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LA LANGUE FRANÇAISE AU CANADA

« Je doute qu'il existe actuellement un autre pays au monde où le légat de l'Evêque de Rome serait reçu, comme l'a été son Eminence le Cardinal Vincenzo Vannutelli sur le sol canadien, alors qu'il y est venu présider le vingt et unième Congrès eucharistique international, tenu à Montréal du 7 au 11 septembre 1910. Le voyage du prélat ne fut qu'une longue marche triomphale depuis Québec jusqu'à Saint-Boniface, distants de plus de 1.500 milles.

« Sans compterMontréal, qui a naturellement tout éclipsé par le nombre et la splendeur de ses manifestations, pas une ville où le noble visiteur ne soit entré escorté d'un long défilé de landaus ou d'automobiles, accueilli par d'incessants vivats et de spontanés applaudissements, au milieu d'un déploiement luxueux de drapeaux, de bannières et d'inscriptions... Presque partout, dépositaires du pouvoir civil et dignitaires ecclésiastiques ont rivalisé à qui donneraitle plus beau banquet ou la plus belle réception, à qui exprimerait en termes plus chaleureux sa foi au dogme catholique et sa piété filiale à l'égard du

Pasteur Suprême ; à qui, en un mot, ferait le discours le plus eucharistique et le plus papal. Le spectacle était si peu commun et si entraînant que les protestants eux-mêmes ne purent se préserver de la contagion. Gagnés par l'universel enthousiasme , ils oublièrent qu'ils faisaient partie d'un empire où le cri : no popery était, il n'y a pas longtemps encore, une preuve obligée du loyalisme, et ils se joignirent à leurs compatriotes catholiques pour fêter l'envoyé de Rome... C'est ainsi qu'à Saint-Boniface et à Winnipeg, le premier ministre du Manitoba, en compagnie de ses collègues, de membres du Parlement lecal, de magistrats, à peu près tous de l'Eglise réformée, furent présents non seulement au banquet offert par le lieutenant gouverneur, leur coreligionnaire, mais encore au banquet qui fut donné à l'Archevêché.

« Il faut sans doute attribuerun si bel enthousiasme à la foi vive des Canadiens désireux de fêter dans le légat de Pie X la papauté elle-même, en qui ils voient très justement la clef de voûte du christianisme intégral. Mais il faut l'attribuer aussi, pour une large part, à leur position très particulière relativement au Chef du catholicisme.

1. — SITUATION HISTORIQUE DES CANADIENS-FRANÇAIS VIS-A-VIS DE l'église. — LEURS ESPOIRS EN 1910.

« Cette position pourrait s'assimiler à celle des chrétiens orientaux dans l'empire turc relativement

à leurs chefs spirituels. Ceux-ci, on s'en souvient, une fois courbés sous le joug matériel de l'Islam, cherchèrent dans leur religion et leur rite une sauvegarde pour leur nationalité et leur caractère ethnique. Grâce aux importants privilèges qu'ils réussirent à obtenir du Commandeur des croyants, ils eurent dans leurs patriarches et leurs évèques des chefs civils aussi bien que religieux, ils purent ainsi continuer à subsister comme nationalité distincte et homogène ; et ce n'est pas vainement que les Grecs d'aujourd'hui voient un danger très sérieux pour l'existence même de leur nation dans les entraves que ie gouvernement des Jeunes-Turcs cherche à mettre à la juridiction temporelle de Joachim III, tête de leur Eglise.

€ Pareillement les 60.000 vaincus, demeurés au Canada après les désastres de 1759 et 1760, résolus de rester à la fois catholiques et français, se serrèrent instinctivement autour de la seule puissance capable de leur conserver ce double avantage, autour de l'Eglise. Ils avaient vu fuir avec les derniers lieutenants de l'armée du roi de France les derniers drapeaux fleurdelisés. Ils n'avaient plus ni drapeaux ni Etat français ; ils n'avaient plus qu'une Eglise française. C'est en elle qu'ils décidèrent d'incarner leur patriotisme meurtri, mais persévérant. L'Eglise de son côté accepta volontiers d'être la gardienne vigilante de cette fidélité à la vieille mère-patrie, parce qu'elle y vit une condition indispensable de la fidélité à la foi catholique. C'est pourquoi l'Eglise

fut tout aux survivants de la grande défaite de 1760 et de l'exode qui s'ensuivit. En même temps que la forteresse contre laquelle allaient se briser les entreprises de l'étranger pour étouffer en Amérique l'âme catholique et française, elle fut le champ fécond où, après avoir cicatrisé ses blessures, la France des Champlain, des Frontenac et des Montcalm continua à croître et à se développer. Evêques et curés en devinrent les défenseurs et les éducateurs ; le diocèse et la paroisse, les deux organismes qui lui donnèrent sa cohésion, lui gardèrent son homogénéité et la rendirent invincible...

