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ROYAUTÉ, CÉSARISME, MILITARISME

C'est la Liberté qui est ancienne, disait M™^ de Staël, et c'est le Despotisme qui est nouveau.

Ce mot, plus brillant que solide, était inspiré de Jean- Jacques ; celui-ci plaçait dans les forêts vierges le berceau de la Liberté.

Or, comme toutes les choses exquises, la Liberté est une conquête du labeur humain; ce n'est que par une série d'efforts séculaires que cette conquête a pu être réalisée.

Est-elle définitive? On hésite à répondre.

Le Despotisme, au contraire, apparaît dès l'origine dans la famille, dans la tribu, dans la cité. Le pouvoir absolu du père, du chef, du tyran constitue l'un des caractères les plus marquants de la barbarie. On le surprend avec la guerre et l'anthropophagie au début des sociétés primitives ; on le retrouve avec la guerre, le pillage, l'extermination et l'esclavage dans les sociétés plus avancées ; on le contemple

de nos jours à la tête de nations qui se prétendent policées, toujours prêt à les mener au combat, à les entraîner dans des guerres nécessaires à sa. conservation , exploitant les préjugés, les haijnes, l'ignorance des peuples, les saignant et les abêtissant pour les mieux garder sous le joug.

La Liberté n'est et ne peut être que le résultat d'une civilisation qui bat son plein. Elle ne peut être réalisée que par un peuple à qui l'étude réfléchie de ses malheurs a révélé l'idée d'une destinée meilleure et la conception supérieure d'un gouvernement s'exerçant au nom et dans l'intérêt de

l'universalité des citoyens.

Le Despotisme est un reste de la barbarie primitive qu'il s'efforce de maintenir et de perpétuer dans le monde.

La Liberté est, à la fois, la cause et l'effet de la civililisation ; elle est les moyens et elle est la fin.

Le Despotisme se réclame de la tradition ; il a beau jeu : il est de tous Jes temps.

La Liberté se réclame d'elle-même. Comme le droit, comme la justice, comme la raison, elle n'est que d'hier.

Ces considérations générales résultent de l'histoire de tous les peuples ; mais elles sont plus particulièrement justifiées par l'étude attentive de notre histoire nationale.

C'est en France, en effet, que, pendant son règne quatorze fois séculaire, le Despotisme a trouvé des théoriciens qui ont poussé le fanatisme jusqu'à l'apothéose et des monarques qui se sont ouvertement donnés comme personnifiant et incarnant en eux-mêmes le Peuple et la Divinité.

C'est en France aussi que la Liberté a trouvé ses premiers initiateurs et des apôtres qui l'ont servie et adorée jusqu'au martyre, qui l'ont proclamée jusque dans les supplices et sur les échafauds.

C'est de la France qu'à trois ou quatre reprises , le Despotisme a cherché et presque réussi à s'étendre sur toute l'Europe.

Et c'est de la France que la Liberté a rayonné et rayonne sur tout Tunivers.

Les formules de la Liberté, c'est notre race gallo-franque qui les a données au monde; les maximes du Despotisme que, la première, elle a répudiées, ce n'est pas elle qui les avait proclamées :

Elle les tenait d'ailleurs.

Tout mal vient de Rome.

Le Césarisme en vient — et le Gésarisme, c'est le mal.

On entend encore de nos jours , de la bouche des ennemis de la liberté, cette maxime : (( L'anarchie mène au despotisme. D

Maxime relativement vraie pour l'époque de transition que subit la ns^tion française depuis cent ans. Les partisans du despotisme la tiennent pour certaine, et, dès qu'ils ne sont plus au pouvoir, ils sont les premiers à fomenter et entretenir l'anarchie afin de hâter le retour du Césarisme.

Mais, outre que la maxime contraire est également vraie, à savoir que « le despotisme mène à l'anarchie », il ne faut pas prendre ces oscillations qui se produisent en France depuis quatre-vingts ans pour une loi absolue de l'histoire. Ces alternatives de victoires et de revers qui ont donné un si grand éclat aux luttes que soutient la démocratie française auront bientôt leur terme, et bientôt la nation, consciente et maîtresse de ses destinées, trouvera le repos et la prospérité à l'abri d'institutions qui assurent ces biens à la république Suisse et à la grande démocratie des États-Unis.

Au surplus. Monarchie, Despotisme, Royauté, Césarisme, choses identiques. Les monarchies représentatives, constitutionnelles, libérales, ne sont que des régimes de transi-

tion, qu'une halte dans cette marche ascendante des nations occidentales vers la démocratie et la liberté. « Qu'est-ce qu'une période de deux, quatre, six, dix, vingt années dans la vie d'un peuple?» s'écriait Chateaubriand vers 1831. En France, la Royauté constitutionnelle, malgré les leçons du passé, a toujours tendu au despotisme. Charles X voulait être roi absolu ; Louis-Philippe répudia la bourgeoisie qui l'avait fait Roi. Le dernier Empire n'entreprit la folle guerre dans laquelle il sombra que pour remettre la France aux fers. Toute Monarchie tend à la dictature, et ce n'est pas l'anarchie qui mène au despotisme, c'est la Monarchie.

On l'a bien vu par les événements de ce siècle, en France, où la Royauté a succédé à l'Empire et le Césarisme à la Royauté. La clientèle politique de l'un et l'autre régime a passé, sans scrupule, sans hésitation, indifféremment, au service de tous les monarques quels que fussent leurg titres, quelle que fût leur race. La cour de Loiiis XVIII et de Charles X, peuplée des anciens séïdes du premier Bonaparte, n'a pas offert un spectacle plus curieux que la cour de Napoléon I^r ou celle de Napoléon III qui foisonnaient de gentilshommes. C'est à peine si, pour la consolation de quelques rares moralistes politiques, une demi-douzaine de légi- * timistes qui avaient servi la royauté ancienne refusèrent de prêter serment à Louis-Philippe. Mais, c'étaient moins leurs principes qui les tenaient à l'écart du nouveau règne que leur répugnance d'honnêtes gens à jurer fidélité au fils de l'assassin de leur Roi.

De nos jours et sous nos yeux^ nous voyons la même clientèle prête à se mettre au service d'un aventurier politique de bas étage qui veut remplacer son képi de général dégommé par la couronne de Charlemagne. Qu'importe l'homme, qu'importe le titre, pourvu qu'on ait le régime? Et, comme dit le poète.

Qu'importe la liqueur, pourvu qu'on ait l'ivresse !

Qu'il soit Protecteur, Roi, Président, Empereur, Stathouder, qu'importe, pourvu qu'il soit monarque absolu et que le sceptre soit un sabre !

