LE PRÉCURSEUR DE LHOMME
Pour obéir à cette loi de révolution, que de chan* gements se sont opérés dans le monde animal depuis Fépoque où la Beauce était ce grand lac dont nous avons tenté d'esquisser un croquis, au début de ce livre 1 Cette époque était celle du milieu delà période tertiaire, celle du miocène inférieur. « Après la faune des calcaires de Beauce et des f aluns, il y a eu la faune du miocène supérieur de Pikermi (en Grèce), du Lubéron (Vaucluse), qui en est déjà différente ; après la faune du miocène supérieur, il y a eu celle du pliocène de Terrier, du Coupet ; après cette faune, il y a eu celle duforest-bed de Cromer; répoque duforest-bed a été suivie par celle du boulder-clay, qui a dû être longue, à en juger par les dépôts de Norfolk ; l'époque du boulder-clay a été suivie à son tour par celle du diluvium ; puis est venu rage du renne et enfin l'âge actuel » (Gaudry). La nature tout entière n'a donc pas cessé de se transformer; le relief et la configuration du sol se sont maintes fois modifiés ; la distribution des plantes a souvent varié en même temps que les végétaux euxmêmes ; les animaux ont subi dans leur constitution
propre des modifications profondes et d'autant plus intenses et promptes qu'ils étaient élevés dans la série des êtres.
Aussi M. de Mortillet a-t-il pu dire, au Congrès de l'Association française pour l'avancement des sciences à Lyon, en 1873, que «les modifications, les variations qui séparent les mammifères actuels de ceux du calcaire de Beauce sont si profondes, si tranchées que les zoologues les considèrent non seulement comme déterminant des espèces distincte^, mais comme caractérisant des genres différents ». Et il a ajouté : « L'homme seul serait-il resté invariable, lui qui se place à la tête des animaux dont l'organisme est le plus compliqué ? Ce serait contraire à toutes les lois de la paléontologie. »
Or, sil'on rapproche du fait de l'existence, pendant le miocène, de primates anthropomorphes, de « grands singes», comme on dit vulgairement, la découverte de silex taillés intentionnellement dans les marnes noii remaniées de Thenay (Loir-et-Cher), nonlom des bords de notre ancien lac de Beauce, on est amené à se poser cette question : « Qui tailla ces éclats de silex ? Futrce un homme, fut-ce un singe? »
M. Gaudry, s'appuyant sur les données incontestables de l'histoire naturelle des espèces aninïales fossiles, répond en ces termes: « Il n'est pas (dans le miocène) une seule espèce de mammifère identique avec les espèces actuelles. Lorsque Ton se place au point de vue de la paléontologie pure, il est difficile de supposer que les tailleurs de silex de Thenay soient
restés immobiles au milieu de ce changement universel. Si donc il venait à être démontré que les silex du calcaire de Beauce ont été taillés, Tidée la plus naturelle qui se présenterait à notre esprit serait qu'ils ont été taillés par le Dryopithecus » (1). Bans cette hypothèse, le grand singe anthropomorphe dont les restes ont été découverts d'abord au pied des Pyrénées, à Saint-Gaudens (Haute-Garonne) par M. Fontan, et plus tard en Souabe et en Suisse, qui a été décrit par Lartet, aurait donc été le « précurseur de Fhomme », notre ancêtre.
Mais, dira-t-on, ces silex de Thenay ont-ils été réellement taillés? Ces éclats presque informes ne sont-ils pas dus tout simplement au hasard? Toute la théorie, fondée sur la taille intentionnelle de ces morceaux de caillou, qui veut qu'à l'époque tertiaire il y ait eu un être assez intelligent pour savoir se préparer ainsi des instruments destinés à aider l'action de ses mains et de ses dents, ne tombe-t-elle pas d'elle-même si les savants qui ont vu là, dans les marnes miocènes, les restes d*\m outillage extrêmement vieux et rudimentaire, ont été les jouets de quelque illusion ? — C'est ce qu'il s'agit maintenant . d'examiner.
