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MISERE DU PEUPLE

Nous savons ce qu'il y a en haut. Voyons ce qui se produit en bas et — comme il est de règle — jugeons Farbre à ses fruits.

Ils sont trois qui tondent le peuple, le tuent, Técorchent et le mangent pendant mille ans :

La Royauté, la Noblesse, le Clergé.

Les exactions cléricales ne sont ni moins atroces ni moins honteuses que les exactions royales et seigneuriales. Les prélats sont aussi âpres à la curée que les nobles ; ils y montrent plus de raffinement.

En 4789, il existe encore, en France, quinze cent mille serfs. Ces serfs sont, pour la plupart, aux mains des prêtres et des moines.

L'Église n'a jamais combattu le servage ni l'esclavage. Ouvrez les casuistes de nos jours : vous y trouverez l'apologie de la servitude. L'Église prétendait que la dîme était due même par un pauvre à un curé riche, et Basnage, le savant commentateur de la Coutume de Normandie, écrivait : ce La glose veut que la dîme soit payée des choses acquises par voie illicite et sur les produits de la débauche, de la simonie et de l'usure* » Un cardinal-archevêque de l'époque, Zabadello, l'un des plus grands canonistes du quinzième siècle, était d'avis que la dîme était due même a du loyer de la paillarde. »

Il faut passer rapidement. Ceux de nos lecteurs qui voudraient s'assurer que, pour l'Église, l'argent n'avait point d'odeur, n'ont qu'à lire le livre de M. Veuillot sur le Droit du Seigneur. Ils ne m'accuseront pas de les renvoyer à des autorités peu orthodoxes. Ils y verront que l'Église n'hésitait pas à vendre aux maris, moyennant un droit en argent,

Tautorisation de passer avec leurs femmes légitimes les trois premières nuits de leurs noces.

Au surplus, même férocité chez les seigneurs ecclésiastiques et chez les seigneurs laïques à l'égard des serfs.

En 1253, il plut au Chajàitre dé Notre-Dame de Paris de mettre en prison ses serfs de Chatenay qui s'étaient refusés à lui payer une augmentation de redevances. La reine Blanche eut vent des souffrances que ces pauvres gens enduraient dans les geôles du Chapitre. Elle offrit aux chanoines de leur être caution pour les serfs s'ils les voulaient mettre en liberté. Les chanoines, jaloux de leur domination, refusèrent la caution de la reine. Ils répondirent insolemment qu'il n'appartenait à personne d'intervenir dans leurs affaires et qu'ils avaient droit de vie et de mort sur leurs hommes. La Reine court à la prison. Le peuple la suit. Elle donne ordre d'enfoncer la porte. Nul n'ose affronter les colères de l'Église. La Reine prend elle-même une hallebarde et cogne. Le charme est rompu ; le peuple se met à l'œuvre ; la porte vole en éclats et les serfs sont délivrés. — C'était une maîtresse femme. On le vit bien quand son fils vint à régner !

L'Église ramassait tout, les successions des défunts déconfès, des suicidés, les défroques des morts... Mais à quoi bon insister? Ce que j'en ai rapporté plus haut dit tout. Passons.

La conséquence des exactions d'en haut, c'est la misère d'en bas — misère permanente, chronique, horrible, réduisant le peuple à manger de l'herbe, le ramenant à la sauvagerie, au cannibalisme, à l'anthropophagie, — misère qui^ après avoir réduit le peuple au dénûment et à la mort, s'attaque à l'aristocratie elle-même et, enfin, à la Royauté, qui disparaît dans le gouffre du déficit.

A décrire la misère sous l'ancien régime, il faudrait des volumes et des années. On doit se borner. Nous n'en ferons, pour ainsi parler, que la chronologie, nous contentant d'indiquer la date et l'intensité des principales famines.

En 779, famine; en 793, famine; en 805, famine;. en 822, famine; en 825, famine; en 868 famine ; le tiers de la population de la Gaule et de la Germanie disparaît. (Voir les Annales de Fulde.)

Ici, par la faute des chroniqueurs, il y a une lacune, — une page blanche dans cette horrible histoire de la faim; mais, si les documents font défaut, on peut être assuré que les mêmes causes ont continué de produire les mêmes effets. Les guerres publiques et privées ont pour conséquence la dévastation, la dévastation engendre la famine, et la famine amène la peste.

En 987, nous voyons recommencer la série. Famine en 989, la même que la précédente ou une autre. En 991 , famine et mal dit des Ardents; de 997 à l'an 1000, famine continue. Au reste, dans la période de quatre-vingts ans qui précède et suit l'an mil, on compte quarante-huit famines et pestes. C'est la même famine ; elle dure trois quarts de siècle. Il ne se faut point étonner qu'avant et après l'an mil, on ait cru à la fin du monde.

En 1001, famine. De 1003 à 1008, famine sans répit, avec accès suraigu en 1002.

En 1009, on meurt moins; la mort n'a presque plus rien à faucher. Elle reprend haleine.

De 1010 à 1014, famine. Le mal des Ardents reparaît.

De 1027 à 1029, famine. De 1031 à 1033, famine. En 1035, mal des Ardents et famine. De 1043 à 1046, famine de sept années. De 1066 à 1090, sept -famines.

En 1125, famine; en 1143, famine qui, pendant sept années, dévora le nord de la France.

En 1155, famine ; en 1162, famine; en 1175, famine.

Ici, une observation devient nécessaire.

Lorsque les chroniqueurs signalent une année de famine, cela ne veut pas dire que, durant les autres années, le peuple ne meurt pas de faim ; le peuple meurt continuellement de faim ; mais les chroniqueurs s'occupent rarement de la population rurale. A leurs yeux, la famine ne mérite d'être signalée que quand on en meurt même dans les châteaux , même dans les monastères. « Le muid de blé, écrit le moine Glaber aux environs de Tan mil, s'élève à soixante sous d'or. » Ce qui inquiète le bon moine, c'est que les gens qui ont de l'or — et le peuple n'en avait pas — risquent de n'avoir pas de blé.

Avant de reprendre cette sombre litanie de la faim, il faut pourtant que nous sachions d'un témoin oculaire ce que devenaient les populations en ces horribles temps.

