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vernement sur ce point. Mais il y a mieux. En avril 1907, le ministère fédéral de l'Intérieur a édité un magnifique atlas du Canada, accompagné de très nombreux diagrammes de statistiques, où ne se lit pas un mot de français '. A la même époque, le •ministre fédéral de la Justice a même publié un Code refondu des lois canadiennes, et il a osé le faire uniquement en anglais ; si bien que les juges « français » de Québec et de Montréal rendent à présent la justice à leurs compatriotes de langue française sur un texte anglais. Il n'a pas fallu moins qu'une interpellation de M. Henri Bourassa et de son ami M. Armand Lavergne à la Chambre des Communes pour arracher au gouvernement la promesse d'une version française. Infatigable pour notre langue, M. Armand Lavergne vient de déposer en février. au Parlement fédéral, un projet de loi qui obligerait positivement les Compagnies de chemins de fer, de télégraphe et de téléphone à employer le français comme l'anglais dans leurs rapports avec le public-.

1. Atlas of Canada, by James White, déjà cité. — L'honorable Frank Oliver, l'ancien ministre de l'Intérieur, a fait publier depuis, sous forme d'une jolie brochure illustrée, un Atlas du Canada, où les cartes sont encore écrites en anglais, mais les 50 pages de renseignements pratiques sont rédigées en français, et nous avons constaté que cette publication était largement répandue en France par les soins du Bureau d'informations du Canada (actuellement rue de l'Isly, 3, Paris, viii«). Cet Atlas devrait être adressé dans toutes les chaires de géographie des Facultés, dans tous les Ijcées et collèges et dans un grand nombre d'écoles de notre pays.

2. Il faut reconnaître que M. R. Lemieux, ministre des postes, au fort de la campagne « nationaliste », pendant l'automne de

Quant à la politique d'immigration, pour y expliquer le laisser-aller gouvernemental vers l'Angleterre,il faut encore invoquer avec assurance la force des intérêts financiers. Ils sont mêlés en tous pays aux idées politiques, mais nulle part autant que dans toute l'Amérique du Nord, ils n'exercent de pression sur elles ^.L'influence «américaine», l'une des trois influences qui se disputent le Canada, a largement envahi sa politique, qui, dans un très grand nombre de branches, est avant tout une politique d'affaires, entre autres dans le grand service d'immigration. Affaires, par la prime de 10 à 25 francs touchée par les agents extérieurs sur chaque tête d'émigrant, si bien qu'ils n'ont qu'à s'occuper de la quantité, sans souci de la qualité, et que leur intérêt les pousse à ramasser dans n'importe quel ruisseau de grande ville des hommes bons à être jetés dans les entreponts de steamers. Cette prime individuelle, le programme « nationaliste » en réclame l'absolue suppression °. Affaires encore et affaires tout américaines, par cette savante organisation de la réclame pour le Canada et du chauffage ingénieux des imaginations, — montée un peu comme la merveilleuse publicité jadis déplo\'ée en Europe pour le « Grand Cirque Barnum

1907, avait fait mettre des inscriptions françaises sur les bureaux de poste de la province de Québec.

1- Cf. l'article Politique et Finance, dans la Vérité du 4 janvier

2. M. Bourassa voudrait même qu'il y eût dans tous les grands ports européens d'embarquement d'émigrants des agents très sévères pour retenir tous les éléments « non désirables ».

et Bayley ». Affaires surtout par l'influence prépondérante des grandes Compagnies de chemins de fer et de paquebots dans les opérations de l'immigration. Les 50.000 colons d'Angleterre, qui passent maintenant chaque année l'Atlantique, sont sans doute en partie recrutés par les neuf agences officielles en Angleterre, mais aussi, pour une bonne part, par les colossales Compagnies qui traversent d'un bord à l'autre les 5.000 kilomètres du Canada, ayant, de place en place, fondé, à coups de millions, des hôtels au bord de leurs interminables rubans d'acier et entretenant même une ou plusieurs flottes sur chacun des Océans : telle la compagnie du Canadien Pacifique, qui dispose, à elle seule, de six agences installées dans la Grande-Bretagne.

