UN ÊTRE INNOMÉ — EST-CE UN HOMME
Un lac immense a déposé pendant des milliers d'années son limon calcaire sûr la craie de Tépoque antérieure. Un climat chaud, alternativement sec et humide, très humide, sans hiver à proprement parler, a développé sur ses bords une végétation aussi toufifue que variée. Bien que la température ne soit pas aussi élevée que précédemment, les plantes tropicales n'ont pas disparu, mais elles ont à disputer leur part d'air et de terrain aux essences des zones tempérées, qui, originaires du pôle alors habitable, descendent peu à peu vers le sud.
Les vastes feuilles des nymphéas, les laiches, les souchets couvrent la surface de Teau. D'immenses roseaux plongent leurs racines dans la vase du lac, et non loin de ses rives lui font une épaisse cemture
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végétale. Sur ses bords humides, se dressent les troncs élancés des palmiers, s'épanouissent les sabals et les flabellaria aux frondaisons en éventail, auxquels se mêlent déjà les platanes, les saules, les aunes, les noyers venus du nord. Plus lohi et avec l'élévation du sol apparaissent les lauriers et les figuiers aux longues feuilles lustrées, les camphriers et les canneliers aux branches touffues, les acacias aux rameaux enchevêtrés, aux fines folioles. Mais, au milieu de ces essences méridionales, on distingue déjà les houx épineux et les chênes dont les formes diffèrent de celles des chênes actuels, au point de les rendre méconnaissables au premier coup d'œil. Les séquoia et les laxodium, qui aiment Thumidité et une température douce, forment des massifs épais qu'entourent les érables vigoureux. Les fougères grimpantes et les salsepareilles s'entrelacent aux branches, embrassent le tronc des arbres, tandis que le sol se couvre d'une épaisse toison de végétaux herbacés et de graminées lacustres.
Dans ce fouiUis, sous ces taillis et ces futaies, vivent et s'agitent des animaux sans nombre. Une faune, aussi diverse et aussi complexe que cette flore bizarre, se développe dans cette nature plantureuse. De gigantesques pachydermes trouvent ample pâture pour leur formidable appétit dans ces forêts, dans ces marécages, dans ces prairies; des troupeaux d'éléphants deux fois aussi grands que les éléphants actuels vont des eaux du lac, où ils se sont baignés en compagnie d'énormes hippopotames, aux plaines
herbues parsemées de bouquets d'arbres. A travers les bois, le rhinocéros et Vdcerotherium, espèce de rhinocéros sans corne sur le nez et dont les pattes de devant présentent quatre doigts bien distincts, se fraient brutalement passage ; le dinothérium^ haut de 4 à 5 mètres, au crâne si lourd qu'il lui faut le soutenir sur ses deux défenses tournées en bas et s'appuyant sur le sol, avec sa trompe dépouille les arbres de leurs feuilles ou de leurs fruits ; un taph' gigantesque, un suillien (palœocherus)^ ancêtre des porcs des temps à venir, se vautrent dans la boue des marais, dans la vase du lac, au milieu des roseaux où ils trouvent une nourriture abondante. De gracieuses gazelles, des cerfs aux bois sans ramures paissent dans les grasses prairies que traversent au galop des bandes à^hipparionSj qui avec le temps doivent devenir des chevaux ; les édentés, comme les fourmiliers encore gigantesques, commencent à se faire rares. Mais tous ces animaux aux mœurs paisibles ne sont pas seuls et ne jouissent point tranquillement des prodigalités d'une nature ultra-féconde : les carnassiers ont apparu. Dans ces jungles, se tapissent déjà de grands félins guettant leur proie. Le machairo" dus énorme, aux longues canines tranchantes comme des couteaux, se repaît de chair et de sang sous les bois ombreux et dans les savanes ; les amphicyons féroces, à la fois ours et chiens par les formes, pour* suivent gazelles, cervidés et hipparions. Le cynodon, qui tient du chien et de la belette, épie les animaux de petite taille et se glisse subtilement dans les four-
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rés pour les surprendre. Les bords du lac ne sont pas moins périlleux que les bois, car les âges antérieurs ont légué à celui-ci de terribles reptiles, serpents et crocodiles monstrueux, qui se repaissent aussi volontiers de mammifères et d'oiseaux que de poissons. Ceux-ci fourmillent dans les eaux et, comme pour le reste de la faune, s'ils rappellent nos espèces actuelles, ils en diffèrent cependant assez profondément pour que Ton constate que dans ce cas, ainsi que dans les autres, nous sommes en face d'une nature spéciale qui est en quelque sorte rébauche, la préparation de la nature des temps actuels.