Écoutons le moine Glaber parlant de la famine de 1031 :

c( Après avoir mangé les bêtes et les oiseaux, dit le moine chroniqueur, des hommes, pressés par les violences de la faim, enlèvent pour leur nourriture toutes sortes de charognes et des choses impossibles à nommer ; quelques-uns ont recours aux racines des forêts et aux herbes qu'ils cueillent dans les marais. Alors une cruelle nécessité contraignit les hommes à manger de la chair humaine. Ceux qui étaient les plus forts se jetaient sur les voyageurs, les coupaient en lambeaux et les dévoraient après les avoir fait cuire. Bien des gens qui, pour fuir la famine, allaient d'un lieu à un autre, ayant été reçus et égorgés la nuit dans les hôtelleries, servaient de nourriture à leurs hôtes; la plupart, en montrant à des enfants une poire ou un œuf, les attiraient dans

des lieux écartés et les dévoraient, après les avoir tués. En plusieurs endroits, des cadavres déterrés servaient à apaiser la faim...

» Dans la forêt de Câst, en Maçonnais, un misérable avait loué une chaumière et, massacrant une foule de gens qui passaient chez lui, il en fit une abominable nourriture. Le scélérat fut découvert avec quarante-huit têtes de gens tués dont il avait mangé les chairs ainsi qu'une bête féroce. On ramena à la ville ; il fut attaché dans un cellier, attaché à un poteau, livré aux flammes et brûlé.

y> Sur le marché de Tournus , un malheureux mit en vente de la chair humaine. Il fut pris et brûlé. On enterra cette chair. Un autre alla la déterrer et s'en nourrit.

ï)Ce fléau fut suivi d'un autre. Les loups, affriandés par les cadavres des morts qu'on ne pouvait suffire à enterrer, s'attaquèrent aux hommes et en firent leur proie. Des gens craignant Dieu construisirent des charniers ; les carrefours et les chemins le long des champs servirent aussi de cimetières. »

On creusait d'immenses fosses communes dans lesquelles on jetait pêle-mêle cinq cents cadavres.

La féodalité seigneuriale et ecclésiastique eut peur. Elle entrevit le moment où, la population laborieuse étant détruite, elle serait réduite à travailler la terre elle-même pour vivre :

« La famine, continue Glaber, grandit à un tel point que... les évêques de France (la France, alors, c'était Paris et les environs) tenant conseil pour chercher un adoucissement à un mal si excessif, trouvèrent enfin que, comme ils ne pouvaient soulager tout le monde, les aliments manquant absolument, — de peur que la terre, faute d'habitants, ne fut réduite en désert, — il fallait en sustenter quelques-uns qu'on connaîtrait sûrement être les plus vigoureux, en leur donnant chaque jour, selon qu'on en aurait le moyen , une

NOS CAIIIERS DK 1780

ralioii (le vi\Tes, da t|iiel(.iue o^pécp i|ii'ils fiisseiil, alln de (lonser^■er des laboureurs à la lerie. »

Ij«3 mniiros et seigneurs du cheptel humain craignirent jp (N^lre leur Iroupeau; ils voulurenl, du luoins, conserver les n'prodocleurs.

Qw le lecteur veuille bien se rappeler ce tableau. A certains IraJts, il reconnaîtra aisément que cette siUiation se i^roduit à maintes reprises jusi[u'à la veille de la Révolulinii-

j le cours du douzième siècle, cinquante famines — f ftmine tous les deux ans. Au vrai, c'est la famine à it permanent pendant cent ans.

pandant le iroizîi^me siècle, la famine laisse aux popula- „ uii momenl de ri^^pit. Moines et seigneurs se sont rués l Croisades, Une partie des oppresseurs a disparu et le fritolre suffit à nourrir la i.x>pulation qui n'a pas pris part fi fljiiesles aventures.

g dûs (|ue les Croisades cessent, les seigneurs re- 't et la misère reconnnence. Au quatorziôme siècle, ,, aussi implacable que jamais.

vingt mille paysans envahissent la ville de i; malgré les rations de soupe et de pain distribuées ' (jgpitouls, sept mille meurent de faim. t*^. 05, famine effroyable qui dure trois ans et qui enlève uii^rs<le'" population de la France. La comtesse Mahaut, iiie de If" Pi<^ardie et de l'Artois, est prise de si grande ^^|. lus pauvres qu'elle rêve longtemps aux moyens de -.Dorir. Enfin, elle en trouve un. Elle attire tous les **"^rtîS Jsns ""li ^aste grange, la fait entourer pour que

nul n'échappe — et elle y met le feu. — C'était, en ce tempslà , une solution radicale au problème toujours renaissant de l'extinction du paupérisme.

Les loups, qui ont de nouveau tâté de la chair humaine, entrent dans les maisons et y dévorent les enfants au berceau.

En 4338, ces abominables scènes recommencent.

De 4342 à 1348, fléaux, inondations, disette, famine et peste. Cette dernière éclate si terrible que le travail chôme faute de bras. Ce qui survit se jette dans une débauche délirante et bientôt le niveau de la population remonte. « En ce temps-là, — dit Froissart, le chroniqueur et le poète des cours, — courait une maladie nommée épidémie dont toute la tierce partie du monde mourut. » C'était la peste noire, ce qu'on appelait « la grand'mort ». Tous les prêtres séculiers, épouvantés, prirent la fuite; seuls, les moines mendiants rendirent les derniers devoirs aux mourants et recueillirent leurs libéralités.

En 1354 , le blé se vend au poids de l'or.

En 1358, un baril de harengs vaut trente écus d'or.

En 4364, la misère, la famine rappellent la peste noire qui étend ses ravages dans le Midi, à Paris, dans le Centre et en Bourgogne.

En 4363, elle sévit avec plus d'intensité.

En 4384, nouvelles inondations, nouvelle famine.

En 4394, famine.

En 4399, nouvelle peste qui, au dire de Juvénal des Ursins, cause « une grande, horrible et piteuse mortalité. »

En 4404, c'est l'année du grand hiver et de la grande misère.

En 4404 et 4405, famine. La peste est si mortelle que l'Université fait célébrer des messes.

En 4420, en pleine rue, en plein Paris, les hommes tom-

bent inanimés et « meurent comme mouches ». Le peuple est désespéré et ne pousse que jurements et blasphèmes.

En 4428, la famine et la peste sont si violentes que le Parlement de Toulouse s'enfuit à Poitiers.

De 1430 à 1431 , la peste redouble au point que le Parlement de Paris est réduit à suspendre le cours de la justice.