Écoutons d'abord le récit de la découverte conté par l'auteur lui-même, l'abbé Bourgeois (de Pontlevoy, Loir-et-Cher), décédé en 1878, au moment où sa collection, exposée dans le pavillon des Sciences an-
1) Enchaînements du monde animal, p. 24.
thropologiques, à l'Exposition universelle de Paris, venait jeter nn jour nouveau et plus éclatant sur la question :
« Un jour, en longeant le chemin creux qui coupe la colline sur la rive gauche du ruisseau de Thenay, j'aperçus à la base de l'escarpement, dans une argile marneuse verdâtre, des fragments de silex noir, non roulés, présentant des arêtes vives avec retouches. Connaissant la position géologique de cette couche, je fus dès lors persuadé que j'étais en présence d'instruments fabriqués par l'homme à une époque très reculée. Je m'empressai de montrer ma précieuse trouvaille à deux amis archéologues, qui ne partagèrent pas mon opinion. Je n'ai jamais eu, grâce à Dieu, de parti pris dans cette question ; ma conviction fut ébranlée, mais je gardai mes objets.
» Deux années après, j'ouvris la caisse qui les contenait, et quel ne fut pas mon étonnement de voir clairement ce que je n'avais fait qu'entrevoir autrefois I Ceux qui apprennent à lire ne voient d'abord dans un livre que des caractères confus et de forme indécise ; peu à peu, ils distinguent avec plus de facilité, et ils lisent ensuite avec une promptitude merveilleuse.
» Le même phénomène s'était produit chez moi ; mon éducation était faite. Pendant ces deux années, il était passé dans mes mains plus de trente mille instruments de pierre que je considérais attentivement à l'œil nu, à la loupe, et dans lesquels je remarquais la régularité et la raison évidemment inten-
tionnelle des nombreuses retouches, la correspottdance des échancrures destinées àremmanchement, et enfin la parfaite identité des formes qui constituaient les groupes spéciaux. J'avais eu soin de les comparer avec les caiUous roulés par Feau, et avec ceux qui ont été brisés par la massue du casseur de pierres ou par les roues des voitures, et de ces études comparées résultait pour moi la certitude qu'il était facile, dans une foule de cas, de reconnaître la
véritable action de l'homme Ayant donc appris à
distinguer, dans ces silex, le travail de l'homme des effets dus aux causes naturelles, je repris mes observations interrompues et je fis pratiquer des fouilles en règle dans les couches tertiaires de Thenay . Je ne tardai pas à découvrir la plupart des types fondamentaux que j'avais trouvés à la surface du sol, c'està-dire des instruments pour couper, percer, racler ou frapper. On y remarquait facilement tous les signes qui dénotent l'action de l'homme : les retouches, les entailles symétriques, les entailles artificielles produites pour correspondre à des entailles naturelles, les cônes de percussion, quoique rares, les traces de percussion et d'usure, l'action du feu, enfin la reproduction multipliée de certaines formes parfaitement connues.
» La présence de ces débris de l'industrie humaine dans un terrain tertiaire, au-dessous des couches à mastodonte et à dinothérium^ était un fait inouï, étrange, de la plus haute gravité. Jeme demandais ôi je n'étais pas victime d'une illusion. Je multipliai
les observations, je fis plus de cent cinquante voyages à Thenay, pour faire travailler les ouvriers sous mesyeux ; je retiraimoi-méme, de la marne argileuse qui les empâtait, plusieurs des exemplaires les plus caractérisés de ma collection.
» Enfin, vaincu par l'évidence, je fis connaître ma découverte dans un mémoire lu au Congrès d'anthropologie et d'archéologie préhistoriques, tenu à Paris en 1867. »
* Ce n'est pas sans peine que les silex taillés de
Silex taillés des terrains tertiaires de Thenay.
Thenay furent acceptés du monde savant. Si ces éclats de caillons avaient subi un façonnement intentionnel, ce travail était on ne peut plus grossier et pouvait être confondu, à première inspection, avec l'œuvre du hasard. Ces petites pointes, ces petits radoirs sont bien informes, et il faut assurément être un archéologue très expert en matière de taille de silex pour les distinguer de débris produits par la cassure naturelle et fortuite de rognons siliceux. . Toutefois le nombre des adhérents à la découverte de l'abbé Bourgeois a été sans cesse en s'augmen-
tant. Peu nombreux en 1867, ils ont été singulièrement renforcés au Congrès d'archéologie préhistorique de 1872, à Bruxelles.
