‹ Nos amis les canadiensChapitre 89 sur 109 · N» du 15 mars · texte numérisé non relu

N» du 15 mars

riércs commerciales, les ouvriers et les domestiques^ enfin les colons proprement dits, en indiquant les chances que présente à chacune de ces catégories la Nouvelle-France, aussi bien dans l'Ouest que dans lEst.

Ecartons en commençant la grande objection courante contre un établissement au Canada, à savoir la rigueur excessive du froid. Sauf des cas exceptionnels, il ne fait pas froid au Canada, on peut l'affirmer sans l'ombre d'un paradoxe. 1° Il ne fait pas froiddans les intérieurs, dans les trains, dans les bureaux, dans les maisons, qui sont très chauffés, à 20 degrés centigrades environ, dès la double porte d'entrée, soit par le chauffage central dans les villes, soit par un poêle au bois ou au charbon. Nous savons bien même en Europe qu'il nya que les pays froids, tout comme les personnes frileuses, pour savoir se chauffer. — 2° Il ne fait pas froid dehors, d'abord parce qu'on sort imprégné de chaleur, très chaudement couvert avec une pelisse et souvent un bonnet de fourrure appelé là-bas « un casque », et aussi, ce qui est inutile pour beaucoup, des « blumers » ou vêtements de dessous : on peut, de la sorte, résister victorieusement au froid pendant 1 h. 1/2 à 2 heures, sans difficulté. — On n'a pas froid dehors parce qu'une fois les tempêtes de neige de la fin de novembre arrivées, lèvent souffle rarement durant les quatre beaux mois de gelée calme et sereine. De plus, la température est extraordinairement sèche.

ce que savent bien les professeurs de phj'sique qui peuvent réussir à cette époque certaines expériences impossibles en France, comme d'appliquer une simple feuille de papier sur un tableau noir qui la garde durant 1 heure ou 2. On s'en aperçoit bien soi-même, à la facilité avec laquelle on emmagasine l'électricité pour quelques pas faits sur le parquet d'une chambre garnie de tapis: il suffit parfois de mettre alors la main sur un radiateur ou de saisir la cuiller d'un plat pour sentir la décharge électrique. — Je soupçonne également le soleil perpétuel et l'admirable bleu pâle et profond du ciel de réchauffer un peu moralement, pendant que le fait si bien physiquement, l'absence de vent et d'humidité. En tout cas, un tel froid canadien même porté à 10 ou 20 degrés est ordinairement moins pénible que 1 ou 2 degrés au-dessous ou même au-dessus deO°en France, avec le vent et l'humidité qui les accompagnent presque toujours; d'ailleurs l'accroissement d'un froid sec à partir de 10 degrés ne se perçoit guère, et j'ai trouvé 30 degrés au Canada, pendant plusieurs semaines, faciles à supporter. La nuit n'est pas plus rude, et, ce qui étonne tant à l'arrivée, il n'est pas de pays méridional, où les habitants, hommes et femmes, vivent davantage à l'extérieur, le jour et la nuit, ou au moins la première partie de la nuit pour les sports de neige, si agréables avec les jerseys bien serrés et les bas de grosse laine dans les mocassins. J'ai ainsi passé bien des soirs d'hiver, de 8 h. à minuit, dans la ravissante montagne de Montréal,

toute vêtue de son roj'al manteau d'hermine de neige et de glace : je me rappelle particulièrement un soir de janvier être rentré à minuit, uniquement par raison, en songeant au travail du lendemain ; je pouvais à peine croire qu'il gelât : le thermomètre marquait 11 degrés au-dessous de 0. N'est-ce pas là en France une température rigoureuse, par laquelle on ne pense qu'à rentrer au plus vite au coin de son feu ? Le thermomètre révèle le froid, c'est rarement Tépiderme,

On remarque généralement que les Français qui arrivent supportent avec une particulière facilité le ou les premiers hivers, et que, s'ils reviennent en France, ils sont plus frileux qu'auparavant.