En 1433 et 1434, la famine, la peste continuent. « Quand la mort, dit un chroniqueur, se boutait dans une maison, elle emportait la plus grande partie des gens et spécialement les plus forts et les plus jeunes. »

Comme aux environs de Tan mil, les loups entrent dans les villes. A Paris, ils se mirent à fouiller le cimetière des Innocents et, s'attaquant bientôt aux vivants, dévorèrent dans les rues les chiens et les petits enfants. La famine et la peste duraient encore en 1437. La ville de Provins perdit la moitié de sa population. (Mignerod, Histoire de Provbis,)

En 1435, « la malédiction fut si grande en Caux, dit une Chronique normande contemporaine, que le pays demeura presque inhabité ; hommes et femmes fuyaient par terre et par mer comme en péril de feu. »

En 1442, nouvelle famine, nouvelle peste. Pour repeupler Paris, converti en désert par les ravages de la misère et de la peste, Louis XI amnistia tous les malfaiteurs et leur ouvrit la ville où il leur accorda droit d'asile.

En 1444, les paysans abandonnent les terres où ils sont menacés constamment par, les hommes d'arnies et les nobles et se réfugient dans les cités. La famine y pénètre avec eux — et Ton voit des mères égorger les enfants qu'elles ne peuvent nourrir, saler leur chair et la vendre au marché. La peste arrive, puis les loups qui pénètrent dans les villages et sautent à la gorge des enfants et des hommes faits.

Aux États-Généraux d'Orléans, en 1439, Juvénal des Ursins, évêque de Beauvais, s'écriait :

« Eh ! Dieu , les tyrannies qu'a souffertes le pauvre peuple

de France par ceux qui le dussent avoir gardé! On les

prend, on les emprisonne, on les met aux fers, en fosses et lieux ords, pleins de vermine et on les fait mourir de faim... On rôtit les uns, aux autres on arrache les dents, les autres sont battus de gros bâtons et jamais ils ne seront délivrés qu'ils n'aient payé argent plus que leur chevance ne monte. Ils prennent les maris et les pères et les tuent en présence des filles... Et ne prennent pas seulement hommes, mais femmes et filles et les emprisonnent et, aucunes fois, en font à leur plaisir en la présence des maris, pères et frères, et s'ils en parlent, ils seront battus et aucunes fois tués; prennent les nourrices et laissent les petits enfants qui , faute de nourriture, meurent; prennent les femmes grosses, les mettent en ceps, et là ont leur fruit, lequel ils laissent mourir 'sans baptême; et après, on jette les femmes et enfants à la rivière.

"h Tous ces délits ont été faits et commis non par les ennemis, mais par aucuns qui se disent au Roi... Et ne demeurait cheval labourant ni aucune bête, ni de cent personnes une seule. »

N'oublions pas que c'est un évêque qui parle, — qui parle devant les États-Généraux assemblés et qui accuse de tous ces abominables forfaits, qui? les nobles et la Royauté, le militarisme féodal, le Gésarisme.

Reprenons :

De 1436 à 4446, dit un manuscrit que le bénédictin dom Roger, auteur de V Histoire d'Anjou, a eu sous les yeux, ce la France était pleine de calamités et de toutes sortes de maux, les champs en friche, la famine partout et l'homme ennemi mortel de l'homme. »

Les États-Généraux de 1484 prennent la défense du peuple : « Le Royaume, disent les procès- verbaux, est comme un corps qui a été évacué de son sang par diverses saignées et tellement que tous ses membres sont vidés. Voilà déjà un siècle que durent ces saignées et évacuations faites au Royaume pour en tirer du sang. »

En 1481, le Royaume est, en effet, « saigné à blanc », si nous en croyons Bouchet, l'auteur des Annales d* Aquitaine,

Dans le Vélay, en 1482, les paysans, fuyant la tyrannie seigneuriale et la soldatesque féodale, veulent se réfugier dans les villes. Celles-ci ferment leurs portes. Ces malheureux sont réduits à jpaitre Vherbe, — Notez ce trait. Il va désormais se répéter jusqu'à la Révolution.

A quel point sévissait la misère en ces temps maudits, on peut le deviner en lisant cet acte de vente d'enfant que je trouve dans V Histoire de Provence, par Papon :

« En 1477 et le 11 juin, honnête femme Françoise Enfantin, du diocèse de Grenoble, habitante de Thor, diocèse de Cavaillon, considérant qu'elle est enceinte et que, dans peu, elle mettra au monde un fils ou une fille, n'ayant point de mari ni même de parent et n'ayant pas non plus de quoi fournir à sa subsistance dans le temps de ses couches ; voulant y pourvoir comme mieux elle pourra ,

» A donné et donne à Louis R..., laboureur au Thor, présent et acceptant, par donation entre vifs, ledit enfant dont elle est enceinte, fils ou fille, s'il vient en lumière et qu'il soit présenté aux saints fonts du baptême, sous les conditions suivantes :

)!>lo Que ledit Louis R... sera tenu de faire les frais de ladite Françoise et lui fournir les aliments nécessaires pendant le temps de ses couches ;

))2o Que pendant ledit mois, ladite Françoise sera tenue d'allaiter ledit enfant et de le soigner bien et décemment comme son propre et cher fils, etc.. »

Quoi! dira-t-on, une mère, vendre le fruit de ses entrailles ?

Eh ! oui, sans doute, c'est à cette extrémité que la misère réduisait les mères. La pauvre veuve vendit son enfant. Fitelle pas mieux que de le manger?

Nous voici au seizième siècle. La Royauté grandit. François I®r fait revivre l'ancienne formule césarienne : Quod principi pldcuit legis habit vigorem, Loysel traduit : « Si veut le Roi, si veut la loi ! » Et François ï®*" : Mandons, ordonnons.,. Car, tel est notre bon plaisir.

La Royauté peut tout. Elle est donc responsable de tout.

Nous sommes en 4524. C'est l'année où la Royauté étala les fastueuses folies du Camp du Drap d'Or.

« Plusieurs, dit Martin du Bellay, y portèrent sur leurs épaules leurs moulins, leurs forêts et leurs prés. »

Mais la noblesse, ruinée par la Royauté, avait une ressource : celle de ruiner le peuple.

Elle n'y manqua jamais.

Ces fêtes et l'aggravation de l'impôt sur le sel appauvrirent encore les campagnes et, comme toujours^, la famine amena la peste.

Les paysans lorrains se soulevèrent.

Ils proclamèrent une Charte en douze articles. On va voir à quoi se bornaient leurs modestes revendications :

« Article i^^. — L'Évangile doit être prêché selon la vérité et non selon l'intérêt des seigneurs et des prêtres.

