uniquement l'endroit où ils gagnent de l'argent. » Si les hommes politiques canadiens pouvaient conserver sur ce chapitre quelques illusions, qu'ils fassent donc causer librement l'un de ces nouveaux habitants du Dominion, de ceux du Far- West, qui, voisins des Etats-Unis, dont ils ne sont séparés que par la frontière toute théorique du 49* parallèle, sont obligés de mettre trois, quatre, cinq, six ou sept jours consécutifs de chemin de fer, avec autant de nuits, pour venir à la capitale commerciale du Canada, Montréal, à sa capitale historique Québec, ou à sa capitale politique Ottawa, et qu'ils les interrogent sur leurs sentiments canadiens. Pour moi, j'entends encore l'un des grands éleveurs du pied des Rocheuses, Français de France par l'origine et par le cœur, me dire au mois d'avril 1907 : « Nous vendrons mieux nos produits au marché de Chicago quand nous n'aurons plus de taxes de douanes : aussi nous appelons de tous nos vœux une annexion aux États-Unis, et nous pensons tous de même dans la Province. » Que l'on juge du langage des colons anglais ou des colons américains qui n'ont

fait, eux, que monter un peu plus au Nord, de la prairie américaine épuisée, dans la jeune prairie canadienne.

Les Etats-Unis semblent bien avoir contribué à entraîner leurs voisins, par une sorte de contagion de vertige, dans le tourbillon de la grande immigration. Mais eux-mêmes, qui furent si largement ouverts aux émigrants, n'accueillirent 300.000 étrangers par an, ce qui était en 1908, à peu près, le chiffre de l'immigration canadienne, que le jour où ils furent... 50 millions; l'un des publicistes du « nationalisme » l'a fait très justement ressortir ^. Comment un peuple dix fois moins nombreux peut-il prétendre assimiler le même chiffre d'étrangers ! Aujourd'hui même, les Etats ne font entrer que 1 pour 100 d'émigrants par rapport à leur population totale (exactement 1,35 pour 100) : le Dominion voudrait en faire entrer, chaque année, 3 pour 100 par rapport à la sienne.

Le Canada doit attirer, dit-on, une gigantesque émigration parce qu'il est très grand. — C'est précisément en raison de sa grandeur et du manque de coordination de ses divers membres qu'il devrait aller beaucoup plus lentement en besogne et se donner plus de soin pour absorber chacun de ses éléments nouveaux. Les nations sont fatalement soumises aux lois de la biologie. Si vigoureux soit-il, un

1. M. Pierre Beaudry {Nationaliste du 1*^ septembre 1907 et passim).

corps n'a jamais pu s'assimiler de gros éléments étrangers, qui finissent toujours par le faire périr. Ce n'est point par une nutrition monstrueuse qu'un organisme se fortifie ni qu'une patrie se fonde.

La qualité des Immigrants.

Si encore cette foule cosmopolite, assurément remarquable par la quantité, l'était de même par la qualité 1 Mais ces deux termes, comme l'on sait, marchent rarement d'accord, et 300.000 personnes, ramassées partout où Ton a pu les trouver, n'ont guère de chance de constituer une élite. On s'en aperçoit bien à 1' « inspection médicale », en même temps inspection morale, que le Canada a dû établir en 1902 et compléter en 1904 dans chacun de ses grands ports d'immigration : elle ne passe pourtant point pour bien sévère. Parmi les émigrants qui se voient interdire l'entrée du Canada en raison de leurs tares physiques ou morales, figurent, par exemple pour l'année 1904-1905, en premier lieu des Juifs, des Russes, des Allemands, des Italiens, des Turcs. Mais il est remarquable que, parmi les émigrants qui, après avoir été une fois admis, durent être renvoyés, les trois quarts soient des Anglais, — comme d'ailleurs l'année précédente, — les uns parce qu'ils sont devenus fous ou diversement malades, d'autres parce qu'ils sont une «charge publique», d'autres enfin parce que l'on

a découvert en eux des criminels. Pour ces derniers le médecin en chef du service fait l'observation que c'est la première fois qu'on en relève un nombre aussi considérable. Quant à l'ensemble des rapatriés, il explique la très forte proportion des Anglais (75 p. 100, tandis que les émigrants anglais font 50 p. 100 de l'effectif total) en disant que beaucoup d'entre eux ont demandé eux-mêmes à revenir '. Il semble donc évident que le recrutement dans les Iles Britanniques est fait trop légèrement pour l'intérêt du Canada.

