Très exactement
en notre pays : dans le manque de statistiques officielles (la France ne tenant pas de comptes exacts pour le départ de ses enfants), cet éminent spécialiste a évalué à un minimum de 15.000 le nombre annuel des Français qui émigrent '. De là aux 1.500 à 2.000 Français, qui arrivent, bon an mal an, sur le sol du Canada, il y a une marge considérable, qu'il s'agit, par des moyens efficaces, de tendre à diminuer.
La presse ministérielle du Canada s'est hâtée de faire argument de la malheureuse tentative des habitants de l'île Saint-Pierre de Terre-Neuve, qui, découragés de la disette du poisson dans leursparages, se sentant plus loin de la métropole à la suite de l'accord franco-anglais de 1904 qui diminuait nos droits sur cette côte, se sont, au nombre de 3.000 (conseillés on ne sait par qui), abattus soudainement sur le Canada et entassés dans la ville de Montréal. Ce fut un coup de tête, et non une émigration, comme elle doit se faire aujourd'hui, selon les rationnelles et sûres méthodes modernes. Ces pauvres gens étaient venus tellement vite qu'ils n'apprirent que de la bouche de notre dévoué consul général au Canada, M. A. Kleczckowski, qu'ils s'exposaient gravement à perdre leur pension de retraite française provenant de r « inscription maritime » à laquelle ils appartenaient pour la plupart. Et il fallut plusieurs mois d'efforts zélés à notre nouveau consul général,
1. Revue des Questions diplomatiques et coloniales, 1" août 1907 (p. 145-154). — Le statisticien italien Bodio était arrivé, pour 1905, au chiffre de 14.000 émigrants français.
M. Henri Dallemagae et à ses collaborateurs, pour trouver des places à quelques-uns des Saint-Pierrais au Canada, et pour en rapatrier le plus grand nombre. La question de la législation française en fait •d'émigration a donné lieu également à une discussion fort suggestive, et les précisions apportées sur ce point par la presse « nationaliste », qui en est d'ailleurs coutumière, a remis les choses au point. Elle a publié le texte de la fameuse loi, dont le parti au pouvoir faisait sans cesse un épouvantail, en parlant toujours sans la montrer jamais. Datée du 18 juillet 1860, la loi porte tout d'abord que « nul ne peut entreprendre les opérations d'engagement ou de transport des émigrants sans l'autorisation du ministre de l'Agriculture, du Commerce et des Travaux publics », et les dix autres articles énumèrent un certain nombre de justes garanties en faveur des émigrants, telles que leur droit à être « transportés directement, à moins de stipulations contraires », sage mesure édictée par d'autres paj^s tels que la Hollande et la Belgique.
Et c'est tout, ou plutôt il y a encore un article du Code pénal français, que l'on brandissait également pour faire peur aux moineaux de la majorité libérale et leur faire craindre une complication diplomatique entre l'Angleterre et la France : c'est l'article 405, qui punit « l'emploi de manœuvres frauduleuses pour persuader l'existence de fausses entreprises,... ou pour faire naître l'espérance ou la crainte d'un succès... »
Sous le coup de ces textes tombent manifestement les officines clandestines ou menteuses d'émigration, comme celle qui a été surprise, dans l'été de 1907, à Tourcoing et Roubaix. On pense si les premières dépêches elles-mêmes, qui relataient ce fait, furent exploitées par le parti au pouvoir.
Mais les réclamations du nouveau parti canadienfrançais n'ont rien à voir avec de pareilles industries et rien à craindre de notre législation. Elles portent sur l'établissement, au grand soleil de France, d'un certain nombre d'agents ofQciels du Canada, accrédités auprès de notre gouvernement et qui, saas exercer aucune pression déloyale, mais par des conférences, des conversations, des correspondances, des articles de journaux, des expositions de produits, des publications de correspondances, des envois de cartes et de brochures et des voyages en France de colons français, feront connaître le Canada tel qu'il est, avec ses avantages, son étendue, sa liberté, son climat froid mais sain, ses richesses, qui ne se ramassent pas rien qu'à se baisser, qui s'achètent au contraire par un travail acharné comme en France, mais qui rémunèrent mieux leur homme et lui assurent une belle aisance terrienne au bout de quelques années.