» Art. 2. — Nous ne payerons plus de dîmes, ni grandes, ni petites.

» Art. 3. — L'intérêt sur les terres ne sera plus payé qu'à cinq pour cent.

» Art. 4. — Toutes les eaux doivent être libres.

» Art. 5. — Les forêts reviendront à la commune.

» Art. 6. — Le gibier sera libre.

D Art. 7. — Il n'y aura plus de serfs.

» Art. 8. — Nous élirons nous-mêmes nos autorités. Nous prendrons pour souverain qui bon nous semblera.

» Art. 9. — Nous serons jugés par nos pairs.

. » Art. 10. — Nos baillis seront élus et déposés par nous.

» Art. 14. — Nous ne paierons plus le cas de décès.

» Art. 12. — Toutes les terres communales que nos seigneurs se sont appropriées rentreront à la commune. »

Les paysans lorrains furent , bien entendu , écrasés par la soldatesque féodale.

En 1536, Charles-Quint, qui attaque le Midi, trouve la famine et la peste en Provence. Il renonce à les vaincre et fuit devant ces ennemis inattendus.

En 1548, la peste continue de ravager plusieurs provinces. De 1528 à 1534, la peste et la famine emportent, d'après l'historien Mézeray, le quart de la population du Royaume. Dans bien des provinces, d'après M. Léopold Delisle, les populations des campagnes étaient réduites à disputer aux porcs les glands des forêts.

La Bruyère-Champin, médecin de François I^*", écrit un • traité sur l'alimentation (De re cihariâj. Il y établit que, pendant que la Royauté étalait son faste et multipliait les guerres où elle perdait tout, même l'honneur, le peuple ignorait l'usage de la viande, ne tuait pas même de porcs, le sel étant trop cher, se nourrissait de glands, de châtaignes, de pommes, de poires cuites ou crues et était réduit à regarder le pain comme un objet de luxe dont il goûtait à peine le dimanche.

En 1550, la misère était si intense que le Pape autorisa, chose inouïe, l'usage des œufs, du beurre et du fromage pendant le carême. Le Parlement de Paris vit là une concession dangereuse aux huguenots et refusa d'enregistrer la bulle. Périsse le peuple plutôt qu'un principe !

En 1554, dans la plus fertile province du royaume, en Normandie, «le pauvre peuple ne pouvait plus vivre... dont la plupart furent contraints d'abandonner leurs maisons pour aller mendier, dont survint des maladies mortelles. Pour les excessives taxes des tailles, tous les habitants de vingt-cinq ou vingt-six villages voisins de Rouen avaient abandonné le pays, chose pitoyable ! » (Floquet, Histoire du Parlement de Normandie,)

Aux États-Généraux de 1560, le Cahier des doléances du Tiers-État expose au grand jour les vexations, injustices et rapines que le militarisme féodal faisait essuyer aux campagnes.

Les seigneurs apostaient des gens inconnus pour chercher querelle à ceux des paysans qui résistaient à leurs vexations ; ils les faisaient battre, outrager et piller sans qu'ils eussent l'espoir de trouver un recours. Si le peuple des campagnes résistait aux extorsions seigneuriales, les seigneurs les traduisaient (( par devant leurs juges qui sont à leur dévotion et faveur. »

D'après le même cahier de doléances, les laboureurs, se voyant violemment arracher par les exacteurs le peu qui leur restait pour passer l'hiver, expiraient de douleur ou, après avoir massacré leurs femmes et leurs enfants pour leur éviter les tourments d'une horrible vie , se suicidaient sur leurs cadavres. C'était tout profit pour l'Éghse qui héritait des suicidés et gens morts sans confession.

D^autres fuyaient le Royaume, abandonnant leurs enfants qui mendiaient, leurs filles qui se réfugiaient dans la prostitution. Ceux qui restent s'attèlent à leurs charrues, rem-

plaçant les animaux de 'trait que les pilleries seigneuriales leur ont enlevés.

Si malheureuse et abandonnée était la cause du peuple, qu'il était dangereux aux gens de cœur d'en prendre la défense.

Aux États provinciaux d'Anjou, en 4560, l'avocat du roi Grimaudet flétrit avec indignation la façon dont le clergé, la noblesse, l'armée, les gens de justice et les officiers de la gabelle traitaient les populations des campagnes. Il eut tort. On le lui fit bien voir. Le discours du courageux avocat fut censuré en Sorbonne ; lui-même fut exilé de sa province et l'on envoya en Anjou des troupes pour châtier ceux de la noblesse qui, avec Grimaudet, avaient montré trop de sympathies à la cause populaire. — Plus tard, nous verrons Vauban mourir de pareille disgrâce et le bon Louis XVI, à la fin de*la Monarchie, sacrifiera Turgot et exilera Necker pour avoir commis le crime de Grimaudet !

Dans les guerres dites de religion, c'est bien moins de religion qu'il s'agit que de savoir si l'exploitation du peuple va cesser ou qui , de la Royauté, du militarisme féodal, de la féodaiité ecclésiastique va en avoir le bénéfice. La mêlée est confuse parce que tous les intérêts sont en jeu ; mais, qu'on ne s'y trompe pas : l'arche sainte n'est ici qu'une cassette. Paris , c'est-à-dire la Royauté et l'exploitation du peuple par le Pouvoir central de mieux en mieux organisé, « Paris vaut bien une messe ! »

Quoi qu'il en soit, les guerres de religion comme les autres guerres amènent la famine qui amène la mort qui amène la peste.

« Dieu, dit le pieux bénédictin Roger, historien de l'Anjou, visita son peuple. » La peste dura deux années. Le même historien raconte que Ton rencontrait dans les campagnes des mères mortes dont les enfants suçaient la mamelle tarie.

« On put croire, dit Montluc, que Ton touchait à ces temps prédits par Nostradamus où les enfants montreront à leurs mères, par merveilles, quand ils verront un homme, tant peu il y en aura, — s'étant tous entre-tués. »

Par dessus toutes ces horreurs vint la Saint-Barthélémy en mémoire et honneur de laquelle le Pape fit frapper une médaille avec cette exergue : Hugonotorum strages — Extermination des Huguenots, C'est que le triomphe des Huguenots aurait eu des conséquences grayes : il eût tari la principale des sources auxquelles s'emplit toujours l'-escarcelle de la Papauté.

En 1576, s'ouvrent les États de Blois.