Ce qu'il leur faut, c'est le Despotisme, c'est l'Absolutisme, c'est le Gésarisme.

Que le Gésarisme vienne de Rome, son nom et l'étymologie l'indiquent assez.

Rome fut la patrie de Gésar. Rome fut la ville des Césars.

Rome formula et pratiqua les règles et les maximes du Gésarisme. Rome créa et mit au monde ce système de gouvernement.

C'est Rome qui , la première, a eu cette conception monstrueuse de mettre tout un peuple, que dis-je? l'univers même aux mains d'un homme, de placer cet homme audessus de tous les hommes, de l'élever au-dessus de l'humanité même, de le déifier de son vivant, de lui élever des autels, de le servir, de l'adorer.

Depuis Auguste jusqu'à Augustule, César eut sa religion, ses temples, ses pontifes, ses prêtres. César était Dieu. Louis XIV aussi. Lisez Rossuet. Les évêques de France enseignèrent pendant dix ans, dans leur catéchisme, que Napoléon I^r était « le représentant de Dieu sur la terre ». En 1851 , les évêques proclamèrent à l'envi que Napoléon III était le « Sauveur envoyé par la Providence ». Que dut penser Jésus ? . •

Du reste, de Glovis à Napoléon III, c'est le rôle des évoques de déifier César, de mettre tous les autels du côté de tous les trônes. Tradition chrétienne? Non certes, mais païenne. Ils sont non de la religion de Jésus, mais de la religion d'Auguste,

Royalistes catholiques qui cherchez dans Bossuet les raisons, les maximes et la théorie du droit divin, remontez plus haut, ou, plutôt, descendez plus bas.

C'est dans ce que le paganisme a de plus abêtissant , de plus grotesque et de plus abject qu'il vous les faut aller prendre. C'est dans la décadence et les bas fonds de l'idolâtrie que vous les trouverez.

Gentilshommes qui vous prosternez devant vos royales et impériales idoles, vos génuflexions ne sont qu'un inconscient plagiat de l'aplatissement de l'aristocratie et de la plèbe romaine devant César.

Vous croyez, en pratiquant le culte monarchique, être les fidèles d'une royauté très chrétienne ; vous n'êtes que les sectaires du Césarisme ; vous êtes ce que l'on a spirituellement appelé des « païens innocents ».

C'est une démonstration qu'il faut reprendre de haut, rapidement, avec textes et preuves à l'appui.

L'histoire de la Monarchie française, en vérité, qu'est-ce autre chose que l'histoire du Césarisme en France?

Pour que l'identité du Césarisme et de la Royauté éclate aux yeux, je ne vois pas ce qui y manque. Le nom peut-être et le titre. Nos monarques se sont proclamés Rois — non Empereurs , sauf deux cru trois. Plusieurs ont visé à l'Empire. Charlemagne y est arrivé. La grande querelle entre la maison de France et la maison d'Autriche tient en grande partie à cela. François I^^^ disputait ce titre à Charles-Quint. Victor Hugo a fait un drame là-dessus :

Être Empereur ! rage !

Ne pas l'être — et sentir son cœur plein de courage !

A quoi a-t-il tenu que Clovis et tous ses successeurs à- la file — n'aient pas pris le titre d'Empereur ?

A peu de chose. A ceci que TEmpire romain ayant reculé devant l'invasion des Barbares, il y avait néanmoins un Empereur à Gonstantinople.

Clovis se contenta du titre de Roi. Que lui importait le titre d'Empereur pourvu qu'il eût l'Empire !

Qu'importe le mot, pourvu qu'on ait la chose !

De nos jours, tel César d'aventure n'est-il pas prêt à se contenter* — il le dit, du moins — de tel titre qu'on voudra, français, romain ou hollandais?

La réalité du pouvoir césarien, le premier roi chevelu la posséda tout entière. Il en eut la réalité, il en eut même les apparences. Il s'en affubla.

Il eut la souveraineté absolue, omnipotente, incontestée. Il la tint de son épée. Il en prit les insignes, la couronne d'or, le sceptre d'or. Il commanda et tout obéit. Il n'eut d'autre loi que son caprice et sa fantaisie. Il fut vraiment imperator. Il fut tout. Le peuple, la nation ne fut rien. Son gouvernement fut essentiellement militaire. Il appliqua le régime du sabre dans toute sa beauté. Il prend ce qui lui plaît : témoin, le vase de Soissons. Il coupe le cou à qui il lui plaît et à qui lui déplaît. Il vole, il tue^ il pille, il assassine impunément. Si ce n'est pas là être empereur, qu'est-ce donc? Tout tremble devant lui et les évêques s'inclinent. Omnis potestas à Deo, Il n'y a que les incrédules pour croire qu'un aussi atroce tyran vient du diable. Pour fonctionnaires, il n'a que des valets qui, au besoin, se font bourreaux. Il commet tous les mensonges, toutes les fourberies, toutes les trahisons et l'Église le bénit. Voxpopiili, vox Dei.

Voulez-vous reconnaître ce César sauvage à des signes plu& particuliers?

Tout est romain en lui et autour de lui : l'âme, le cos-

tume, la cour, la férocité, la duplicité, la rage des exactions, les lois, les juges, Tobéissance passive, la hiérarchie, les divisions de son Empire. Dès qu'il est entré en Gaule, il est entré dans la peau du César, dans le système et les habitudes du gouvernement césarien. Il prend les allures, il adopte les coutumes romaines. Tout était romain et tout reste romain.

Qu'objectez-vous? /La loi salique? La lex salica est en latin. Elle n'a rien de germanique. Elle exclut les femmes de l'héritage et du trône? Est-ce que vous connaissez une femme qui ait pris la pourpre et succédé à un empereur? Et puis, la loi salique est du septième siècle ! La loi salique et la 'loi ripuaire — lex ripuaria — dit M. Fustel de Coulanges, « sont l'œuvre propre de l'époque à laquelle elles ont été écrites. »

Le Césarisme, c'est le contraire des régimes libres, des régimes représentatifs.

Sous Clovis et ses successeurs , pas un seul exemple d'assemblée délibérante. Le royaume appartient au Roi qui , à sa mort, le laisse à ses héritiers. A l'aîné de ses fils, par ordre de primogéniture? Point! De son vivant, il en fait quelquefois la tradition conformément au droit quiritaire, — par la lance. Tout cela est romain. Tout au plus si ses guerriers — lisez : ses prétoriens — sont admis à reconnaître le nouveau roi. Ils ne le choisissent point.