Il ne s'agit nullement de dépeupler et de vider notre beau paj's, mais de canaliser dans la direction du Saint-Laurent les minces courants d'émigration qui s'en échappent par différentes ouvertures pour se disséminer et se perdre de côtés différents. A tous
ceux qui se sentent, pour un motif ou pour un autre, trop à l'étroit sur notre sol et qui ne veulent point tenter l'exode dans nos propres colonies, — où ne les poussent d'ailleurs, la plupart du temps, ni la salubrité du climat, ni les sociétés de colonisation persuadées qu'elle doit se faire surtout par l'indigène *, — à tous ceux-là il faut montrer et remontrer le Canada, le pays le plus français qui soit au monde en dehors de la France 2. Ne sont-ce pas les descendants de nos propres aïeux, qui nous y accueilleront, qui nous entoureront, professant notre langue, notre foi, notre affabilité, notre gaieté, nos chansons, nos traditions, nos mœurs, et nous donnant un peu l'illusion que nous retrouvons dans une vie nouvelle un coin de la vieille et chère France ?
Qui sait même si une pareille vulgarisation ne parviendrait pas à diminuer peu à peu l'égoïsme général qui restreint de plus en plus la natalité française ? si, chaque famille sachant avec certitude qu'au bout d'une ligne de paquebots se trouvent du travail assuré et de la terre à posséder pour quiconque veut seulement la cultiver, les parents ne
1. Conclusion d'une récente discussion du comité Dupleix.— \'oir les conclusions de notre brochure : Enuerrons-nous nos fils cil Tunisie? (après une enquête faite sur place).
2. Dans la Revue internationale des études basques, un publiciste basque, M. Pierre Lhande, a écrit un article pour soutenir notre idée auprès de ses compatriotes et les en convaincre au moyen de documents émanant de colons basques du Canada : l'Emigration basque (livraison de juillet-août 1908). L'article a été reproduit dans la Revue canadienne de septembre 1908.
seraient pas moins inquiets à la perspective de promouvoir de nouvelles existences * ? Chaque famille nombreuse compterait un ou deux « Canadiens » désignés à l'avance. Puis la mode s'y mettrait, le courant s'établirait, l'on se grouperait au Canada par pays, et l'on se ferait signe de loin les uns aux autres. En dix à douze jours on se reverrait. N'oublions pas que ce sont les fils de nos paysans de la Normandie, de la Bretagne, du Poitou, de toute la France qui ont fait le Canada, alors que l'on mettait deux à trois mois pour s'y rendre. Voilà ce que les « nationalistes » se disent, non pas peut-être avec ce détail, mais voilà ce que leur campagne suggère. Ils parlent, eux, au nom des intérêts du Canada ; nous parlons, nous, au nom de ceux de la France : les uns et les autres se confondent.
A entendre naguère certains des ministres et de leurs porte-paroles, les réclamations de ces hommes étaient chimériques et vaines : ils n'étaient euxmêmes que « des brandons de discorde » ou bien « des taureaux qui se précipitent dans des magasins de faïence - ». Avec sa noble élévation de pensée, sir Wilfrid Laurier était plus équitable envers ses
1. C'est ainsi qu'en Algérie la natalité française est bien plus forte que dans la métropole (Rapport parlementaire de M. Georges Cochery sur l'Algérie et la Tunisie, 1909. t. II, p. 220 et passim].he Français, avant tout terrien, a des enfants quand il a de la terre à leur donner.
2. Ce mot malheureux d'un organe « libéral » fut relevé, comme bien on pense, par le Nationaliste. « C'est vrai, a-t-il dit, et il y a bien des cruches et des pots de vin brisés. » Tel était le ton de la polémique.
mordants critiques : il leur conféra le baptême comme grand parti reconnu. Recevant, le 15 octobre 1907, à Ottawa, les étudiants en droit de l'Université Laval de Montréal, il leur dit : « Soj'ez du parti libéral, du parti conservateur, ou da parti nationaliste, peu importe, mais soyez d'un parti. » Il a fait mieux ; il a prouvé par l'exemple à quel point une opposition intelligente peut être utile à un gouvernement qui a lui-même lintelligence d'en profiter. Pour donner satisfaction à l'opinion publique, il fit annoncer, en septembre 1907, par un de ses collègues du ministère, que les agences françaises d'émigration seraient portées au nombre de trente-trois '. Au mois d'octobre, un jeune avocat montréalais, M. Artbur Geoffrion, a été nommé agent officiel d'immigration à Paris, et on a laissé entendre que le gouvernement canadien se proposait d'entreprendre dans les pays de langue française une sérieuse campagne de propagande. Il nommerait bientôt dans chaque comté de la province de Québec, comme il l'a déjà fait pour l'Ontario, un agent chargé de:répondre aux demandes de main-d'œuvre agricole avec le concours des agences de France 2. M. Geoffrion s'est mis aussitôt à la besogne et a entrepris un voyage d'études et de conférences à travers nos provinces en commençant tout naturellement parle pays basque.
1. Discours de M. R Lemieux, ministre des Postes, à Nicolet. Il dit que l'on allait porter le nombre des agences de 3 à 33 : nous n'avons pas pu savoir quelles étaient ces trois anciennes, nous n'en connaissons qu'une, celle de Paris.