Birague, chancelier de France, y demande grâce « pour les pauvres laboureurs et habitants des champs si maltraités, tant abattus et foulés aux pieds qu'ils n'en peuvent plus. »

Je n'ai pas résisté au plaisir de faire constater les méfaits du militarisme royal par un chancelier de France.

•Dans son Cahier de doléances, Paris se plaint ce des excès de la gendarmerie (c'est la noblesse) et de la garde du Roi , de leurs rançonnements et pilleries ordinaires, inhumanités et cruautés plus que brutales et barbaresques, forcements de filles et femmes. . . »

c< Lesquelles pilleries et rançonneries, disent au Roi les rédacteurs du Cahier, sont pratiquées non seulement par votre gendarmerie, mais aussi par aucuns de votre suite et gardes de votre corps , par lesquels les fermes de vos sujets

et maisons de pauvres laboureurs sont ordinairement détruites et pillées... et pillent et rançonnent les pauvres gens du plat pays lequel demeure à présent inhabité et abandonné en plusieurs endroits sans aucune culture ni labeur. »

Sept armées catholiques et sept armées protestantes ravagent la France. L'« armée du Roi », !'« armée des Princes », c'est ainsi qu'on les désigne. Les unes et les autres commettent tous» les excès que peut rêver une imagination de soudard en délire.

Un écrivain financier très estimé, Froumenteau, dans son Secret des Finances, fait froidement cette statistique qui, d'ailleurs, est incomplète et fort au-dessous de la vérité :

« Occis : 705,200. — Femmes ou filles violées : 12,300. — Villes bruslées et rasées : 9. — Villages bruslés : 252. — Maisons bruslées : 4,256. — Maisons détruites : 124,000. »

Le tout, pour la plus grande gloire de Dieu !

ce En 1586, les terres n'ayant pu être ensemencées pendant plusieurs années, la famine se fit sentir et la peste révint après elle. Elle régnait encore à Provins à la fin du seizième siècle... » (Bourquelot, /histoire de Provins,)

Pour savoir à quels genres d'excès se livraient les armées pendant les guerres dites de Religion, il faut lire ce passage de la Satire Ménippée dans lequel un des héros se vante de ses exploits :

fit Je cours, dit-il, la vache et le manant tant que je puis et n'y a paysan, laboureur ni marchand autour de moi, à dix lieues à la ronde, qui ne passe par mes mains et qui ne me paye taille ou rançon.

» Je sais des inventions pour les amener à raison : je leur

.donne le frontal de cordes liées en cordelière ; je les pends

par les aisselles ; je leur chauffe les pieds d'une pelle rouge ;

je les mets aux fers et aux ceps ; je les enferme en un four,

en un coffre percé plein d'eau ; je les pends en chapon rôti ;

je les fouette d'étrivières ; je les sale ; je les fais jeûner. Bref, j'ai mille gentils moyens pour tirer la quintessence de leurs bourses et avoir leur substance, pour les rendre bélistres à jamais, eux et toute leur race.

»J'ai bonne épée et bon pistolet; et n'y a sergent ni prévôt des maréchaux qui m'osât ajourner. La justice n'est pas faite pour les gentilshommes comme moi. Je prendrai les poules et les vaches de mon voisin quand il me plaira. Je lèverai ses terres et je les enfermerai avec les miennes dans mon enclos et ils n'en oseront grommeler. »

On pourrait m'objecter que ce sont là fanfaronnades en l'air d'un personnage imaginaire.

Soit!

Ecoutons Montaigne, l'auteur des Essais :

«Je sçay, dit-il, qu'il s'est trouvé de simples paysans s'être laissé griller la plante des pieds, écraser le bout des doigts avec le chien d'un pistolet, pousser les yeux sanglants hors de la teste à force d'avoir le front serré avec une corde, avant que de s'être seulement laissé mettre à rançon. J'en ay vu un laissé pour mort tout nud dans un fossé, ayant le col tout meurtri et enflé d'un licol qui y pendait encore, duquel on l'avait tirasse toute la nuit à la queue d'un cheval , le corps percé en cent lieux à coups de dague qu'on luy avait donnés, non pas pour le tuer, mais pour luy faire de la douleur et de la crainte ; qui avait souffert tout cela et jusques à y avoir perdu parole et sentiment, résolu, à ce qu'il me dit, de mourir de mille morts avant que rien promettre. Et si était un des plus riches laboureurs de toute la contrée... »

Le paysan avait raison : mieux vaut mourir étranglé ou poignardé que mourir de faim. Son entêtement invincible venait de ce qu'entre deux supplices, il faut choisir le moindre.

« Nous avons, — dit Montaigne dans un autre passage, —

non lu, mais vu de fraische mémoire des hommes déchirer par tourments et par géhenne un corps encore plein de sentiment, le faire rôtir par le menu, le faire mordre et meurtrir aux chiens et aux pourceaux... non entre ennemis, mais entre voisins et concitoyens et, qui pis est, soubs prétexte de piété et religion. »

Ce qu'il y a de plus barbare au monde et de plus inhumain, c'est le militarisme animé des fureurs du cléricalisme. Telles la noblesse — catholique ou huguenote — au seizième siècle et la Royauté avec ses dragonnades au dix-septième.

VIIÏ

En 1586, dans les campagnes du Vivarais, le blé étant hors de prix, les habitants des campagnes se nourrissent de glands, de racines sauvages, de fougères, de marcs de raisin et de pépins séchés au four et réduits en farine pour en faire du pain, aussi bien que des écorces des arbres, des coques de noix et d'amandes, de brique pilée qu'ils mêlaient avec un peu de farine d'orge, d'avoine et de son. (Mémoires de Claude Haton.)

La peste survient — comme de coutume.

En 1602, nouvelle famine. Les populations sont réduites à manger de l'herbe. Nouvelle peste. Les loups, affriandés par la chair humaine, attaquent les hommes isolés, même quand ils sont armés, au point que ceux-ci n'osent se hasarder dans les campagnes que par escouades. Notez que nous sommes au dix-septième siècle, — au grand siècle!

Il fallut employer contre les loups, pour qu'entre les deux races la victoire restât à l'homme, de véritables régiments. (Dom Roger, Histoire d'Anjou.)