Une commission d'hommes pour la plupart d'une . haute compétence fut nommée, en cette occasion, pour examiner les silex de l'abbé Bourgeois. Huit membres sur quinze, M. d'Omalius d'Halloy, géologue belge d'une réputation européenne, M. de Quatrefages, le célèbre professeur au Muséum de Paris, membre de l'Institut, M. CartaUhac, archéologue français, spécialiste pour le préhistorique, M. Capellini, professeur de géologie à Bologne^ M. Franks, du British-Museum, et MM. Worsaate,. Engelhardt et Waldemar Schmidt, les fondateurs de la belle archéologie danoise, se prononcèrent pour la taille intentionnelle; M. de Vibraye^ archéologue français, l'accepta également, mais avec des réserves; M. Van Beneden, professeur de zoo* logie à l'Université catholique de Louvain, se récusa. Cinq membres seulement, MM. Virchow et Fraas, Allemands, Veyrinck, Belge, Desor, Suisse et Steenstrup, Danois, n'admirent pas que ces silex eussent été façonnés.
Mais, comme l'a dit M. de Mortillet, « si l'on pèse les témoignages contraires, plutôt que de les compter, on reconuîdt qu'ils se réduisent à peu de chose. En eflFet, dans les cinq voix opposées se trouve celle de M. Fraas, de Stutt* gard, qui, même à propos des silex quaternaires, n'a pas craint de dire en plein Congrès que c'était une .
invention de r amour-propre français, puisqu'on n'en a point trouvé en Allemagne (1). M. Virchow, en bon Allemand, ne pouvait contredire son compatriote. Quanta M. Steenstrup, on sait qu'il ne partage pas volontiers l'opinion des autres savants de son pays. »
Depuis 4872, l'abbé Bourgeois poursuivit ses recherches et eut le bonheur de compléter sa collection en découvrant des objets dont la foroM ne laisse plus de prise au doute. Ce sont, entre autres, une espèce de racloir ovoïde et des grattoirs, qui présentent cette particularité qu'après le premier façonnage ils ont subi sur leurs arêtes des retailles faites à petits coups et que le hasard n'aurait pu produire en aucune manière. La main de l'ouvrier est donc incontestablement reconnaissable et, si ces objets avaient été recueillis à la surface du sol et non trouvés dans les couches antiques du terrain miocène, nul aujourd'hui ne révoquerait en doute leur authenticité.
Mais il y a plus : ces silex ont passé par le fen. Quelques-uns sont craquelés de toutes parts et entièrement décolorés; d'autres montrent que les éclats enlevés aux rognons de silex ne l'ont pas été par percussion , mais par l'action du feu, c'estr à-dire que l'être innomé qui, à l'époque miocène, fabriquait ces outils rudimentaires, au lieu de les détacher d'un gros caillou siliceux, en frappant cehii-
(1) Ce qui d'ailleurs n*est pas plus exact ; car on signale, dans, lé sud de TAllemagne ei dans la vallée du Rhin, de nombreux restes de l'industrie humaine à l'époque quaternaire.
ci avec une pierre dure, le plaçait dans un foyer incandescent dont la chaleur intense ne tardait pas à Taltérer et à le faire tomber en éclats , qui alors étaient façonnés au gré de l'ouvrier, et cette fois au moyen de petites retouches à la main.
