LETTRE DE M. DE TROUPEL
Avocat au Parlement
A M. Necker, Directeur Général des Finances
Cette lettre de M. de Troiipel {aliàs du Troupel ou Dutroupel) à M. Necker est datée de Fumel en Agénois, le 6 avril 1789.
Avec une rare perspicacité, M. de Troupel émet, sur la Révolution qui se prépare, des prévisions que les événements ne tarderont pas à confirmer. A cette époque d'universel enthousiasme, M. de Troupel est un des hommes qui conservent leur sang-froid et qui y voient clair.
Heureusement pour la cause populaire, les conseils de Tavocat de Fumel ne furent pas suivis. — A. M.
De Fumel en A4Ȏnois, 6 avril 1789.
Monseigneur,
Je viens de recevoir un exemplaire d'un Cahier des doléances de la Noblesse d'Agénois. C4'est le premier qui soit sorti de la presse. Je l'ai lu avec attention et quoique je puisse croire que votre Excellence recevra d'ailleurs ce Cahier, j'ai cru qu'elle n'improuverait pas que j'aye l'honneur de lui envoyer cet exemplaire.
Je me suis j^ermis quelques réflexions, non que je ne sois bien persuadé que rien n'échappe à votre pénétration ; mais , pour soulager en quekiue chose, s'il était possible, votre attention qui doit, surtout dans ce moment, s'étendre et se partager sur un nombre infini d'objets importants.
La première réflexion qui s'est offerte à mon esprit a été que le Rédacteur de ce Cahier a manqué le titre de Touvrage. Au lieu de rintituler Cahier des Doléances, il fallait, pour que le titre fût approprié, Tintituler : Cahier de Vinsurrection de la Noblesse d'Agénois.
On ne voit, en effet, dans ce Cahier, que les expressions d'une troupe de petits Législateurs qui disent sans cesse : « Notre volonté est, etc.... Nous voulons, nous enjoignons; nous ordonnons, nous deflendons {sicj, etc.... »
L'esprit qui règne dans cet éciit plein d'arrogance ne tend qu'à rendre nulle l'autorité royale , le Roi un êtie passif, et ses Ministres des êtres les plus subordonnés.
D'après les principes nouveaux de l'insurgente Noblesse, la condition d'un Ministre serait la plus malheureuse de toutes les conditions. Le plus digne des hommes n'oserait l'accepter qu'en tremblant. Il y aurait toujours à craindre les inconcevables effets de la brigue, de l'intrigue et de la cabale, de la haine et du ressentiment.
J'ai été frappé d'étonnement , lorsque j'ai lu, dans ce Cahier, page 6, art. ler^ « qu'à l'avenir, aucun acte public ne sera réputé loi s'il n'a été consenti ou demandé par les Etats Généraux avant que d'être revêtu du sceau de Tautorité Royale. »
Sont-ce là des expressions produites par la vapeur d'un songe ? Il n'y aura donc plus de Monarchie et le Monarque ne sera qu'un phantome fsicj ? Le Roi ne fera donc plus qu'applaudir à la volonté des insurgents et prêter son nom? (1)
Tout se réduira donc de sa part à une formalité vaine? La Monarchie ne sera donc bientôt plus qu'une République, où les Gentilshommes — dont un très grand nombre ne sont pas nobles — joueront les premiers rôles et seront autant de Législateui's ?
On voit , dans cet écrit , cet esprit se développer partout. Partout on tend (si ce n'est un sacrilège de parler ainsi) à mettre le Roi en tutelle. On la voit, cette Noblesse qui prétend avoir assuré la Couronne — comme si elle pouvait assurer quelque chose sans le bras du Tiers-État et même sans sa tête ! — on la voit faire les plus
(i) Ceci rappelle la définition que donnait, dit-on, Napoléon 1er d'un Roi constitutionnel : Un cochon à Vendrais ! — A. M,
grands comme les plus mutiles efforts et prendre les plus ^Tandes ])rêcau[ions pour se maintenir dans ses cruelles usurpalions.
Suivant l'article 2, page 6, une Province ne pourrait accorder au Roi un don gratuit hors des États Gënëraux. On ne pourrait le répartir, l'asseoir on le lever sans encourir la peine de concussion. C'est trop offensant pour l'autorité Royale et ma raison se révolte !
Si les militaires ne pouvaient jamais s'armer contre leurs concitoyens à moins qu'une proscription prononcée par la Nation conti* une partie d'elle-même ne les obligeât de marcher contre les Rebelles proscrits par leur patrie, il pourrait suivre de ce principe les plus leii'ibles et les plus funestes conséquences.