Cet historien ajoute :

<ic Nous avons encore vu, en 1640 et 1650, des hommes qui

avaient été blessés de ces loups, petits garçons, et s'étaient sauvés avec beaucoup de peine de leurs pattes et griffes. »

En 4598, le savant auteur des Recherches sur la France, Etienne Pasquier, écrit :

« Si quelqu'un avait dormi l'espace de quarante ans entiers jusques à huy, il penserait voir non la France, mais un cadavre de la France, sans la trouver. En ce grand corps de nostre France il y a une dissolution générale de tous les membres, pronostic très certain de sa fm, si Dieu n'a pitié de nous. »

Henri IV lui-même, dans les préambules de ses Édits, nous peint la situation déplorable du peuple ; situation que les retards de sa conversion n'ont pas peu contribué à prolonger. Il nous retrace « quasi tous les villages inhabités et déserts, la cessation du labeur presque générale, le peuple appauvri et presque à sa dernière minute. » (Ordonnance de i505.J

En 1600, le tableau de cette même misère lui arrache, dit-il, (( des larmes de pitié ». Larmes de roi, larmes de crocodile. Cela ne l'empêche ni de jeter l'or à profusion à ses maîtresses, ni de perdre au- jeu, en une seule nuit, vingt-deux mille pistoles, soit deux cent vingt mille francs qui vaudraient bien aujourd'hui plus d'un million.

Le matin, il écrit à Sully :

« Mon amy, j'ay perdu au jeu vingt-deux mille pistoles. Je vous prie de les faire incontinent mettre es mains de Feideau qui vous remettra cette-cy afin de les distribuer aux particuliers aux quels je les dois, ainsi que je luy ay commandé. A Dieu, mon amy.

» Ce lundy matin, 48 janvier, à Paris.

» Henry. »

C'est ce roi qui promettait au paysan la poule au pot — et qui le faisait pendre pour « luy avoir robe un lapin ».

La Royauté marche vers la toute-puissance. La situation du peuple va-t-elle s'améliorer? On peut tenir pour règle certaine que plus les règnes sont glorieux pour la Royauté, plus ils sont écrasants pour le peuple. C'est au moment où la Royauté, sous Louis XIV, est à son apogée, que la misère du peuple est à son comble. Le manteau des rois brille d'un éclat d'autant plus vif qu'il est plus empourpré du sang de leurs sujets.

Il nous faut revenir de quelques années en arrière :

« Le peuple, écrit en 4605 le commentateur de la Coutume d* Anjou, est aujourd'hui si chargé, si oppressé qu'il est près de tomber sous le pesant fardeau qui l'accable ; il n'y a plus moyen qu'il se puisse relever d'une si grande pauvreté où il se voit réduit. Le malheur procède de ce qu'il n'y a que les pauvres qui paient la taille et les riches en sont affranchis. »

Le riche, noble ou bourgeois, était exempt de l'impôt; le clergé de même. Le pauvre peuple payait tout.

Les gens du peuple? « Nous les avons tant rabaissés, même opprimés et par les tailles et par la tyrannie des gentilshommes, qu'il y a sujet de s'étonner, disait le jurisconsulte Loyseau, comment ils ^peuvent subsister et comment il se trouve des laboureurs pour nous nourrir. »

Sous la minorité de Louis XIII et la régence de Marie de Médicis, la féodalité avait, en effet, relevé la tête. Richelieu n'est pas encore là. Il apparaît pour la première fois, comme député du clergé, aux États Généraux de 4614. Il a vu de près les querelles privées. Notre ami, M. Gabriel Hanotaux, dans VHistoire du Cardinal de Richelieu qu'il prépare, nous contera comment un oncle du terrible ministre de Louis XIII

avait été assassiné dans un guet-apens par le seigneur de Mausson et comment le frère cadet de la victime, père du Cardinal, fit justice en tuant de sa propre main le seigneur de Mausson.

Aux États de 1614, le parti de la cour se montra d'une hauteur insultante pour les députés du Tiers. Un député de la noblesse, M. de Bonneval, y bâtonna publiquement un représentant des communes, M. de Ghavàille, qui n'en pût tirer raison.

Un député du Tiers s^étant un jour oublié jusqu'à dire que le Roi était comme un père qui a trois eqfants, dont le clergé était l'aîné, la noblesse le second et le Tiers le troisième, la noblesse s'adressa au Roi pour qu'il lui fit justice d'une telle insolence : « Nous repoussons toute fraternité entre eux et nous , dit l'orateur de l'aristocratie au Roi ; nous ne voulons pas que des fils de cordonniers et de savetiers nous appellent leurs frères et il y a autant de différence entre nous et eux comme entre le maître et le valet ! »

La Royauté approuvait et sanctionnait cette inégalité. A la séance d'ouverture des États, l'orateur de la noblesse ayant fléchi le genou devant le Trône, le Roi le fit relever. Miron, l'orateur du Tiers, prit la parole à son tour en se mettant à deux genoux devant le Roi qui le laissa lire toute sa harangue dans cette humiliante posture.

L'orateur du Tiers n'en exposa pas moins avec hardiesse et une singulière vigueur les souff'rances et les misères qu'avait souffertes le peuple du fait des gentilshommes et gens de guerre :

ce Quant aux nobles, dit-il, aujourd'hui leurs principales actions se consomment en jeux excessifs, en débauches, en violences publiques, en mépris de la justice et des juges, oppressions des pauvres et autres désordres...

y> Il s'est vu depuis quelque temps une seule compagnie de gens d'armes avoir ravagé quasi la moitié de la France et, .

après avoir tout consommé, s'en retourner chacun en sa maison, enrichi de la substance du pauvre peuple, sans avoir donné un coup d'épée...

» Les tigres, les lions et autres bêtes plus farouches que la nature semble avoir produites quand elle était en colère contre les hommes font du bien ou, du moins, ne font pas de mal à ceux qui les nourrissent... »

D'où l'orateur conclut, sous une forme prudemment enveloppée, que les gentilshommes sont pires que les bêtes féroces.

« Si votre Majesté n'y pourvoit, ajoute Miron, il est à craindre que le désespoir ne fasse connaître au pauvre peuple que le soldat n'est autre chose que le paysan portant des armes et que, quand le vigneron aura pris l'arquebuse, d'enclume qu'il est il ne devienne marteau. y>

Nous verrons plus tard La Fontaine, quand il fera son Paysan du Danube, se souvenir du discours de Miron.

Le Cahier du Tiers-État faisait un tableau saisissant de la misère des campagnes :

« Ce pauvre peuple qui n'a, pour tout partage, que le labeur de la terre, le travail de ses bras et la sueur de son front, accablé de la taille, de l'impôt du sel, doublement retaillé par les recherches impitoyables et barbares de mille partisans, en suite de trois années stériles, a été vu manger l'herbe au milieu des prés avec les brutes...