Rien que ce seul fait de la possession et de l'usage du feu nous prouve que l'être qui vivait sur les bords du grand lac de Beauce dépassait de beaucoup, en intelligence, les autres animaux. On sait que les singes savent reconnaître la valeur du feu, qu'ils aiment à se chauffer lorsqu'ils rencontrent un foyer allumé, mais qu'ils sont incapables de l'entretenir, et encore plus de produire du feu. Certaines tribus australiennes paraissent être, de nos jours, dans une situation à peine un peu supérieure à cet égard, car nous les voyons conserver du feu dans des paquets d*herbes et de feuilles au centre desquels brûle lentement un tison ; les Mincopies des les Andaman entretiennent leur feu dans un trou, creusé dans un tronc d'arbre dont la moelle reste en sourde combustion ; et lorsque, chez les uns ou chez les autres, le feu vient à s'éteindre, c'est une calamité publique, un malheur épouvantable, vu la difficulté énorme qu'ily a à s'en procurer de nouveau, ce à quoi l'on ne parvient ordinairement que grâce à la complaisance d'un autre groupe plus fortuné et surtout plus soigneux. Les tailleurs de silex de Thenay se trouvaient-ils dans ce cas, gardaient-ils précieusement leur feu? Cela est plus que probable, puisqu'ils en avaient découvert l'usage, au moin»
NOS ANCl'CPES 2^
pour faire éclatei* le silex et pour se chauffer, car, malgré la température élevée, tropicale alors de nos contrées, ils devaient ne pas moins aimer la flamme brillante et brûlante que les singes des régions équatoriales d'aujourd'hui. Mais connaissaient-ils Tart de produire du feu? Nous ne savons ; toutefois, les souvenirs de la découverte de cet art, les traditions sur l'origine du feu sont encore trop intenses chez les diffiprents peuples cultivés et se lient trop aux antiques cérémonies religieuses pour que cet * art remonte à une époque si lointaine et où l'homme, qu'on nous pardonne l'expression, n'était pas encore un homme, mais dépassait déjà les autres primates, n les dépassait non seulement par l'emploi qu'il avait su faire du feu, mais aussi par son habileté à se façonner des outils et à en user. Les anthropomorphes ne sont pas aussi dénués d'instruments qu'on pourrait le croire. Darwin cite la coutume des chimpanzés à l'état sauvage qui se servent d'une pierre pour briser les fruits à coque dure comme les noix et l'observation qu'il a faite, au Jardin zoolologique de Londres, d'un singe dont les dents étaient faibles et qui avait pris l'habitude de casser les noisettes avec une pierre qu'il gardait soigneusement pour cet usage (1). Toutefois, ces pierres sont brutes et n'ont jamais subi aucune appropriation artificielle de la part de ceux qui les emploient ; aussi de ce fait que les silex taillés de Thenay ont été éclatés
(1) La descendance de l'homme, 2© édition, p. 85 et 86 de la traduction française. Paris, Reinwald, édit.
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mtentionnellement par le feu, puis retaillés à la main, il s'ensuit que le primate, auteur de ce travail, était bien supérieur en intelligence aux anthropomorphes de son temps.
Darwin (1) et M. Hseckel (2) ont tracé de légers crayons de cet être, mais les traits de ces portraits sont encore bien vaguement dessinés et il nous est difficile de nous faire une idée, d'après eux, de Taspect que présentait le précurseur de l'homme. Sous ce titre : Notre Ancêtre^ M. Abel Hovelacque (3) a tenté une reconstitution théorique des primates des époques tertiaires qui travaillaient le silex et se servaient du feu.
Renvoyant, pour les détails d'anatomie pure, à ce petit ouvrage, nous dirons, avec les auteurs cités plus haut, que ce primate devait être poilu sur toute la surface du corps, qu'il se tenait vraisemblablement droit sur ses membres inférieurs, grâce à la double incurvation de sa colonne vertébrale qui forme une sorte d*S ; toutefois la station était sans doute moins parfaite que chez Thomme contemporain des races supérieures, car les anthropomorphes, quoique bipèdes, ont souvent besoin de s'appuyer sur un bâton ou sur leurs mains pour conserver l'équilibre en marchant, et même certaines races humaines inférieures, parmi les nègres notamment, ne semblent pas aussi bien redressées que les
(1) Op, cit.
(2) Anthropogénie. 1 toI. în-8o. Traduction française de la 2« édition. Paris, Reinwald, édit.
(3) 1 vol. in-12, 20 édition, Paris, 1878. E. Leroux, édit.
Européens, par exemple. Quant à la taille, elle devait varier suivant les races, ainsi que cela se présente chez les hommes actuels ; mais, en considérant que le gorille atteint parfois 4",90 et a généralement une hauteur de 1",65 à 1°»,75, nous pouvons en inférer que la moyenne de la taille, chez le précurseur de Thomme concordait avec la moyenne de la taille humaine telle que nous la connaissons.