A vrai dire, le grand froid du Canada n'est guère éprouvant que pour les jeunes enfants qui n'y sont point nés.

Ajoutons que les Canadiens se servent malheureusement, au moins dans les villes, de la bizarre division thermométrique Fahrenheit, et qu'il faut dans toutes les conversations transposer les chiffres donnés, 32 correspondant à notre 0, 100 à notre -+-39, 0 à notre — 17, etc..

Reconnaissons franchement que dans les carrières /ièéra/es il y a peu à faire pour un Français.

Les professeurs ne doivent pas se présenter au Canada, à moins d'être appelés dans l'un des postes spéciaux qui s'y trouvent. Nous avons connu une

jeune fille de France qui fut, bien des années, professeur de langue et littérature françaises à l'Université anglaise de Montréal : il fallait voir son autorité sur ces jeunes Anglais et de quel air elle entrait, loge courte et barrette plate juchée sur ses cheveux, dans les salles de cours où le silence s'établissait comme par enchantement. Elle descendit de sa chaire, pour épouser, à Paris, un avocat, et il est à craindre qu'elle n'ait été remplacée là-bas par quelque Belge, nationalité de l'un des distingués professeurs de sciences, nommé depuis peu à cette même Université. J'y ai connu et vu mourir un de nos vieux compatriotes, homme très fin, ancien camarade de Mounet-Sully et qui occupait la chaire d'exégèse : il n'eut pas le temps de profiter de l'abondante retraite dont il m'entretenait souvent, ménagée aux professeurs de cette Université Mac-Gill, par la libéralité de M. Carnegie.

L'Université Laval de Montréal possède une chaire de littérature française, fondée, en 1897, sous l'inspiration de Brunetière, par les Sulpiciens français de Montréal, qui emploient leurs biens et leur action au service de l'influence française et se montrent, sans une défaillance, les plus admirables amis de la France que l'on puisse trouver au Canada ^. Cette chaire, où j'ai eu le bonheur densei-

1. Voir plus haut chap. m, p. 122. — Au lendemain d'une éloquente conférence sur Bossuet orateur, faite par Brunetière dans la belle salle des Promotions de l'Université Laval au printemps de 1897, eut lieu un déjeuner, pour ainsi dire histo-

gner, a été occupée avant moi par MM. de la Briolle, François Laurentie et Augustin Léger, après moi par MM. Louis Gillet,René du Roure et Gautheron^.

L'Université Laval de Québec fit appel pendant quelques années à un professeur de France : depuis 1906 elle a cru devoir renoncer à ses services. Tous les amis du Canada souhaitent ardemment qu'une voix de chez nous se refasse entendre le plus tôt possible dans ce conservatoire historique des traditions canadiennes-françaises.

Laïc ou ecclésiastique, le professeur, qui part pour le Canada sans avoir en vue une place assurée, est exposé à attendre parfois longtemps et à végéter, tout ou presque tout l'enseignement se trouvant entre les mains du clergé canadien.

Pour les prêtres qui aspireraient à se faire une place dans le ministère, ils devraient être armés d'une grande hardiesse en affaires leur permettant par exemple de fonder une paroisse et de bâtir une église avant d'en avoir recueilli les fonds "-. Un missionnaire de l'Ouest me citait en 1910 ce mot caractéristique des habitants d'une paroisse nou-

rique, qui le réunit au regretté abbé Collin, supérieur de Saint- Sulpice et à M. Alfred Kleczkowski, alors consul général de France au Canada : c'est là que fut décidée, grâce à la générosité de Saint-Sulpice, la création de la chaire de Littérature française.

1. MM. de la Briolle, 1899. 1900, 1901 ; Fr. Laurentie, 1902; A. Léger. 1903, 1904, 1905 ; L. Arnould, 1906 et 1907 ; L. Gillet. 1908 et 1909 ; R. du Roure, 1910, 1911, 1912 ; Gaulheron à partir de 1912-1913.

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