Les airs et les cimes des arbres ne possèdent pas une population moins variée et moins nombreuse que celle des eaux et du sol. Tous les ordres des oiseaux actuels sont représentés dans cette faune si antique : passereaux et grimpeurs pépient sous les feuillages épais ; des gallinacés picorent dans le^ herbes; les massifs de roseaux recèlent échassiers et palmipèdes ; et au-dessus de tout cela, planent, cherchant leur proie, d'avides et cruels rapaces. Mais ces volatiles ne sont pas encore absolument les mêmes que ceux d'aujourd'hui, et le même mélange d'espèces tropicales et d'espèces des zones tempérées que nous avons vu dans la flore et parmi les mammifères se remarque parmi eux. Toutefois, les oiseaux des climats chauds abondent. Les bords du lac sont ainsi hantés par les beaux flamands roses, les ibis rouges et les grands pélicans au plu-
mage blanc comme neige. Des voIées^ de perroquets multicolores et criards s'abattent bruyamment sur les grands arbres qu'ils saccagent et dépouillent de leurs fruits.
Enfin, sous l'herbe mouillée grouille une multitude d'insectes ; cent espèces de fourmis s'y disputent les provisions de leurs cités souterraines. Des abeilles nombreuses se gorgent du suc des mille fleuri de cette végétation surabondante, tandis que de superbes coléoptères font bruire au soleil leurs élytres à reflet métallique.
Mais, sur les bords de ce grand lac, sous ces arbres beaux et variés, au milieu de ces animaux divers, il y a des êtres nouveaux, c'est-à-dire appartenant à un ordre non représenté jusqu'alors sur terre. Nous voulons parler des primates. Depuis longtemps déjà de gracieux makis au museau pointu, aux yeux vifs cerclés de noir, à la longue queue épaissement fourrée se jouaient dans le feuillage ; aujourd'hui des animaux plus compliqués ont fait leur apparition : ce sont les singes. Ils gambadent dans les branches, se gorgent des fruits si abondants dont ils font provision dans leurs abajoues,ces poches qu'ils portent à côté de leur mâchoire inférieure ; s'ils marchent toujours à quatre pattes, leur attitude est plus relevée que celle des autres animaux ; ils n'ont plus de museau, mais un visage grossièrement modelé, avec des yeux qui regardent en face, un nez dont les narines sont placées en dessous, une bouche armée de trente-deux .dents; toutefois le menton n'existe pas encore et
tous possèdent un appendice caudal plus ou moins développé (1).
Plus grand que les singes, marchant sur ses deux membres postérieurs seulement mais le corps incliné en avant, et pour conserver l'équilibre tantôt croisant ses mains, car il a des mains, sur sa nuque ou sur ses reins, tantôt s'appuyantsurla face dorsale de ses doigts ou bien même sur un bâton qu'il a arraché d'un tronc d'arbre, voici venir, enfin, un être étrange. Quoique velu comme une bête, il n'a plus de queue cependant. Sa face est large et massive du bas, ses yeux sont abrités par des sourcils et des paupières, son crâne est volumineux, ses oreilles sont arrondies et ourlées; il a un nez très écrasé, il est vrai, mais conformé comme le nôtre ; dans sa bouche largement fendue, sont rangées trente-deux dents superbes, qui broient les fruits aux coques épaisses, les durs noyaux^ les touffes de feuillages comestibles. Le menton, quoique fuyant, est déjà marqué. Nous sommes vis-à-vis d'un anthropomorphe.