Ils rélèvent sur un bouclier. Chateaubriand a pu croire que c'était là une coutume germanique. Elle est toute romaine. C'est ce que l'on nommait la suhlimatio. Nos historiographes ont traduit cela par Y élévation au trône. C'-était un acte d'asservissement des chefs de l'armée — non la

preuve de leur libre assentiment. Ammien Marcellin raconte que l'empereur Julien fut ainsi élevé sur un bouclier — impositns scxitOy — Julien TApostat! Gela voulait dire : c( Nous sommes tes sujets — subjectiis — et nous te soutiendrons. » Cérémonie symbolique, rien de plus. Coutume romaine, césarienne et qui se pratiquait à Constantinople comme en Gaule.

Pas d'assemblées délibérantes, — des réunions de soldats convoqués par le roi en sa qualité de chef militaire, c'està-dire des revues de Tannée. Une revue n'est pas une assemblée délibérante.

Une de ces revues est aussi célèbre que peu parlementaire : « Le Roi, dit Grégoire, évêque de Tours, ordonna à toute la phalange de venir près de lui en tenue de guerre pour montrer, c?i champ de Mars, si ses armes étaient en bon état. H passa les hommes en revue et, arrivé près de l'un d'eux, il lui dit : Personne n'a ses armes aussi mal tenues que les tiennes ; ni ta lance, ni ton épée, ni ta hache ne sont en état de semr, H lui prit la hache et la jeta à terre ; puis,' tandis que l'homme se baissait pour la ramasser, il leva sa hache et lui fracassa la tète. »

Tout cela est romain, la phalange, le champ de Mars — et le coup de hache.

C'est du Césarisme le plus pur et qui n'était pas même tempéré, comme on l'a cru, par la coexistence d'une aristocratie; non que la Royauté, comme l'Empire, n'eût aussi ses ducs, ses comtes et même ses seigneurs ; mais, les ducs, comtes et seigneurs n'étaient que de simples fonctionnaires à vie et révocables à volonté. Ce n'est que plus tard qu'ils formèrent une noblesse héréditaire — nous verrons comment.

Les optirnates, les proceres, les primates palatii, les seniores, les duces, les comités existaient déjà sous l'Empire. Ils continuèrent leurs fonctions auprès du César franc. Ils

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constituèrent l'entourage habituel et le conseil du Roi comme leurs pareils avaient formé la cour des empereurs romains.

Quant aux leudes, c'étaient de simples sujets.

Royauté, Gésarisme, même chose. Le Roi, comme TEmpereur, a son fisc, ses possessiones dominiae, le domaine impérial ou royal, comme on voudra.

C'est le Roi qui fait la loi : hoc jiihemus, hoc co^istitui' mus, ordonnons et voulons. Il parle comme les Césars, comme l'Empereur, il s'appelle Princeps, C'est le Prince. Il légifère en vertu du principe césarien : Quod placuit Principif legis hahet vlgorem. La formule que la Royauté emploiera plus tard n^en est que la traduction : « Mandons, ordonnons et voulons.... car tel est notre bon plaisir. » Déjà le Roi chevelu dit : « Nos ordinamns.,, y> Ce latin est presque du français; mais, ce n'est pas du germanique.

Le Roi a droit de vie et de mort. C'est la monarchie pure. Toute désobéissance à ses ordres est punie de la peine capitale. Les évêques qui, surtout depuis la Révolution, ont levé la tête, sont à ses pieds, à sa dévotion. Il les nomme et révoque. Chilpéric tranche aussi bien dans les choses divines que dans les choses humaines. Il fait une ordonnance sur le dogme de la Trinité. Constantin provoquait, présidait et dispersait les Conciles. Autant en fait le Roi. Il y a identité, vous dis-je!

Chilpéric dit : « Si quelqu'un n'obéit pas à nos ordres, nous lui ferons crever les yeux. » C'était l'habituelle sanction à ses ordonnances. Contran donnait la théorie de la politique déjà pratiquée par Clovis : « Si vous désobéissez

à mes ordres royaux, sachez que la hache abattra vos têtes. » — « Si quelqu'un méprise nos ordres, qu'il meure. »

Les Rois chevelus avaient pris les qualités des Empereurs. On leur disait : Votre Excellence, Votre Sérénité. Le Roi, parlant de lui-même, disait: Notre Sérénité, Notre Clémence. C'est le jargon impérial.

Ils portaient les vêtements impériaux, la chlamyde et la tunique de pourpre. Ils prirent le sceptre d'or, le trône d'or, la couronne d'or. Leur palais, comme celui de l'Empereur, était le sacré palais.

Ils avaient leurs poètes de cour — leurs Fontanes et leurs Relmontet. Le poète Fortunatus les mettait en vers latins et les comparait aux Scipion, aux Fabius, aux Trajan. On se serait cru dans la Rome impériale — moins le style.

Les Césars francs firent revivre les lois impériales sur le crime de lèse-majesté. La peine était la même que sous les Césars : la mort.

Ils ont la toute-puissance jusqu'à l'impunité, jusqu'à l'infaillibilité. Quand ils parlent, quand ils agissent, c'est Dieu qui parle par leur bouche, qui agit en eux. Ils sont dieux.

La loi franque porte , comme la loi lombarde : « Quiconque a tué un homme par l'ordre du Roi n'est coupable d'aucune faute parce que, comme c'est Dieu qui tient dans sa main le cœur des Rois, il n'est pas admissible que l'homme que le Roi a ordonné de tuer soit innocent. »

C'est le droit divin dans toute sa pureté — et Rossuet ne trouvera pas mieux.

Si le Roi prend la pourpre impériale, ses fonctionnaires s'affublent, comme ceux de l'Empire, de l'insigne officiel de l'Empire, la ceinture d'or.

Le Maire du Palais lui-même, major palatii, est emprunté au sacré palais de Constantinople. Ce chef des fonctionnaires, ou, comme nous disions il y a vingt ans, ce Ministre de la

Mai;:/>ii de l'Empereur, se retrouve sous JusUnien. Narsès avait Hi* maire du palais. D'un bout à l'autre de l'histoire, U*» O'^ars se ressemblent ; cela n'a rien d'étonnant , ils se copient.

« Les Germains, dit Tacite, n'ont pas d'impôts; ces im- |/)ls qui nous grèvent, il les ignorent. »

L'impôt qui grève Tacite et ses contemporains, c'est l'imj>ôt césarien. A leur arrivée en Gaule, les Francs y trouvent la fiscalité romaine en pleine activité. La Royauté chevelue ne (ait autre chose que se substituer à César pour encaisser Utii produits. On peut dire que ce système d'impôts a persisté en s'aggravant jusqu'à la lin de l'ancien régime. Ce système, au dix-septième siècle, la spirituelle marquise de Sévigné l'appelait un « pressoir ».