« Le Pape, sans empiéter en rien sur les droits souverains de Georges V, est donc un chef vénéré pour la nationalité canadienne-française, comme Joachim III est le chef de la nationalité grecque dans l'empire commandé par Mohammed V. Or voici que ce chef, si aimé et si vénéré, ne pouvant venir lui-même, a envoyé un des personnages les plus distingués de sa cour pour le représenter et rehausser un congrès dont les Canadiens-Français sont déjà si fiers.

« Quoi d'étonnant qu'un enthousiaste merci ait spontanément jailli de leurs poitrines sous la forme d'une réception royale faite à son délégué ? Et puis, ils attendaient de cette légation extraordinaire de si heureux résultats 1 Je m'explique.

« Les Canadiens-Français ne doutent certainement pas de l'affection du Pape à leur égard : ils

ne soupçonnent nullement qu'il puisse tolérer des dénis de justice dans le règlement des affaires ecclésiastiques, qui les concernent ; ils admettent que l'Eglise a été de tout temps l'adversaire née de la tj-rannie et du mensonge ; mais ils n'ignorent pas non plus que leur situation de Français perdus dans un vaste domaine de l'empire britannique est une situation très particulière, étrange même ; ils comprennent qu'elle est peutêtre aisément défigurée ; ils redoutent l'influence du mirage de la grandeur britannique sur des personnages éloignés, et qui ne voient les choses que par le dehors ; ils savent que si des amis appellent leur survivance un miracle, d'autres moins bien disposés l'appellent une anomalie, une monstruosité, un obstacle à l'unité morale de la nation canadienne, voire à l'extension du catholicisme sur la terre d'Amérique ; ils craignent d'être représentés en haut lieu comme un peuple fatalement voué à la disparition et dont, par conséquent, on peut, sans inconvénient grave pour l'Eglise, ignorer les doléances.

« Des événements récents ont montré que de telles craintes et de telles suppositions pessimistes ne sont nullement chimériques.

« En 1905, un mémoire signé, dit-on, de la plume d'un personnage approchant de très près le gouvernement fédéral, n'est-il pas allé porter jusqu'à la secrétairerie d'Etat de Sa Sainteté tout un tissu de fausses statistiques et d'arguments perfides contre

le clergé et Tépiscopat canadien-français, qu'on disait intolérant, tracassier, impropre à concilier à l'Eglise catholique les sympathies du monde officiel et des protestants en général ? Par un autre mémoire non moins tendancieux , ne s'est-on pas efforcé de transformer en une université purement anglaise l'université d'Ottawa, fondée pourtant en vue de la rapide croissance de la race française dans l'Ontario et devant, en tous les cas, en vertu même de la charte qui lui a donné naissance, rester bilingue ? Nest-ce pas un évêque de langue anglaise quia été misa la tête du nouveau diocèse du Sault- Sainte-Marie, où les catholiques parlant l'anglais, clergé et fidèles, ne sont qu'une minorité insignifiante ? Enfin on a accusé, non sans apparence de raison, la société des Chevaliers de Colomb, essentiellement irlandaise dans son origine et sa direction, de mener une campagne sourde, mais efficace, contre le catholicisme français.

« Voilà quelques-unes des récriminations et des plaintes qui, depuis ces dernières années surtout, ont rempli les publications françaises d'Amérique. Pouvait- on rêver plus belle occasion que le Congrès eucharistique de Montréal pour y mettre fin ? Un délégué spécial de Rome venait, il allait assister aux manifestations les plus grandioses qui aient peut-être jamais eu lieu en l'honneur de la Victime eucharistique, et ces manifestations seraient organisées par des Canadiens-Français sur cette terre américaine, où l'on dit qu'ils ne sont qu'une poignée

vouée à un prochain émietteraent I Témoin de la foi et de la puissance de l'élément français, il allait voir réfutées en action les faussetés colportées jusqu'au Vatican. Aj-ant vu, il allait peser et comparer : nul doute que la balance ne dût pencher du côté des Français.

« Le cardinal Vincenzo Vannutelli est en effet venu ; il a été en effet témoin de démonstrations incomparables organisées parles Canadiens-Français : en retour, il n'a caché ni son admiration, ni sa sympathie à leur égard. Parlant fort bien notre langue, alors que devant un auditoire de prêtres anglais il devait se contenter du latin, il a singulièrement contribué à donner le cachet français à cette grande fête internationale. Nul doute que son passage ne soit en définitive d'un secours réel à la cause que soutient notre race -, nul doute que son rapport au Saint-Père n'anéantisse maintes calomnies, ne fasse tomber maints préjugés, et n'éclaire d'un jour lumineux cette question de races et de nationalités, que quelques intéressés obscurcissent à plaisir. Mais en attendant, avant que le cardinal eût quitté la métropole canadienne ; avant que les démonstrations du congrès fussent terminées ; avant, par conséquent, que leur influence eût pu se faire sentir au loin, le 6 septembre 1910, une nomination paraît dans les Acta ApostoUcse Sedis^ celle de Mgr Gauthier, archevêque de Kingston, transféré au siège d'Ottawa, vacant depuis plus d'un an. Mgr Gauthier, en dépit de son nom à consonance

française, est plutôt d'origine anglo-saxonne, et notre langue ne lui est guère familière.