Si nous en venons aux caractères ethnologiques des primates tertiaires qui devinrent des hommes après une évolution plusieurs milliers de fois séculaire, nous constaterons d'abord leur adresse et leur industrie, que les silex éclatés au feu et retaillés de Thenay nous signalent suffisamment.
€ Les voyageurs, dit M. Hovelacque, qui ont étudié les mœurs des anthropoïdes, nous apprennent que le gorille se loge pendant la nuit sur un échafaudage de bâtons et de branches touffues; que le chimpanzé s'établit dans les arbres un véritable nid fait de branches brisées, courbées et entrelacées; que l'orang se prépare également, pour dormir, un nid de branches et de feuilles. Nous devons supposer que l'ancêtre de l'homme n'a pas eu, le plus souvent» d'autre habitation. Nous savons, en effet, que le Boschiman se façonne maintes fois une sorte de loge en tressant des branches d'arbre et des rameaux. L'habitation des Australiens est tout aussi rudimentaire » (1). De même que l'orang, qui se fait pour
(1) Op. cit,, p. 76.
la nuit un vêtement de feuilles de pandanus, le primate supérieur de Tépoque tertiaire devait se couvrir, lui aussi, de larges et souples feuillages que lui fournissait abondamment l'opulente végétation d'alors.
L'examen du système dentaire de l'homme a montré aux naturalistes qu'il est loin d'être naturellement carnassier. Ses^ molaires sont faites pour broyer des fruits, tandis que ses incisives et ses canines ont plutôt pour fonction d'en déchirer l'enveloppe ou d'en briser la coque. Les anthropomorphes de notre temps sont essentiellement frugivores et herbivores.
Avec sa force redoutable, qui lui permet de vaincre et de tuer les animaux les plus, puissants, qui fait fuir devant lui Jions et éléphants, avec sa denture d'une terrible apparence qui semble propre à mordre et à mâcher la chair la plus résistante, le gorille ne se nourrit absolument que de fruits et de végétaux, ainsi que l'orang. Le chimpanzé ne se laisse aller à manger de la viande qu'en captivité, et cependant, avec l'appareil de ses mâchoires solides et bien garnies, il coupe, dans le combat, les doigts ou les griffes de ses adversaires, puis les leur crache ensuite à la face.
- Au milieu de cette nature plantureuse de l'époque tertiaire, dans ces forêts ombreuses composées de mille espèces d'arbres, le précurseur de l'homme n'a dû se nourrir exclusivement que d'aliments végétaux, et les instruments qu'il savait se fabriquer
n'étaient vraisemblablement employés qu'à peler des fruits, à casser des noix et des amandes, peut-être à détacher des touffes de feuilles ou d'énormes bourgeons. La température élevée de la période miocène ne comportait pas d'ailleurs une alimentation plus substantielle et ce n'est sans doute qu'avec le refroidissement du climat dans nos régions que le besoin et le goût de la viande sont venus à nos ancêtres.
De même qu'un grand nombre d'animaux, notamment de ceux dont l'alimentation est végétale, les tailleurs de silex de l'époque miocène vivaient probablement en société. C'est d'ailleurs ce que font encore à présent gorilles, chimpanzés etautres primates, dont la sociabilité n'est guère moins prononcée que celle des groupes inférieurs de l'humanité tels que les Boschimans de l'Afrique australe, les Pécherais de la Terre de Feu, les Botocoudos du Brésil, les Veddahs de Ceylan, les Negritos des Philippines et quelques misérables tribus australiennes. Toutefois, il y a lieu de supposer que la famille s'était déjà à peu près constituée, puisqu'elle existe réellement parmi les anthropoïdes modernes. Livingstone rapporte en effet, à propos des sokos (vraisemblablement une espèce de chimpanzé) de l'Afrique centrale, que « ce grand singe vit en société d'une dizaine de mâles, chacun ayant sa femelle. Un intrus venant d'une autre bande est chassé à coups de poing et à grands cris. Si l'un des membres de la société cherche à s'emparer de la femelle d'un autre.
il est terrassé et mordu par tous les mâles du groupe. Le père porte souvent le petit, surtout dans la traversée des clairières ; rentré dans la forêt, il remet l'enfant à sa mère. Celle-ci a quelquefois des jumeaux. » Le gorille, au contraire, est polygame et s'entoure d'un véritable harem de femelles, dont il interdit violemment l'approche à tout autre mâle adulte.