» Sire, ce ne sont pas des insectes et des vermisseaux qui réclament votre justice et miséricorde ; c'est votre pauvre peuple, ce sont des créatures raisonnables, ce sont des enfants desquels vous êtes le père, le tuteur, le protecteur. Prêtez-leur votre main favorable pour les relever de l'oppression sous le faix de laquelle ils ploient continuellement. — Que diriez- vous, Sire, si vous aviez vu, dans vos pays de Guyenne et d'Auvergne, les hommes paître l'herbe avec les bêtes?...

» Sans le labeur du pauvre peuple, que valent à TÉglise ses dîmes, ses grandes possessions? à la noblesse, leurs belles terres, leurs grands fiefs? au Tiers-État leurs maisons, leurs rentes et leurs héritages? »

Et le Tiers-État demande a que les seigneurs, ecclésiastiques ou séculiers, soient tenus, dans le temps qui sera fixé par le Roi, d'affranchir leurs serfs mainmortables, moyennant récompense estimée par les juges. »

A ce double appel d'une éloquence si émouvante qui , dés-

espérant de toucher les cœurs des privilégiés, s'adressait à leur intérêt bien entendu, la noblesse et le clergé restèrent sourds. L'Église eût trop perdu à l'affranchissement des serfs. L'homme n'est-il pas la plus précieuse des bêtes de somme?

Quant à la Royauté, elle devina d'instinct, dans le langage de Miron et dans celui des Cahiers du Tiers, les revendications mêmes de la Révolution qui devait s'accomplir plus tard. Elle fit fermer la salle des États Généraux et défendit aux députés du peuple de s'assembler. L'un d'eux, Florimond Rapine, nous a conservé l'expression des sentiments d'humiliation et de colère que leur inspira le mépris manifesté par la Royauté :

«Quoi! disions-nous, quelle honte, quelle confusion à toute la France de voir ceux qui la représentent en si peu d'estime et si ravilis qu'on ignore s'ils sont Français tant s'en faut qu'on les reconnaisse pour députés ! Sommes-nous autres que ceux qui entrèrent, hier, dans la salle de Rourbon ? »

Fureur impuissante. Le coup avait été si soudain, si imprévu que les députés ne purent le parer.

Aux États Généraux de 1789, la Royauté voudra user des mêmes procédés qu'en 1614.

Mais Sieyès, aux sommations d'avoir à se séparer, ré-

p8 ' NOS CAHIERS DE 1789

pondra : « Nous sommes aujourd'hui ce que nous étions hier. Délibérons ! »

Et Mirabeau , à l'envoyé de la cour :

a Allez dire à votre Maître que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n'en sortirons que par la force des bayonnettes ! »

Et au coup d'État organisé par la Cour contre les représentants du Peuple, le Peuple répondra par ce coup d'État de la rue : la prise de la Bastille !

Mais que de souffrances et de misère avant d'arriver au « jour de gloire ! »

En 1623, la famine engendre la peste qui emporte un million d'habitants.

En 1626, les troubles et les guerres civiles rappellent la famine et la peste « qui enlevèrent, dit le bénédictin dom Garlier, un grand nombre de gens du commun et dépeuplèrent les campagnes. »

En Lorraine (1639), Vincent de Paul vit une si effroyable misère « qu'il se trouva, dit son biographe, des mères qui, par une rage de faim, mangèrent leurs propres enfants. » — (( Les riches demoiselles, dit le même auteur, étaient sur le point de se prostituer pour éviter la mort. »

La famine dura dix années !...

Les paysans dévorèrent d'abord des charognes; puis, ils déterrèrent, pour les manger, les cadavres récemment inhumés; enfin, on les vit « aller à l'affût pour y prendre et tuer les passants, comme on prend des lièvres, et pour s'en nourrir. »

On appelait ces cannibales loups des hois, dans la langue du pays schnapans, d'où nous est resté le mot chenapan.

Nous sommes au grand siècle, — cela se voit de reste.

Les mères s'invitaient entre elles à d'horribles festins où elles mangeaient leurs enfants morts. Aux environs de Metz, on trouva, dans une chaudière, trois têtes d'enfants qu'on y avait fait cuire.

Le militarisme seigneurial , aidé de l'exaction cléricale et royale, avait ramené l'humanité aux temps préhistoriques de l'anthropophagie.

La peste était survenue et avait duré de 1630 à 1637. La moitié de l'armée de Condé en périt. (Mémoires d'Henri de Gampion, témoin oculaire.) — En Bourgogne, la plupart des habitants en moururent. (Dunod, Histoire de Bourgogne.)

Écoutons Guy-Patin, qui écrit en 1639 :

« La famine, peu s'en fallait, avait exterminé le peuple et l'avait réduit à néant. Il pousse et roule incessamment sa pierre, sans avoir jamais une minute de repos. Les maux lui succèdent comme les ondes, les unes sur les autres...

» Le pauvre paysan est en anathème , en exécration , abandonné de tous, opprimé par tous. L'Église prend sur lui , chacun sait comment. Il est indignement traité par aucuns de la noblesse. Le soldat impieux le bat, le vole, ne lui laisse que ce qu'il ne peut emporter. Des gens de justice, il ne s'en oserait plaindre. Les maltôtiers le chargent de fardeaux insupportables. La peste l'a persécuté. Il ne lui reste que le souvenir d'avoir eu et la voix pour se plaindre. »

« Nous frémissons d'horreur, continue Guy-Patin, à l'aspect des misères du paiivre paysan. Nous en avons vu quel-

H^WM'ïitm, Tannée précédente, se précipiter à la mort, par iU*'.i*n\X)ïr des charges qu'ils ne pouvaient porter; les autres, ê'fmpW'n au joug comme des bêtes de harnois, labourer la Utrrc.f paître l'herbe et vivre de racines; plusieurs réfugiés 4*M pay» étranger ou provinces voisines pour se soustraire à li'iirH impôts ; des paroisses abandonnées.

» Pour cela néanmoins, nos tailles n'ont point diminué, riiAÎK accru jusqu'au point d'avoir tiré la chemise qui restait 4 r;/)uvrir la nudité du corps et empêcher les femmes, en plusieurs lieux, par la confusion de leur propre vergogne, de KC trouver aux églises et parmi les chrétiens. »

Entrons dans les splendeurs du règne de Louis XIV.