On n'assemble i)oint la Nation en un moment et, selon ce même Cahier, elle ne devrait s'assembler que périodiquement et tous les deux ans. Dans l'intervalle, une Province pourrait s'armer, se revêtir fsicj et ouvrir les poiles à l'ennemi voisin, ou bien une Province pourrai! tenter d'en envahir une autre el, de proche en proche, oser se porter aux derniers excès, sans que le Roi pOt faire mouvoir ses ti'oupes et arrêter la révolte. Son Épée serait immobile dans ses mains et ne |)ourrail se mouvoir qu'après une proscription prononcée par l'Assembléi" généi-ale de la Nation. Que dis-je? Sa gai'de même ne pouirait deflendre {mej sa {lei'sonnu sacrée ; cai* sa Garde est niililaii-e !... En vérité, c'est le comble de l'extravagance et de l'insanité. Une étincelle est souvent la cause d'un grand erabi-asement ; faudra-t-il attendre, pour l'éteindi*, la décision de la Nation'? C'est par trop pitoyable !
Je nijoutL )ius iien, Monseif,niui , à ces leflexions lofre pêne tration saisira du premiei coup d œil tout le ndicule i,t tout k vtnin di, cet ecnt
Jajouteiai seulement qui! me pai-ait smguliei emint téméiaiit., tendant à lendie lautontL de Si Majesté illusoire, à encbuiiei et eloulTer mtme le zèle de ses Ministies ^ leur êtei les movcns de f-rne réussit et <,\éL.uter de giands, d utiles projets et dont les lessorts doivent êlri. ensevelis dans les ombies du silence Si ^otre Excellence me permet enfin d a\oir mon opinion , j osemi du e que ce Cahtet doit étie prosent et lejcte aiec scandale pai touli, la Nation assemblée ; et c'est peut-être par là que l'Assemblée devrait s'ouvrir, un Député au Tiers-ËUI prenant à celte Dn la parole.
J'admire ta fermeté du Roi de Suède qui, bien assuré <Jes senti-
ments de Tordre du Clergé, de la Bourgeoisie et des Paysans, a décidé et fait passer en forme de loi , au mépris de l'opposition de Tordre équestre (la Noblesse), que les premières charges de TÉtat ne seraient plus dévolues exclusivement à la Noblesse; qu'elles pourraient être confiées à ceux qui en seraient jugés dignes sans distinction d'état d'Ordre, ni de naissance et qui a supprimé tous pnvilèges relatifs à la possession des terres et des biens nobles , afin que tous les Ordres jouissent à cet égard des mêmes avantages.'
En France, le Tiers-État aime son Roi avec antousiasme (sic) ; le Clei^é et surtout le bas Clergé ne sauraient être d'un avis contraire au Tiers-État. Il connaît trop bien ses intérêts. Le Tiers-État vous aime aussi, Monseigneur, et vous estime au-delà de toute expression.
Quant à moi, je me fais gloire d'être du Tiers-État et de vous aimer et respecter autant que tous les Ordres ensemble.
P. S. — Votre Excellence était curieuse de savoir comment les Députés de Noblesse furent nommés (1).
Le voici :
M. le duc d'Aiguillon fut nommé d'une voix assez unanime ;
M. dQ Bourran à peu près de même ;
Mais, pour M. de Fumel-Monségur, commandant en second de TAgénois et Condomois, il n'en fut pas ainsi. On revint, pour nommer celui-ci, trois fois au scrutin et Ton fit inscrire plusieurs personnes qui n'étaient pas nobles qui lui donnèrent leurs voix.
Cette Élection n'était pas du goût de la Noblesse. Elle n'a pas plu au Tiers-Etat, d'autant moins que M. de Fumel-Monségur avait tenu , peu de temps avant l'Assemblée , ce propos indiscret dans la bouche d'un Commandant: « Qu'on me donne cinquante hommes, je me charge de réduire le Tiers-État de cette province à la raison ! »
Ce discours , trop propre à indigner, a produit sur le Tiers-État l'effet qu'il devait produire naturellement.
Lorsque la Noblesse vint communiquer son Cahier au Tiers-État,
(1) Ceci ferait supposer que M. de Troupel était en correspon-
dance réglée avec Necker. — A. M.
il fui iniprouvtï, iinprobation qui fut témoignée pai' le |)luii inoi'nti silence. On ii'n lu ce Cahier qu'avec indignation.
J'ai l'honneur d'être avec des sentiments de respect et de vénération, Monseigneur, votre très humble, etc.
De TnourEL, Avocat au Parlement.
M. de TrOLipel rêvait d'une démocratie royale, avec un pouvoir fort pour mâler la Noblesse et le haut Clergé. Ce fut, uti instant, la polilique de Brienne. Cet idéal, il le faut reconnaître, a été, depuis, celui d'un certain nombre de Français. Ce sont ces tendances qu'ont exploitées le premier et le second Empires ; elles expliquent, sans la justifier, la récente et ridicule tenlative d'un général dont le bon sens national a fait justice. — A. M.