Les Compagnies maritimes, après s'être déchargées dans le vieux monde des nombreux produits d'exportation du Canada (bois, pulpe, produits alimentaires), ont besoin de se lester au retour, et elles ne trouvent rien de plus avantageux, au dire des compétents, que ce fret humain, qui paie et qu'elles nourrissent au plus juste, de sorte que, malgré des prix très bas, elles réalisent encore sur lui de beaux bénéfices, d'autant plus qu'elles jouissent, en outre, du privilège de primes officielles •.

De leur côté, les Compagnies de chemins de fer ont tout avantage à embaucher des émigrants ; nous dirons plus, c'est une question pour elles presque de

1. Réponse de M. Oliver à M.Armand Lavergne(Veri/é, 25 janvier 1908).

vie ou de mort. Non seulement elles arrivent à toucher, dune façon ou de Fautre, tout ou partie de la prime individuelle attachée aux émigrants,mais elles sont vraiment au Canada à la tête de la colonisation. En fait, elles en détiennent le monopole, et la chose a été reconnue en plein Parlement fédéral lors de la discussion des chemins de fer en 1906. La colonisation ne peut guère se faire dans ces immensités perdues qu'autour de leurs stations. Les colons ont besoin d'elles et elles ont encore plus besoin des colons : aussi transporte-t-on le plus de foules possible, et le plus loin possible, le plus à l Ouest qu'il se peut. Tous ces émigrants d'aujourd'hui sont les vo3fageurs de demain, et, ce qui n'est pas moins précieux, les pourvoyeurs de marchandises, de blé, de lait, de pommes, de bestiaux, pour tous les convois qu'il faudra acheminer sur les marchés de Winnipeg, de Chicago ou de Montréal.

Il y a plus encore, et pour les véritables intérêts du Canada un danger plus grave.

Lorsqu'une de ces puissantes Compagnies a obtenu du gouvernement canadien, qui entend faire prospérer son pays, l'autorisation de construire une ligne, — surtout si c'est un de ces transcontinentaux qui vont d'un océan à l'autre, — elle a besoin de milliers d'hommes, défricheurs, terrassiers, manœuvres, qu'elle ne pourra jamais trouver sur le sol canadien encore si peu peuplé, d'autant que l'on construit vite sur le continent américain. Alors c'est pour elle un nouveau et énorme stimulant : elle embauche, elle

embauche des hommes, qui n'auront pas l'intention de faire œuvre de colons et de planter un jour leur « home » au Dominion, mais à qui elle assure du travail pendant un an ou deux, et, augmentant ainsi le chiffre, non la qualité des émigrants, elle déverse sur le Canada une masse d'ouvriers, sans travail en Europe, et qui, une fois le nouveau chantier canadien fermé, se répandront de toutes parts et finiront par refluer sur les villes du Dominion. Depuis l'année 1907, la compagnie du « Grand Tronc » a besoin pour la construction de son nouveau Transcontinental de 60.000 hommes à ses gages, qu'elle doit recruter surtout en Angleterre et aux Etats-Unis. Pour les Compagnies qui cumulent les transports sur terre et sur mer, si l'on additionne les puissants intérêts qu'elles ont de part et d'autre à l'émigration intensive, on mesurera la formidable et presque irrésistible influence dont elles disposent : on devinera qu'elles se sentent d'aventure plus fortes qu'un ministère, même fédéral, et, au demeurant, les véritables maîtresses du Canada. Nous en avons surpris nousmême une petite preuve curieuse. Les hommes politiques le plus haut placés du Canada demandèrent un jour, pour un de leurs amis, une légère faveur de passage à l'une de ces Compagnies. Mais elle boudait à ce moment-là le gouvernement : elle refusa. Nous ne voyons pas bien en France une Compagnie de chemin de fer, même en dehors de la menace du rachat, refuser un billet de chemin de fer au Président de la République ou au Président du Conseil,