On s'en serait douté en lisant les rapports de certains agents d'émigration canadienne en Angleterre. Celui de Liverpool se réjouit en 1905 d'avoir pu mettre en route 3.350 émigrants de plus que l'année précédente, et il attribue ce succès au chômage des ouvriers anglais durant le dernier hiver et aussi « à l'aide puissante de Tx^rmée du Salut-». Voilà qui est pour faire rêver tous ceux qui savent que cette respectable institution protestante travaille surtout, en pays anglais, dans les bas-fonds et les bouges, où elle réussit noblement d'ailleurs à faire pénétrer quelques lueurs d'idéal.

Ces soupçons se trouvent pleinement confirmés par un document arrivé entre les mains de M. Henri Bourassa, qui a dû à sa simple lecture de véritables triomphes oratoires : il justifierait à lui seul toute

1. Annual Report ofthe Department of the Interior for the year 1904-1905. — Part II. Immigration, p. 131 et 132. 2- Ibid., p. 57.

la campagne nationaliste. C'est un prospectus de Londres, émanant d'une de ces sociétés de philanthropie religieuses analogues à l'Armée du Salut. Ici, c'est la « Church Army » qui fait appel à la générosité du public pour continuer ses envois d'émigrants au Canada : en cette année 1906, elle a « envoyé de la misère du paj's à la prospérité du Canada : 3.000 anciens prisonniers, chemineaux, malheureux, vagabonds, ivrognes, apaches (ex-prisoners, loafers, anfortunates, tramps, drunkards, hooligans). On demande chaleureusement des dons en vue de constituer un fonds de 100.000 livres pour l'émigration de 20.000 sujets l'an prochain ^. » On conçoit quel sursaut d'indignation a secoué les Canadiens à la lecture d'un pareil factum leur révélant qui on leur expédie comme frères.

Les journaux anglais du Canada se sont eux-mêmes émus d'un jugement rendu, en 1907, dans la Grande- Bretagne. Un journalier était poursuivi pour avoir voulu, avec menaces, extorquer de l'argent à son père. Il avouait et méritait la prison. Le juge : « Voulez-vous aller au Canada? — Oui, Votre Honneur. » Là-dessus le coupable fut acquitté et relâché-.

Dans leur Congrès annuel du Travail tenu à

1. Annonce parue dans le Church Armij Record, de Londres, et reproduite en fac-similé dans le Nationaliste, de Montréal, le 28 avril 1907, p. 1. La a qualité » des éraigrants s'étale en vedette sur le texte original pour mieux montrer le service rendu à la société anglaise.

2. Le Toronto Star reproduisant le Kent Messenger (Vérité, de Québec, 4 janvier 1908).

Halifax en 1908, les ouvriers canadiens ont vivement protesté contre riminigralion à outrance, au nom de l'abaissement des salaires et même au nom du paupérisme, et ils ont fait rudement le procès de l'Armée daSaliU, qui est, suivant eux, la principale agence d'émigration britannique et une agence qui serait loin d'être désintéressée '.

Il a été observé d'ailleurs avec raison que l'âge héroïque de l'émigration européenne, ou plutôt de la bonne émigration européenne est passé, du moins pour le moment, et ce sont les Etats-Unis qui ont eu l'heureuse chance et l'habileté d'en profiter. Leur pays s'est fait beaucoup avec les Scandinaves, avec les Irlandais, qui sont aujourd'hui si puissants à New-York, avec les Allemands, avec les Italiens du Nord. La situation politique des nations européennes a profondément modifié la qualité de l'émigration : elle en a reporté les fov'ers, du Nord et du Centre de l'Europe, au Sud et à l'Est. L'Irlande, devenue pins tranquille, a moins émigré, du moins dans ses bons éléments ; le grand mouvement d'agriculture, de commerce et d'industrie, qui s'est manifesté en Allemagne depuis 1880, a retenu sur le sol, avec les efi'orts du « kaiser », beaucoup du surplus de la population. Les Italiens émigrent de plus en plus, mais les provinces du Nord et du Centre vont chercher du travail dans les Etals européens, et ce sont les provinces les plus déshéritées,

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