Et il n'est pas le seul de sa famille; plusieurs genres d'anthropomorphes luttent pour la vie au milieu de cette nature prodigieuse : les uns rappellent le gorille de l'Afrique équatoriale actuelle {Oreopithecus Bambolii^ P. Gervais), d'autres sont en quelque sorte des hylobates ou gibbons (Pliopithecus
(1) Consulter, pour références et plus amples détails : Saporta, Le monde des plantes avant l'apparition de l'homme, Paris, 1879; 0. Heer, Le climat et ta végétation du pays tertiaire, Genève, 1861 ; Gaudry, Les enchaînements du monde animai, Paris, 1878.
antiqtmSj Lartet) ; loin, bien loin en A«ie s'ébat un ancêtre des orangs-outangs {Semnopithecus sulhimorlayanusj Meyer). Enfin, parmi eux se distingue un anthropoïde de la taille d'un homme de grandeur médiocre, présentant dans l'échelle des êtres plusieurs caractères anatomiques d'un ordre élevé, le Dryopithecus Fontani.
Où sont donc et dans quels temps vivent tous ces êtres? Quel est ce lac autour duquel croît cette intense végétation et s'agite ce monde d'animaux si divers et qui, tout' en ayant de grandes analogies avec la fauiie tropicale actuelle, s'en distingue pourtant d'une façon si singulière?
Ce lac, c'est le lac de Beauce en France, et ces tamps sont ceux du milieu de l'époque tertiaire, alors que se forment les terrains nommés « miocènes » par les géologues. Il y a longtemps, bien longtemps de cela, et des milliers, peut-être des millions non point d'années, mais de siècles, se sont écoulés entre cette période incommensurablement reculée et le point le plus lointain d'où partent les traditions humaines. Or, y avait-il alors des hommes au bord de la nappe d'eau dont la vase, en se déposant, a constitué les grandes et riches plaines de la Beauce ?
On ne sait ; mais il paraît aujourd'hui certain qu'en compagnie des anthropomorphes, vivait un être, sans doute l'un d'entre eux, qui se distinguait par son intelligence plus éveillée, par son adresse plus grande et auquel étaient réservées de grandes des*
tinées. Cet être c'était notre ancêtre, c'était le « précurseur de Thomme ».
L'époque géologique, dite tertiaire sur notre planète, a vu apparaître les mammifères et disparaître peu à peu les formidables et bizarres reptiles de l'époque secondaire. C'est au cours de la première subdivision de l'époque tertiaire, durant la formation des terrains éocènes, que cette transformation s'est lentement opérée. Peu à peu, en même temps que sous l'action incessante, mais infiniment prolongée des forces climatériques et météorologiques, le sol lui-même se modifiait, la végétation et les animaux subissaient aussi des changements, imposés par la nécessité de s'adapter, sous peine de mort, aux nouvelles conditions d'existence constituées par le nouveau milieu où ils se trouvaient . Les découvertes de la science moderne n'ont point confirmé la théorie suivant laquelle le globe aurait été le théâtre de révolutions subites et générales, de cataclysmes immenses à la suite desquels la surface de la terre était complètement transformée. Les déluges universels enveloppant notre planète d'une énorme couche d'eau, les efiFondrements prodigieux et instantanés, les soulèvements rapides de chaînes de montagnes immenses, tout cela doit être relégué désormais dans les recueils de légendes et contes bleus.