Après la Révolution, en plein dix-neuvième siècle, nous en conservons encore en grande partie le mécanisme.

Les Romains percevaient en Gaule des droits de douane ; ils connaissaient les stations de douane; car, en leur prenant la chose, nous leur avons pris le mot : stationcs.

Ils avaient des péages sur les ponts et aux passages des rivières. Les villes avaient des octrois. Ils connaissaient jiolre impôt sur les chevaux, saumaticiis, la patente ou (•fu'vsargyre, les prestations.

L'impôt foncier était le tribut public, c'est-à-dire impérial, le tribut dû au prince, à César : tinhiUiim piihlicum^ ccmsus puhlicus. Il fonctionnait à l'aide du cadastre; plus tard, il fut calculé d'après le nombre des cultivateurs employés sur le domaine. D'impôt réel il devint impôt de capitation.

Tous ces impôts romains furent maintenus et perçus par la Royauté clievelue. Cependant, il est juste de reconnaître

que les évêques réussirent de bonne heure^ à s'en faire exempter, ainsi que les fonctionnaires. Mais ces exemptions même, datent de l'Empire. Les évêques avaient appelé les Francs en Gaule et provoqué l'invasion des Barbares. La Royauté les combla de privilèges. L'appel à l'étranger ne date pas de 1815.

L'impôt est romain ; l'armée est romaine. Ce n'est que sous les successeurs de CloVis qu'elle prend un autre caractère et qu'elle est remplacée par la multitude armée ou, comme nous dirions aujourd'hui , par le service obligatoire pour tous. Dans Grégoire de Tours, les mots peuple et armée sont souvent synonymes. C'est ce qui a trompé les historiographes et leur a fait prendre une revue pour une séance de Parlement.

Il n'est pas jusqu'au wergheld qui, malgré son aspect germanique, ne soit d'origine franque. Le wergheld, on le sait, était la somme convenue entre les parties pour mettre fin à un procès civil ou criminel. C'était la composition résultant d'une transaction entre l'assassin, le voleur, le criminel et les parents de la victime. Or, la composition ou wergheld n'est, au fait, que l'application de la clause pénale qui, d'ordinaire, terminait et sanctionnait les contrats en droit romain. (Voir au Digeste, de Pactis,)

Le serment par lequel on se justifie d'une accusation ou d'un crime est romain. Il se retrouve dans le code de Justinien , dans le Digeste et jusque dans Cicéron , où il consiste à affirmer son innocence en attestant les Dieux. Les Francs avant Clovis juraient sur leurs armes, et nos gentilshommes jurèrent plus tard sur leur épée. Il est vrai que l'épée — rien ne symbolise mieux le moyen-âge — avait pour poignée une croix.

Le droit d'asile dans les lieux saints semble d'origine chrétienne. Il se retrouve dans le paganisme où les temples jouissaient tous de ce privilège, et dans tout l'ancien Orient.

Lé catholicisme n'a rien inventé, pas même les vêtements de ses prêtres, pas même la morale, pas même la religion.

S*il est, de nos jours, un corps dont l'indépendance paraisse incoercible au pouvoir civil , c'est le clergé ; il faut . rendre à la Monarchie cette justice que, de la première heure à la dernière, elle sut mater l'Église. En cela comme en tout, la Royauté s'inspira des doctrines, des traditions et de l'autorité du Césarisme.

Il est, à cette heure, des républicains qui, pour le bien et la sécurité de la nation, au sein de laquelle l'Église forme une conspiration ouverte, organisée et permanente, voudraient voir l'État reprendre cette tradition ancienne. Ils croient que tout gouvernement légitime et régulièrement constitué a le droit et le devoir de réduire la rébellion, surtout quand elle affecte des airs religieux , et d'extirper l'anarchie.

Il est constant que la Royauté ne souffrit jamais en France des hommes, pour sacré que fût le caractère dont ils se prétendaient revêtus , qui eussent , au nom de Dieu , la prétention et l'insolence de résister aux lois.

Je n'approuve ni ne blâme. J'expose.

A Rome, César était à la fois Empereur et Pontife, chef militaire et religieux. Pontifex maximus. Roi et Prêtre. .

En Gaule , nobs l'avons déjà vu , Ghilpéric imite César et légifère sur le dogme de la \ Trinité. Ce dogme paraissait, à ce barbare simple et naïf, en contradiction avec l'unité de Dieu. Son ordonnance accuse des tendances monothéistes.

Childebert I^' défend à ses sujets de conserver des idoles. Childebert II ordonne d'observer le repos du dimanche. Il ne fallait pas plaisanter avec de tels théologiens ; toute

désobéissance à leurs ordres emportait la peine de mort. On se croirait à Constantinople. Ghildebert était iconoclaste.

A regard des évêques , les Césars chevelus étaient aussi roides que les Césars de Byzance. Au surplus, qu'était-ce qu'un évêque? Un fonctionnaire du Prince préposé à Tadministration des choses temporelles et religieuses d'un diocèse. Qui le nomme? Le Prince. Le Prince est « évêque du dehors ». Il est pontife. Il est le Souverain Pontife.

Puis, le clergé chrétien remplaçait le clergé païen > \em clergé du culte officiel de l'Auguste ou César. Ai-je dit que le César était proclamé dieu de son vivant? Le clergé chrétien vainqueur du clergé officiel et césarien en prit exactement les fonctions et la place.

Dans tout culte, le prêtre dépend de Dieu. Ici le Dieu, c'était l'Empereur. Ce culte officiel avait ses prêtres; ces prêtres avaient au-dessus d'eux des évêques. Chaque province romaine avait son chef de culte, son pontifex; et de même chaque cité son sacerdôs, L'évêque chrétien remplaça le pontifex ou le sacerdos ; le diocèse se calqua sur la province ou la cité et tout fut dit.

Le pontifex et le sacerdos étaient élus par la cité. De même, tout d'abord, l'évêque chrétien. Mais cela ne dura guère. La Royauté mit la main sur l'élection et se l'appropria. Et avec quelle vigueur elle l'exerça! Les conciles ont beau protester. Ils ont afiaire au Césarisme qui, en matière d'autorité, ne transige pas. Quatorze siècles plus tard. Napoléon 1er mettra le Souverain Pontife à Savone d'abord, puis à Fontainebleau.