Comprend-on à présent comment la sereine vieillesse d'un grand homme d'Etat a pu, non pas monter, mais laisser monter à côté de soi une formidable machine, actionnée par des m3Tiades de chevauxvapeur produits, selon les mœurs d'affaires américaines, par les capitaux unis de l'Etat et des grandes Compagnies, et fabriquant de l'immigration à haute dose, même parfois en sens inverse de quelques-unes des secrètes aspirations de son maître? La machine marche, elle ronfle, elle est mise à une pression de plus en plus élevée, elle produit un rendement chaque année plus considérable avec une progression mathématique, tout comme les usines de pâtes alimentaires à présent actionnées par une portion de la cataracte du Niagara. Tout va bien, ail rightl comme dit allègrement, toutes les deux phrases, chacun des habitants de l'Amérique du Nord. AU right ! si ce n'est qu'au pied de cet effroj^able engin, qui brise tout à son approche, s'est présenté un homme, bientôt quelques hommes, sans capitaux, qui, au nom de leur race, minorité qui va être écrasée, — au nom de leur patrie, qui elle-même peut être détruite bientôt par la grande machine des capitaux, se sont juré, ne craignant rien et nespérant rien de ses maîtres, de l'arrêter ou du moins de la maîtriser. Spectacle émouvant pour un Français, parce que c'est la lutte poignante, terriblement inégale en apparence, de ridée pure contre la force, du vieil idéalisme français, avec son coin éternel de chimère, contre le réalisme du machinisme à la yankee. Rien en ce moment n'est

aussi français là-bas que cette croisade désintéressée, chevaleresque, téméraire, ardente, logique à l'emporte-pièce. Aussi le mouvement « nationaliste » canadien, quoique l'on puisse discuter froidement tel ou tel article de son programme, nous a paru unanimement sympathique aux Français de France qui habitent le Canada : nous nous étonnerions s'il n'inspirait pas les mêmes sentiments à tous nos compatriotes de la vieille patrie .

Au mois de décembre 1907, le ministre fédéral de l'Intérieur a fait adresser une circulaire à ses agences européennes pour restreindre un peu l'émigration pendant l'hiver 1907-1908 : à l'avenir tout émigrant, au débarqué, devra (contrairement aux émigrants des Etats-Unis) faire la preuve d'un engagement de travail immédiat ou produire une somme de 125 à 250 francs en monnaie canadienne. Ces instructions arrivèrent trop tard pour ralentir le mouvement de cette année même, qui donna jusqu'à 262.464 émigrants, mais l'année suivante, 1909, se borna à 146.908. Il est vrai que 1910 remonta à 208.794, et 1911-1912 donne plus de 300.000. La machine est donc repartie à grande pression ^

1. Il paraît heureux pour le Canada qu'un cerlala nombre de ces émigrants passent aux Etats-Unis : de 1901 à 1911 les statistiques d'immigration accusent environ 1.700.000 hommes, ce qui ne ferait que 425.000 gagnés en tout par la natalité au Canada, c'est-à-dire 1 p. 10 par an, bien inférieur ans. chiffres normaux (voir Une Leçon du Recensement, article de M. Georges Pelletier, dans le Devoir hebdomadaire du 20 octobre 1911).

Réponse aux objections gouvernementales .

A l'opinion publique, qui se mettait, poussée par « les nationalistes », à leur demander compte de leur incurie à l'égard de l'émigration française, les ministres fédéraux ont commencé par répondre : 1° que de la France on n'émigrait pas ; 2° que les lois françaises étaient au plus haut point restrictives de l'émigration. De là l'extrême prudence recommandée à l'agent français, et d'ailleurs, nous l'avons vu, par lui si scrupuleusement observée.

Sur le premier point, le groupe nationaliste répliqua très justement que sans doute la France, à cause de sa richesse et de son charme infini, en raison aussi malheureusement de sa faible natalité, n'était point un pays de grande émigration, et qu'il n'était point question d'en soutirer chaque année 50.000 hommes, comme on faisait de l'Angleterre. Nulles prétentions n'allaient jusque-là. Mais enfin, en 1906, 7.000 Français ont émigré aux Etats-Unis * ; en 1885, le port du Havre a embarqué plus de 50.000 émigrants français pour l'Amérique du Sud, et le port de Marseille plusde 28.000 pour la mèmedestination. Les « nationalistes » malheureusement ne paraissent pas avoir eu connaissance d'une révélation essentielle apportée en août 1907, par M. René Gonnard, professeur d'économie politique à l'Université de Lj'on et qui a étonné plus d'une personne même

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