Enfin il est une question capitale que l'on est amené à poser relativement au précurseur de l'homme. Parlait-il ? La plupart des anthropologistes admettent que le caractère qui distingue le plus nettement l'homme des autres primates consiste dans la faculté du langage articulé. « L'anthropoïde, dit M. Hovelacque, comme un grand nombre d'autres animaux, se sert de la voix avec intelligence. H manifeste avec la voix ses impressioDs diverses, ses joies, ses désirs ; avec la voix, tour à tour, il commande, il prie, il interpelle, il avertit. Mais il ne parle point à la façon dont parle l'homme, le Boschiman, aussi bien que le blanc le plus civilisé ; il ne possède pas la faculté du langage articulé, cette véritable et unique caractéristique de toutes les races humaines. Hâtons^ous, toutefois, de l'ajouter, cette caractéristique est purement relative. Elle correspond, en effet, au développement de la matière cérébrale. Si l'homme, par impossible, avait acquis la condition perfectionnée qu'il nous présente dans tous ses organes, sans que son cerveau eût pris plus de développement que Torang, l'homme ne
parlerait pas. M. Broca a suffisamment démontré, dans plusieurs mémoires, que la faculté du langage articulé résidait dans la troisième circonvolution frontale du cerveau, vraisemblablement dans le tiers postérieur de cette circonvolution. L'expérience prouve qu'il y a lésion de cette partie du cerveau (pour l'ordinaire . de Thémisphère gauche) chez les individus aphasiques, et chez ceux d'entre les microcéphales à qui Ton n'a pu apprendre à parler, elle est purement et simplement atrophiée. D'ailleurs, il nous est impossible de savoir si le précurseur immédiat de l'homme possédait ou ne possédait point la faculté du langage articulé. A coup sûr, s'il la possédait, ce n'était que d'une façon bien rudunentaire, et s'il ne la possédait pas encore, il était très certainement fort près de l'acquérir (1).» A quel moment cette éventualité s'est-elle produite, c'est ce qu'il est impossible de déterminer. Nous dirons cependant que nous ne pensons pas que le primate qui faisait chauffer et taillait les silex sur le bord du grand lac de Beauce eût acquis déjà la faculté du langage articulé. Il n'est pas probable que son cerveau fût alors aussi bien organisé qu'il l'est chez l'homme et que, par conséquent, la troisième circonvolution frontale, qui est l'organe de cette faculté, eût atteint un développement suffisant pour cela ; car, raisonnant par analogie, nous pensons qu'à cette époque les prhnates n'étaient relati-
(1) Op. cit., p. 96-98.
vement pas mieux partagés au point de vue cérébral que les autres animaux qui, la chose a été constatée par des paléontologistes éminents comme Lartet, chez certains rongeurs, présentaient des cerveaux dont les circonvolutions étaient plus simples et moins nombreuses que chez les mêmes animaux vivant de notre temps. C*est donc assurément au cours de cette évolution incessante qui a transformé tant de fois la faune tertiaire, ainsi qu'on l'a vu plus haut» que la séparation entre le primate tailleur de cailloux du miocène et les autres anthropomorphes s'est accentuée de jour en jour davantage ; que les facultés, notamment celle du langage chez le premier, se sont perfectionnées et qu'enfin il est devenu un homme. Cette continuation de Texistence d'un précurseur de l'homme à travers l'époque tertiaire, si elle n'est malheureusement pas encore prouvée sans contestation possible par la découverte des ossementsmêmes du tailleurde silex,^est pourtant appuyée fortement par les trouvailles que Ton a faites de ses outils aux divers étages des terrains de cette époque. Aux environs d'Aurillac, M. Rames a recueilli, en plein gisement miocène supérieur, des silex taillés intentionnellement, parmi lesquels il est une pièce, exposée, en 1878, au pavillon des Sciences anthropologiques, qui, suivant l'expression de M. de Mortillet, « si elle avait été ramassée à la surface du sol, n'eût fait doute pour personne (1) ».