Clotaire II édicté : « Au décès d'un évêque, son successeur sera choisi par les évêques de la province, par le clergé et le peuple de la cité et, si Velu nous semble digne, il sera, en vertu d'un ordre royal, institué évêque. » Il faut citer le texte latin : Per ordinationem principis ordinetur,

Clotaire nomme à l'évêché de Saintes un certain Emérius.

Le métropolitain de Bordeaux assemble ses évêques, déclare Emérius déchu de l'épiscopat et fait élire Héraclius.

Le procès-verbal de Télection est porté au nouveau roi Caribert par le nouvel élu. Alors le Roi : « Penses-tu donc, lui dit-il, que le roi Clotaire n'ait pas laissé de fils? T'imagines-tu que nous ne maintiendrons pas les actes de notre père et que nous permettrons que ces gens-là dépouillent de l'épiscopat celui que sa volonté avait choisi pour évêque? »

Il chassa l'évêque humilié et il envoya des gens qui réta- #)lirent Emérius.

Le métropolitain de Bordeaux dut payer l'amende — mille pièces d'or — et Grégoire , évêque de Tours , qui raconte le fait , ajoute avec simplicité : « C'est ainsi qu'il punit la violation des droits du Prince. ï>

Le Roi nommait aux évêchés. Il ne consultait que son bon plaisir. En Bourgogne vivait un pauvre Jiomme qui avait donné asile, dans sa chaumière, à la reine Brunehaut. Le Roi en fit un évêque d'Auxèrre 1

Souvent, il fait évêque un fonctionnaire de son entourage, un courtisan , un laïque , quelque « vieux guerrier » à la retraite. Grégoire de Tours fait cette remarque que « peu de clercs arrivaient à l'épiscopat. »

Plusieurs évêques étaient mariés. On en compte quatre pour le seul diocèse de Nantes.

On vit — à Agen et ailleurs — des évêques enfants.

Les conciles ne se tenaient qu'avec l'autorisation ou par l'ordre du Roi. Leurs décisions ne devenaient exécutoires que lorsqu'elles étaient revêtues de lettres royales de jussion. Souvent, avant de leur donner la forme exécutoire, le Roi en modifiait la teneur.

«c Toutes ces règles, dit M. Fustel de Coulanges, n'ont pas été d'ailleurs imaginées par les rois francs! Elles avaient été déjà établies par les Empereurs. Les Mérovingiens n'eu-

rent qu'à les conserver, et les évêques s'y plièrent sans peine. »

Les vestiges de ce régime se retrouvent jusque dans la langue actuelle. Vordinatio, dans la langue que parlaient les Césars, n'était que la nomination à une magistrature.

Évêques et prêtres, comme les simples laïques et sujets, sont tous sous la main du Prince. Un évêque, pour avoir désobéi , en matière ecclésiastique , à un ordre du Roi , est condamné à une amende de mille pièces d'or — somme énorme pour le temps — et les autres évêques qui ont trempé dans cette résistance à la volonté royale sont déclarés solidairement responsables.

Un archidiacre suspect de vol est condamné à payer .quatre mille pièces d'or.

Il faut payer l'amende — ou subir la peine capitale. Force reste à la loi, et ïa loi c'est la volonté du Prince. Quod pHncipiplacuit legis hahet vigorem. En ce temps-là, les évêques avaient peu de mérite à pratiquer la sainte verty d'humilité.

Je ne sais si le clergé de notre temps, qui est fort instruit, ignore ces faits. Il en trouvera l'exposé dans Grégoire de Tours, qui fut évêque, et qui est un saint.

Je me suis un peu attardé à démontrer le droit que prit la Royauté franque, dès son début, de régler arbitrairement les aiïaires de l'Église et la domination absolue que le pouvoir royal exerça sur le sacerdoce.

Dès qu'il est démontré que la Royauté a domestiqué les évêques, toute autre démonstration devient superflue. C'est la Monarchie absolue , c'est le Césarisme.

Il n'y a plus de doute possible , la Monarchie franque , dès le premier jour de son existence , garda en mains tous les pouvoirs que le Césarisme.avait concentrés entre les siennes. En vérité — qu'on nie pardonne cette familiarité qui a le mérite de rendre exactement ma pensée — entre les Rois

francs et les Empereurs de Constantinople , je ne vois de différence que dans la coupe des cheveux.

Les Rois chevelus eurent tout pouvoir politique, civil, militaire, religieux et judiciaire. La Royauté, en entrant dans le lit du Gésarisme, s'identifia complètement avec lui. Du premier coup, elle se plaça théoriquement et pratiquement au-dessus de toutes les lois. Elle fut le brigandage armé, organisé, tout-puissant et arbitraire. A ce régime, quel autre nom donner que celui de Gésarisme ?

M. de Ghateaubriand l'entendait ainsi : « A Rome, dit-il, le règne de Thomme fut substitué au règne de la loi par Gésar. »

A la Monarchie pure, absolue, toute-puissante, succéda la Féodalité.

La Féodalité, c'est encore le Gésarisme sous une autre face, le Gésarisme réduit en miettes et s'éparpillant en plusieurs milliers de tyrannies locales aussi absolues, aussi redoutables, dans des limités plus restreintes, quela Royauté franque elle-même quand elle dominait victorieusement la Gaule.

Elles procèdent du même principe que le Gésarisme royal dont elles ne sont , pour ainsi parler, que le démembrement.

Au-dessous d'elles, elles ne rencontrent pas de résistances; au-dessus, il n'y a plus rien, ni Dieu, ni maître. A côté , l'Église se fait complice , les évêques sont comtes et ducs et font partie de la bande. Ils se battent comme des laïcs. On le verra bien quand il faudra résister aux communes qui se veulent affranchir de leur joug détesté.

L'ensemble des droits féodaux c'est l'ancien droit régalien

lui-même que chaque seigneur exercera désormais sur son domaine sans contrôle, aussi souverainement, aussi arbitrairement, aussi impunément que le César mérovingien. Chacun, en se retirant dans son antre, a emporté son lambeau du pouvoir, et chacun pourra dire comme plus tard le

poète :

Voici ma part de Royauté !

Qu'est-ce que la Féodalité? C'est le fonctionnarisme royal et césarien devenu héréditaire.

Le cornes, le duc, le senior, disions-nous plus haut, n'étaient, sous l'Empire et les premiers rois chevelus, que des fonctionnaires à vie , révocables ad nutum. A la faveur de la faiblesse dans laquelle tomba le pouvoir central , ils se perpétuèrent dans leurs fonctions et les transmirent héréditairement à leurs descendants. Les juridictions, les provinces comprises dans leurs attributions et placées sous leur commandement devinrent des fiefs. Ils se les approprièrent. De quel droit ? Du droit du plus fort. Ils avaient la justice , ils avaient l'autorité que leur avait primitivement déléguées l'autorité royale, ils avaient leur épée.