Que partiellement, sur un point déterminé, dans ime région circonscrite, quelque inondation considérable ait couvert un espace de terrain plus ou moins grand ; que la rupture d'une barrière de ro-
chers» usée par le temps ou disloquée par un mou** vement du sol, ait pratiqué un canal d'écoulement à un lac et découvert ainsi une large vallée; qu*une éruption volcanique ait renversé un pan de montagne, ou bien boursouflé le sol de façon à créer une hauteur là où il y avait une plaine, ce sont là auttot de phénomènes que Ton constate encore parfois de nos jours et qui se sont produits de tout temps. Mais il n*y a là que des incidents qui, si merveilleux qu'ils semblent à ceux qui en sont spectateurs, n'en demeurent pas moins insignifiants pour ainsi dire, si Ton considère les choses de haut, si Ton embrasse dans la pensée l'ensemble entier du globe. Par un travail lent, mais ininterrompu, la terre s'est faite peu à peu telle que nous la voyons, et ce travail n'a pas cessé; il se continue sans relâche, car, s'il s'arrêtait, ce serait la mort, la fin de toutes choses.
Les habitants de la terre la suivent dans cette longue et perpétuelle évolution. Végétaux et animaux sont contraints de se modifier suivant les conditions de la tranformation du globe ; ceux qui résistent, dont ta nature rebelle n'a pas assez de souplesse pour se plier aux circonstances nouvelles, ceux-là sont condamnés : ils s'étiolent, deviennent rares et finissent par disparaître ; car, dans la lutte pour l'existence, leur inaptitude à se mettre promptement et aisément en corrélation avec le milieu nouveau les place dans un état d'infériorité mortelle, c^est le mot, vis-à-vis des individus, et plus tard des
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espèces, plus énergiques et plus malléables à la fois, qui savent se conformer à l'ensemble général de la nature transformée.
. Ces êtres que , pour nous servir d'une expression empruntée au vocabulaire de la politique, nous serions tenté d'appeler trop « conservateurs » et même « réactionnaires » , sont encore plus rapidement voués à la disparition lorsqu'ils appartiennent au règne animal et à des ordres où les sexes sont séparés. En même temps que pour eux l'alimentation devient plus difficile et plus rare, puisqu'ils répugnent à se nourrir des nouveaux produits naturels qui supplantent ceux auxquels ils étaient accoutumés, la reproduction est de jour en jour chez eux entravée davantage :. moins vigoureux par suite de rin.-sufflsance de leur nutrition et du malaise général résultant de leur obstination à ne pas accepter les conditions nouvelles de Texistence, la fécondité décroît sans cesse; de ces êtres réfractaires à révolution naissent des individus chez qui les caractères anciens, et partant inconséquents aiej le nouvel ordre de choses, s'accentuent, et a}nsi s'élargit indéfiniment l'abîme qui les sépare des êtres plus vivaces qui ont suivi la transformation du milieu. Il se fait de cette manière un véritable retour en arrière, ce qu'on a appelé la «métamorphose régressive », et ceux qui la subissent, tandis que tout change et progresse autour d'eux, tombent dans la dégénérescence et l'avilissement, si même ils ne périssent pas.
A Taccomplissement de ces tristes destinées ne contribue pas médiocrement, au moment où la divergence se manifeste, ce que Darwin a appelé la « sélection sexuelle ». Mieux armés pour la bataille, mieux conformés, mieux nourris, les mâles qui ont su se plier au milieu l'emportent sur les mâles rebelles à révolution, ou plus paresseux à l'adaptation ; des premiers naissent des enfants semblables à eux, tandis que les seconds végètent désormais seuls et sans postérité. Ces enfants présentent les caractères distinctifs de leurs pères et mettent au monde à leur tour des êtres chez qui ces caractères sont éminemment développés.
Avec le temps, la transformation incessante suivant son cours éternel, la séparation entre les retardataires et les « progressistes » — qu'on nous passe le terme — devient déplus en plus grande, au point que les différences d'individu à individu ne tardent pas à être des différences de race, d'espèce, de genre, de • famille et d'ordre enfin ; ainsi se forme la « chaîne animale » de notre grand naturaliste français Lamarck, la sériation naturelle des êtres organisés qu'Etienne Geoffroy Saint-Hilaire défendit si brillamment contre Cuvier et que la science moderne a solidement confirmée.