(1) Revue d'anthropologie. 1879, p. 118.
En Portugal, la vallée du T^ge a livré à M. Ribeiro, directeur du bureau géologique du royaume, un grand nombre de pièces en silex et en quartzite, provenant des assises tertiaires, miocènes etpliocènes, de cette région. Ces outils, ainsi que ceux du Cantal, n'ont pas subi l'action du feu ni aucune retaille, comme les objets recueillis à Thenay ; ils sont triangulaires et taillés à grands coups ; ce n'est donc plus le même procédé que celui employé précédemment par les riverains du grand lac de Beauce ; il y a eu évolution dans l'industrie, évolution correspondant évidemment avec une transformation de l'intelligence et des organes du précurseur de l'homme.
L'authenticité des découvertes de M. Ribeiro est d'ailleurs incontestable: en 1880, le Congrès d'archéologie préhistorique réuni à Lisbonne s'est occupé de la question et a nommé une commission pour procéder à des fouilles immédiates et sur place, desquelles il est résulté la trouvaille d'une pièce taillée, dans l'intérieur d'une couche intacte. Il a été constaté, en outre, que la plupart de ces silex travaillés portent déjà le « bulbe de percussion, » sorte d'excroissance en forme de goutte, qui ne se produit que lorsqu'un silex est frappé fortement par la main de l'homme armée d'un caillou dur en guise de percuteur ou marteau. Or, comme ces silex taillés se retrouvent à tous les étages, non seidement du terrain miocène, mais encore du pliocène, on est bien forcé d'en conclure qu'un être intelligent et adroit a vécu fendant ces périodes géclogiques, précédant ainsi
rhomme quartenaire, dont nous parlerons tout à rheure.
En même temps que Ton recueillait des silex intentionnellement taillés dans les couches des terrains tertiaires, on trouvait des ossements d'animaux fossiles dans ces mêmes terrains qui portent sur la surface des marques, des stries, des incisions que Ton a attribuées à celui qui était pourvu des outils en question. Un géologue éminent, M. Desnoyer, fut le premier qui exhiba des os d'éléphant {elephas meridi(mali$) incisés, recueillis en 1863, à Saint-Prest, près de Chartres.
En 1867, M. l'abbé Delaunay présenta des côtes à'Halitherium (sorte de cétacé tertiaire, se rapprochant du lamantin), provenant des faluns de Pouancé (Maine-et-Loire) également incisées. Mais, ces incisions, évidemment pratiquées sur des os à l'état frais, purent être attribuées, avec vraisemblance, à la mâchoire d'un squs^le, le carcharodon megalodon, qui les iiurait faites en dévorant la chair des animaux d"où provenaient les ossements en question. Des dents de ce même requin, recueillies en Angleterre dans une couche pliocène, parurent , au premier abord, perforées . ûitentionnellement ; toutefois, il a été démontré que les trous dont on remarquait l'existence sur ces dents, pouvaient avoir été pratiqués par quelque petit animal inférieur. Enfin, les côtes de baleine pliocène trouvées près de Bologne par M. Capellini et portant des 'entailles profondes n'ont pas été jugées, par un grand nombre
d'hommes compétents, comme ayant subi l'action voulue d'un être qui les aurait raclées avec ses instruments de silex, mais plutôt comme ayant été éraillées -et atteintes par les dents d'un animal de forte taille. Il ne semble donc pas qu'on puisse invoquer ces ossements incisés en faveur de la théorie de l'homme tertiaire ou du précurseur de l'homme ; aussi bien, cet être, si voisin des anthropomorphes, devait être plutôt frugivore que Carnivore, et. nous ne pouvons nous appuyer avec quelque certitude, pour établir sa réaUté, que sur les incontestables cailloux éclatés et taillés qu'il & laissés dans les couches miocènes et pliocènes, au milieu des débris de faunes et de flores extrêmement différentes les unes des autres, et surtout de celles que nous allons retrouver à l'époque quaternaire^ alors qu'apparaît, cette fois, l'homme définitivement constitué.