Cette situation n'avait pas été conquise en un jour ; il faut du temps en tout. Mais lorsque l'édit de Quierzy consacra l'hérédité des fiefs, il ne fit que reconnaître un ordre de choses auquel la Royauté était dès longtemps impuissante à s'opposer. « Qui t'a fait comte ?» — « Qui t'a fait roi ? » Le droit de conquête , lé droit de l'épée , le droit de la force. Charlemagne avait tenté vainement d'enrayer le mouvement qui emportait la société vers l'organisation féodale. Son titre d'empereur n'y fit rien ; il était déjà trop tard. Le Césarisme s'émiettait en tyrannies féodales, et la France avec lui. Il faudra six cents ans à la Royauté pour reconstituer son unité. Quant à l'unité nationale, la Royauté, quoi qu'on en ait dit , sera impuissante à la réaliser. Il y faudra la Révolution. Il faudra mille ans à la France pour se ressaisir elle-

même et détruire enfin les dernières traces de la conquête ronjaine.

Car, c'est une erreur aussi complète que répandue de croire que la tyrannie féodale a pour origine la conquête franque et l'invasion germaine. Tous les abus du moyenâge et des temps qui le suivront viennent de Rome, et les Barbares eux-mêmes eussent été dans l'impossibilité de les aggraver. Tout au plus si, en les exerçant à leur tour, ils y ajoutèrent parfois quelque brutalité.

La Gaule, réduite par César en pays conquis, n'avait été divisée en provinces que pour régler, organiser, systématiser l'exploitation du vaincu par le vainqueur.

Les fonctions de juge, de président, d'exacteur, de procurateur, de comte , ne furent , au temps de la domination romaine, sollicitées, obtenues et souvent achetées que pour permettre à ceux qui les exerçaient de s'enrichir des dépouilles des vaincus.

Légalement chargés de percevoir l'impôt, ils ont légalement le droit d'en garder le tiers. En fait , ils en gardent autant qu'ils peuvent , volant des deux mains , d'une main le peuple auquel ils demandent plus qu'il ne doit , de l'autre le Prince, à qui ils ne rendent pas ce qui lui est dû.

Sur ce point, le témoignage de Cicéron concorde avec celui des écrivains ecclésiastiques.

L'impôt se payait partie en argent (c'était le tHbut ou impôt foncier qui devait être versé au trésor du Prince), partie en nature sous forme de services , prestations , travaux et redevances. Le comte ou juge prenait le plus qu'il

pouvait sur le tribut; pour les services et redevances,, il n'avait pas de compte à rendre, il gardait tout.

L'impôt, dès lors, était perçu avec une cruauté qui paraîtrait incroyable si tous les textes ne concordaient pas pour l'attester. L'exacteur romain ne reculait pas devant les supplices les plus atroces pour obtenir l'argent ou les déclarations des vaincus. Les agents du fisc exigeaient du contribuable plus que la terre ne pouvait donner, au point que le tenancier, poussé au désespoir, désertait son champ pour se réfugier dans les bois et les cavernes ou s'expatrier chez les Barbares.

Contre ces procédés du Césarisme, nous avons le témoignage des Césars eux-mêmes.

En parlant des agents du fisc , l'empereur Majorien , dans une novelle, dit textuellement :

(( Toute leur perception n'est qu'un brigandage à merci , et lorsque le Trésor ne touche qu'une part certaine et minime, l'exacteur avide et tout-puissant porte ses extorsions au double et au-delà... y>

C'est le même Empereur qui ajoute :

(( Tels sont les effets de la cupidité des judices et des exacteurs que beaucoup d'habitants abandonnent leur patrie et, renonçant aux charmes des lieux qui les ont vus naître, préfèrent se plonger au fond d'obscures cavernes ou s'exiler hors de l'Empire. »

Déjà Justinien avait constaté que toutes les fois que les agents du pouvoir espéraient réduire le paysan par la terreur des fonctions mêmes qu'ils exerçaient, ils le traitaient en esclave.

Lactance fait ce tableau de la perception des impôts :

« Les champs étaient mesurés jusqu'à la dernière parcelle ;

les pieds de vigne et les arbres étaient comptés , les animaux

de toute espèce étaient inscrits au rôle, toute tête humaine

était prise en note. La population des villes et des campa-

gnes était rassemblée ; les troupeaux humains étaient conduits aux portes ; chaque chef de famille arrivait avec ses hommes libres et ses esclaves. Les tortures et les coups de verges produisaient une clameur. Les enfants étaient pendus jusqu'à ce qu'ils déposaient contre leurs pères, les brutalités contraignaient les esclaves à dénoncer les dissimulation» de leurs maîtres, les femmes étaient réduites à témoigner contre leurs maris. Si tous résistaient, le maître lui-même était mis à la torture, et quand la douleur l'avait terrassé, on inscrivait au rôle les fausses déclarations qu'elle lui avait arrachées. Ni l'âge, ni la maladie n'étaient un motif d'exemption. On déchargeait les malades et les vieillards et l'on reportait sur les enfants la somme dont les vieillards étaient diminués. C'était une scène pleine de deuil et d'horreur. »

Avons-nous besoin de rappeler que Lactance est un des Pères de l'Église?

Sous l'administration romaine, même quand elle était équitable, les frais de perception de l'impôt s'élevaient au tiers du produit. De là une singulière aggravation de charges pour les vaincus.

Une autre cause d'aggravation, d'origine toute romaine et, par conséquent, césarienne, c'est celle qui résultait des exemptions des privilégiés. Oui, cet abus des immunités, exemptions et privilèges, qui ne sera aboli qu'en 1789, date du temps de l'Empire. Les favoris, les gens de cour, les évêques, les fonctionnaires, tout ce qui constituera, à la veille de la Révolution, les classes privilégiées, forme déjà sous les Césars une aristocratie que l'impôt ne saurait atteindre. Le code Théodosien contient une liste interminable de ces

privil^iés. Tous ces parasites pourraient déjà invoquer la maxime à Taide de laquelle, sous l'ancien régime, ils prétendront justifier leurs immunités : « Le clergé prie, la noblesse se bat , le peuple paie. »

A la veille de la Révolution, une grande partie du produit de rimpôt allait se perdre dans les poches de la noblesse ou dans l'escarcelle du clergé. Le Roi le voulait ainsi. Le Roi, ici comme ailleurs, n'était que le fidèle continuateur des Césars.