« Au fond, c'est un prélat de langue anglaise qui succède à un archevêque canadien-français, le regetté Mgr Duhamel ; cest un évêqiie de langue anglaise qui est placé à la tête d'un diocèse aux quatre cinquièmes français ; et l'on a attendu quinze mois pour en arriver à un pareil résultat ! Il aurait fallu voir la stupeur, je ne dis pas seulement des prêtres, mais des simples citoyens de Montréal et de Québec. L'annonce d'une bataille perdue dans une campagne entre Anglais et Français n'aurait pas causé plus cruel désappointement. Pour se rendre compte d'un pareil état d'âme, il faut se rappeler ce que j'ai énoncé plus haut, à savoir que l'Eglise, avec ses cadres hiérarchiques, est une patrie pour les Canadiens ; que la lutte pour la nationalité se livre autour des clochers, des presbytères et des palais épiscopaux ; il faut se rappeler que les étapes de la conquête se calculent par le gain de chaque nouvelle école , de chaque nouvelle paroisse, de chaque nouvel évêché. Par contre, un diocèse perdu c'est une province perdue ; un évêque de moins c'est un général de moins dans la lutte pour l'expansion nationale ; c'est une coupe sombre dans les rangs des chefs. Sans doute, même sous l'administration d'un évêque anglais, les paroisses à langue française vont subsister : l'évêque, et Mgr Gauthier moins que tout autre, ne sera pas dans son diocèse comme un colonel de cuirassiers prussiens avec la mission

de le défranciser. Non, assurément. Il se souviendra qu'il est le premier pasteur ; sachant que la bonne entente entre les différents éléments de son troupeau est une condition indispensable pour le salut des âmes, il s'efforcera de l'y faire régner. De ces dispositions conciliantes chez Mgr Gauthier, personne ne douteje le répète-, il est connu d'ailleurs pour être un parfait gentilhomme. Quelle que soit son attitude pourtant, elle n'empêchera pas la blessure faite à la fibre patriotique des Canadiens-Français de saigner; elle n'en signifie pas moins une halte dans leur marche en avant, un évêque étranger ne pouvant avoir, pour l'extension de l'influence française, le zèle qu'aurait un évêque français ; un évêque étranger devant, nécessairement et sans aucune intention malveillante de sa part, se prêter à certains compromis, à certains changements plus ou moins antifrançais.

« Et puis il y a dans cette nomination, quelle que soit l'honorabilité du titulaire, un sous-entendu qui peut échapper au grand public, mais qui n'en froisse que plus profondément les Canadiens-Français. Ottawa étant la capitale de la Confédération, il a été dit dans un certain mémoire, non inconnu à Rome, qu'un évêque de langue anglaise y serait bien mieux à sa place qu'un évêque de langue française ; qu'il aurait bien plus d'autorité pour traiter avec les membres du gouvernement : qu'il les comprendrait bien mieux ; qu'il éviterait plus sûrement certaines gaucheries ; qu'il inspirerait moins de

défiance ; en un mot, que sa présence au siège fédéral aurait pour l'Eglise entière du Canada d'inappréciables avantages. On a fait le même raisonnement pour Saint-Boniface, le siège métropolitain de tout l'Ouest canadien, siège qu'on se prépare dès maintenant à fournir d'un titulaire anglais, dès que sera mort Mgr Langevin, trouvé bien trop patriote et bien trop français. On applique la théorie à tous les sièges épiscopaux en dehors de la province de Québec. En dehors de cette province les Canadiens-Français peuvent émigrer, s'ils veulent ; ils peuvent aller éclaircir les forêts d'Ontario ou du Maine, défricher les plaines de l'Ouest ; ils peuvent, par leur fécondité, donner des fidèles à l'Eglise, grossir les paroisses, en fonder de nouvelles, mais qu'ils se contentent de la condition de prolétaires et de sujets dociles : qu'ils laiscont les prêtres de langue anglaise coiffer la mître, manier la crosse et diriger l'Eglise. Peu importe que dans tel ou tel diocèse ils forment une écrasante majorité, du moment que le pays est anglais, gouverné par des autorités anglaises, il est de l'intérêt du catholicisme que l'évêque parle la langue anglaise. L'intérêt général de l'Eglise ne doit-il pas passer avant l'intérêt d'un groupe de ses fidèles ? Voilà un raisonnement de nature à impressionner des diplomates auxquels on ne peut évidemment demander de juger les affaires de l'Eglise du point de vue oîi on les juge à Québec ou à Montréal.

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