« Des classes entières d'employés, dit le savant Championnière, de professions, de familles, tous les ecclésiastiques, tous les militaires, un nombre immense de favoris et de courtisans sont exempts de l'impôt et en vivent, accroissant le fardeau de ceux qui le payent... »

Qui le paie ?

« Le petit possesseur de biens ruraux, l'habitant des campagnes. »

Quel est le régime qu'a voulu peindre le savant juriste dans ce tableau? L'empire romain ou la royauté du dixhuitième siècle ?

C'est l'Empire ; mais on pourrait s'y tromper.

Les prisons regorgeaient de misérables qui se trouvaient dans l'impossibilité de payer l'impôt. Ils y mouraient de privations, et quelques-uns s'y donnaient la mort. De temps en temps on en pendait un ou deux pour terroriser les autres et les amener à composition.

L'invasion franque n'apporta aucun adoucissement à cette horrible situation , bien au contraire. Le justicier ou le comte

barbare fut plus soldat encore qu'exacteur, et, partant, plus grossier, plus féroce. Il se faisait une idée mal définie de la différence qui existe entre la perception de l'impôt et le brigandage ou le pillage.

Comme le comte romain, le justicier féodal applique à son domaine particulier les services, redevances et corvées qui avaient été primitivement affectés aux travaux d'utilité publique. Déjà cette confusion se produit sous Gharlemagne, qui s'y oppose en vain. La souveraineté et la propriété féodales se réunirent dans la même main. Le potens, le senior, le comte , le judex ne distinguent plus , dans ce qu'ils prennent aux sujets, la part qui leur revient et celle qui est due à l'État. Ils gardent tout, ils accaparent tout. Ils jugeaient, administraient et commandaient sous l'Empire au nom du Prince. Ils jugent maintenant en leur propre nom, administrent dans leur intérêt privé et commandent en vertu de leur autorité personnelle. Ce sont des Césars au petit pied, et chacun dans son canton, dans son domaine, réunit tous les pouvoirs et n'en reconnaît et subit aucun.

Charlemagne lui-même n'est déjà plus maître dans son Empire ; il ne l'est plus même sur ses domaines particuliers. Les agents qui administrent ses villas commettent les mêmes excès, les mêmes déprédations que les comtes et les justiciers.

Ils emploient les gens de l'Empereur à embellir leurs propriétés particulières ; ils volent les matériaux et les produits des villas impériales ; ils utilisent pour leur compte les corvées dues à l'Empereur. Les intendants du domaine s'en approprient les chevaux, les bœufs et les troupeaux. Déjà ils exigent des tenanciers qui sont sur les domaines du Prince les droits de séjour, de gîte et de past pour eux et leurs chiens. C'est en vain que l'Empereur, dans ses capitulaires, s'oppose à ces abus. Le moyen-âge est là qui heurte à la porte du palais des Césars. Le vieil Empereur ne peut ni le

chasser ni le faire reculer. Il entre, la maison est à lui; il n*en sortira qu'en 1789.

Chacun des comtes, des justiciers, des fonctionnaires de la Royauté est maître chez lui. Il édicté sa volonté qui fait loi. Il fortifie sa demeure, bâtit son aire du haut de laquelle il s'élancera à la proie. En attendant, tous les droits, tous les impôts que percevait l'Empire et après lui la Royauté, il les prend pour lui. Il s'empare des droits de douane existants ou il en établit ; il exige aux ponts et aux gués le droit de péage; il multiplie les cas d'exaction créés par le fisc romain : plus le tyran est petit, plus la tyrannie est grande.

Louis-le-Débonnaire envoie dans les provinces ses missi dominici pour redresser les abus. Oppressions, spoliations, incarcérations arbitraires, tortures, crimes, tout s'y trouve. On se croirait déjà transporté aux grands jours d'Auvergne décrits par Fléchier. L'ancien régime est fait. Il va durer mille ans.

Mais, constatons-le une fois de plus, l'exaction féodale n'est autre chose que la continuation de l'exaction romaine à peine aggravée. Les mots et les choses sont identiques. La classe exploitée, c'est toujours la classe des anciens tributaires de la conquête romaine, des tributaires de César. Ce qui a changé, c'est la classe des exploiteurs. L'exacteur barbare s'est substitué à l'exacteur romain ou, plutôt, ils travailleront désormais de compagnie à la même œuvre par les mêmes procédés. Les uns et les autres, à mesure que s'épaississent les ténèbres du moyen-âge, deviennent plus brutaux, plus féroces, plus impitoyables. Mais, ils procèdent au nom du même droit, la conquête; au nom du même principe, le despotisme militaire, le Césarisme.

La corvée apparaît en propres termes dans les capitulaires de Gharlemagne. La loi des Lombards — autre bande germaine — indique le droit de pagt — pastum — et énumère les diverses corvées : corvées pour la récolte des fruits et moissons, pour le labourage, les semailles, les sarclages, les charrois et autres services de même nature. Déjà les droits seigneuriaux sont si accablants que les populations, pour s'y soustraire, prennent la fuite et que les terres abandonnées se convertissent en solitudes et, comme on dira bientôt, deviennent hernies, c'est-à-dire désertes.

N'oublions pas que le grand Empereur a rendu la dîme obligatoire au profit de l'Église.

Les hommes libres qui ne peuvent ou ne veulent pas fuir sont réduits à se recommander à quefque homme puissant qui les défende et les protège. Ils aliènent leur liberté pour sauver leur vie. Ils tombent dans l'ancienne condition romaine des adscripti gléhœ et deviennent serfs attachés à la terre qu'ils ont charge de cultiver.

En fait, et malgré des distinctions de mots et de prétendues nuances, c'est l'esclavage.

Les anciens droits fiscaux sont convertis en droits seigneuriaux. L'ancien droit de douanes, le teloneum, devient le droit de tonlieu, frappant toute marchandise qui passe à portée du seigneur. Dès là fm de la période mérovingienne, nous voyons apparaître le droit de pulvérage, pulveraticum ; c'est le droit perçu sur toute bête ou toute charrette qui passe sur la route et en soulève la poussière. Les roues sont taxées, c'est le droit de rodage, rotaticum; le timon paie un autre droit, timonaticum, le droit de tinionage. Vous ne

pouvez passer sur la seigneurie sans fouler Therbe du seigneur ; vous paierez le droit nommé cespitaticum. Vous côtoyez la rivière ; vous ne le pouvez sans payer un droit de hallage, ripaticum. Vous passez un pont; vous paierez le pontaticum... et bien d'autres. J'en ai donné la liste dans ' ma Féodalité en Agénois, Elle est, je le reconnais, effroyable, mais fort incomplète.

Au commencement de la troisième race, toute la population est asservie. Il n'y a plus que deux classes, les seigneurs et les serfs.

La première possède l'autre en toute propriété. Le maître possède son serf corps et biens; il peut le vendre, l'échanger, l'acheter, le revendiquer. Le serf est une bête de somme. Pouf un cheval, un évêque d'Avranches donne cinq femmes et deux hommes. Pour un roussin, un évêque de Soissons donne cinq serfs.

L'homme est un cheptel avec sa femme et ses petits ; il est vendu avec le domaine. « Les sires peuvent prendre tout ce qu'ils ont — les serfs — à mort et à vie, et jeter leurs corps en prison toutes les fois qu'il leur plaît, à tort et à droit, sans qu'ils en doivent compte qu'à Dieu. » Ce sont les paroles textuelles de Beaumanoir. Écoutons un autre jurisconsulte du temps, Pierre de Fontaines: a Ce qu'on dit, toutes choses que le vilain a sont à son seigneur, c'est voire à garder ; car, si c'était à son seigneur, il n'y aurait nulle différence entre serf et vilain. Mais, par notre usage, il n'y a entre toi et ton vilain juge fors que Dieu, tant qu'il eat de tes couchants et levants, s'il n'a d'autre loi vers toi fors la commune. »

Souvent, la progéniture du serf se partage entre divers

seigneurs comme on partage le croît des animaux. Les textes qui le démontrent sont si abondants qu*il est inutile de les citer. Parfois, les enfants mâles appartiennent au seigneur dont relève le père, et les filles à celui dont la mère est sujette.

« Le seigneur, dii Michelet dans ses Origines du Droit, enferme les habitants sous portes et gonds, du ciel à la terre; la bête qui fuit, l'oiseau qui vole, ranimai égaré, le voyageur perdu, bien plus, le vent qui roule, Teau qui coule, le soleil qui luit, tout appartient au seigneur. »

Et le grand historien est en pleine vérité. Le serf ne possède rien puisqu'il n'a pas la possession de lui-même et qu'il ne s'appartient pas. Son corps n'est pas à lui, sa femme n'est pas à lui, ses enfants ne sont pas à lui. Selon le mot d'un vieux jurisconsulte, le serf est « comme beste en parc, poissons en servoirs et oiseaux en cage. »

« En moult de coutumes, dit encore Beaumanoir, les seigneurs peuvent prendre de leurs serfs et à ta vie et à la mort, toutes les fois qu'il leur plaît, et ils les peuvent contraindre à toujours demeurer sous eux. »

Chaque seigneur a sa bastille, sa forteresse, son donjon. Ilest maître, juge et bourreau. Il peut tout. Il ne répond (( fors à Dieu », ce qui veut dire qu'il est irresponsable. Il est armé jusqu'aux dents. Il est homme d'épée. Que faire, sinon guerroyer, brigander et piller. Cette monnaie du Césarisme fait comme les Césars, et les guerres privées qui commencent avec la féodalité ne finiront qu'avec elle. En 1041 , la Trêve de Dieu est proclamée. Elle interdit tout combat depuis le mercredi soir jusqu'au lundi matin. Du lundi au

jeudi de chaque semaine, la fureur du pillage et la monomanie homicide étaient déchaînées.

Faire Thistoire du brigandage seigneurial, ce serait refaire l'histoice de France de Tan mil aux dernières convulsions de la Fronde.

Nous ne voulons pas lasser la patience de nos lecteurs par la longue répétition et la monotonie de cette horrible série d'atrocités.

Nous avons voulu établir que la tyrannie royale et la tyrannie féodale n'est que la suite , la continuation du principe césarien introduit dans notre pays par la conquête romaine.

Sans nous laisser détourner de notre sujet par les faits particuliers, il nous reste à indiquer les évolutions par lesquelles l'esprit césarien a passé pour se perpétuer jusqu'à nos jours chez notre nation en s'adaptant aux milieux sociaux , aux événements , à constater sa présence même aux moments où il semble disparaître pour se mieux transformer.

Gomment, par un patient effort, le césarisme royal reprit le dessus, il suffit, pour l'indiquer, de rappeler qu'en s'appuyant tantôt sur les communes pour mater l'aristocratie, tantôt sur l'aristoci^atie et le clergé pour réduire les communes, la Royauté se remit hors de page. Les légistes, tous imbus de la théorie romaine, l'y aidèrent puissamment. Ils furent ses conseillers.. Par l'extension des attributions des justices royales, la Royauté réduisit peu à peu la puissance seigneuriale. Avec les légistes, issus du peuple, elle reprit la justice et' par elle l'impôt, ce nerf de la guerre; avec les armées permanentes, elle organisa la force. Elle avait déjà l'influence morale par le clergé qui , sauf aux jours de la Ligue, lui fut constamment fidèle. Un gouvernement monarchique qui finit par avoir pour lui le prêtre, le soldat et le juge, doit l'emporter sur les aristocraties. La Royauté, après avoir

décapité la noblesse, finit par la réduire à l'état de domesticité. Dès lors, la Royauté put rêver de la Monarchie universelle, son ambition ne connut plus de bornes, sa puissance plus d'obstacles. Le Césarisme, qui, avec Charles VIII, Louis XI, Richelieu, avait lutté pour reconquérir l'absolutisme, triompha pleinement avec Louis XIV et fut à son apogée. L'idéal romain fut de nouveau rempli. Omnia stmt régis. Cette parole, qui n'avait été jusque-là qu'une prétention, devint une réalité. Dans un édit de 4692, Louis XIV put se déclarer propriétaire de la France sur laquelle Henri II avait déjà eu l'outrecuidance de donner hypothèque aux Suisses, et le grand Roi put écrire dans ses InsUnictioiis à son fils :

« Tout ce qui se trouve dans l'étendue de nos États, de quelque nature qu'il soit, nous appartient au même titfe. Vous devez être bien persuadé que les Rois sont seigneurs absolus et ont naturellement la disposition pleine et entière de tous les biens qui sont possédés aussi bien par les gens d'Église que par les séculiers pour en user comme de sages économes et suivant le besoin général de leur État. »

Maître des biens et maître des personnes, à la vie et à la mort.

Le vieux maréchal deVilleroy montrait un jour, à Louis XV enfant, la foule qui encombrait les alentours des Tuileries : ce Voyez, mon maître, lui dit-il, tout ce peuple, toute cette affluence, ce nombre de peuple immense. Tout cela est à vous ; vous en êtes le maître. »

Et Louis XVI, aux derniers jours de la Monarchie, n'hésitait pas à proclamer les mêmes prétentions.

Telle est l'organisation du Césarisme.

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