La Féodalité est à terre. La Royauté est toute-puissante, absolue. Bossuet va la diviniser. Le Césarisme bat son plein. Voyons combien il faut de souffrances populaires pour faire la gloire d'un roi.

Le 15 janvier 1648, Omer Talon, parlant aii nom du Parlement de Paris, disait au Roi et à la Reine-mère :

a II y a. Sire, dix ans que la campagne est ruinée, les paysans réduits à coucher sur la paille, leurs meubles vendus pour le paiement des impositions auxquelles ils ne peuvent satisfaire; et que, pour entretenir le luxe de Paris, des millions d'âmes innocentes sont obligées de vivre de pain de son et d'avoine. Ces malheureux ne possèdent aucun bien en propriété que leurs âmes parce qu'elles n*ont pas pu être vendues à Vencan, »

La même année, le président Mole disait à la Régente : « Votre Majesté n'ignore pas les misères de la campagne ;

elle sait que les laboureurs seront bientôt contraincts... à demander leur vie de porte en porte; qu'on exerce mille violences à main armée pour le paiement des tailles; que les mêmes hommes qui ont mission de les protéger ne servent qu'à leur oppression; Elle sait enfin que, sans un secours très pressant, la campagne ne sera bientôt plus qu'un désert! »

En 1652, les Prêtres de la Mission, collaborateurs de Saint- Vincent de Paul , lui écrivent :

« La souffrance des pauvres ne se peut exprimer. Si la cruauté des soldats leur a fait chercher les bois, la faim les en a fait sortir...

» La famine est telle que nous voyons les hommes mangeant la terre, broutant l'herbe, arrachant l'écorce des arbres, déchirant les méchants haillons dont ils sont couverts pour les avaler. Mais, ce que nous n'oserions dire si nous ne l'avions vu et qui fait horreur, ils se mangent les bras et les mains et meurent dans ce désespoir.- »

D'où venait, encore une fois, cette misère à l'état chronique? Du brigandage des gens d'épée, des pilleries et rançonnements des gentilshommes de proie qui perpétuaient la guerre pour perpétuer le vol à main armée.

A preuve, cette anecdote que nous conte Brantôme et dont les héros nous touchent de près :

Le fils du maréchal de Biron indiquait à son père un moyen assuré de détruire d'un seul coup l'armée ennemie, a Y pensez- vous, mon fils ? lui répondit le maréchal, A quoi serons-nous bons, quand il n'y aura plus de guerre? »

Voilà le mot lâché et tout le secret du militarisme féodal.

En 4654, un archidiacre de Reims écrit à Vincent de Paul :

« Il y a cinq ans que Ton n'a fait aucune récolte ; la nourriture n'est que de racines et c'est un grand ragoût quand elles peuvent être mêlées d'un peu d'orge. »

En 1656, Chapelle et Bachaumont voyagent dans notre région. Le marquis de Jonzac renouvelle leurs provisions, ce qui les met de belle humeur ; ils écrivent :

Car, entie Blaye et Jonzac, On ne trouve que Croupignac.

Or, Croupignac est très funeste ; Car, ce Croupignac est un lieu Où six mourants faisaient le reste De cinq ou six cents que la peste Avait envoyés devant Dieu !

Et ces six mourants s'étaient mis Tous six en un même taudis.

Un septième , soi-disant prêtre , Plus pestiféré que les six , Les confessait par la fenêtre , De peur, disait-il , d'être pris D'un mal si fâcheux et si traître !

Les curés des environs de Paris, ruinés par la soldatesque, écrivaient à la Reine :

« Voir dépouiller les prêtres à l'autel , renverser les sacrés vaisseaux, emporter les ornements, les piller, n'est-ce pas encore une fois s'attaquer à Jésus au Calvaire? Voir violer les filles de dix ans avec leurs mères dans les lieux saints,

INTRODUCTION m

cela n'est-ce pas épouvantable? » — Cette courte harangue à la Reine est à la Bibliothèque nationale.

En 1663, Guy-Patin écrit : « On voit par toute la France une pauvreté publique et générale. » La peste se déclare de nouveau.

ce En 1662, dit un historien de la Champagne, il y eut une. horrible famine. Les pauvres se nourrissaient de racines et d'herbes des champs. »

La même année , la supérieure d'un couvent de Blois écrivait à une dame de Paris : « Un curé de Bourges écrit qu'en allant porter le saint- viatique à un malade, il a trouvé cinq corps morts sur le chemin et qu'on a trouvé, dans le même canton, une femme morte de faim et son enfant, âgé de sept ans, auprès d'elle qui lui avait mangé la moitié du bras. »

Et plus loin : « Dans le reste de la Touraine, les misères sont inconcevables; les paysans n'y mangent plus de pain, mais des racines. »

C'était vers ce temps que Monseigneur Guy de Charnacé — un joyeux compagnon — s'exerçait au tir sur un ouvrier couvreur qui réparait la toiture du château de Versailles. Autant en fit plus tard le comte de Charolais. La vie d'un manant avait juste autant de prix que celle d'un lapin !

En 1668-69, la peste qui était à l'état endémique à Toulon, •à Marseille, s'en va vers Dunkerque, en visitant Rouen.

La famine s'étend d'un bout de la France à l'autre. Il en faut lire les détails dans la Correspondance administrative publiée par Depping. Voici quelques traits empruntés aux rapports des Intendants :

a Les pauvres hommes des champs semblent des carcasses déterrées... »

« L'on a trouvé une femme morte de faim avant son enfant à la mamelle qui la tétait encore après sa mort et qui mourut trois jours après. »

« Un misérable homme à qui ses enfants demandaient du pain les larmes aux yeux, les tua tous trois et, ensuite, se tua lui-même. »

Nous connaissons déjà des tableaux de ce genre. Ceux-ci viennent augmenter la galerie.

« Enfin, la disette et la misère se rendent si universelles qu'on assure que, dans les lieux circon voisins, la moitié des paysans est réduite à paître Therbe et qu'il y a peu de chemins qui ne soient bordés de corps morts. »

« Les pauvres sont sans lit, sans habit, sans linge, sans meubles, enfin dénués de tout. Ils sont noirs comme des Mores, la plupart tout défigurés comme des squelettes... Plusieurs femmete et enfants ont été trouvés morts sur les chemins, dans les blés, la bouche pleine d'herbes. »'

Un seigneur du Blaisois écrit que « dans sa paroisse, vingtcinq habitants sont morts de faim et que six cents sont dans le même danger imminent. Ils sont réduits, ajoute-t-il, à paistre l'herbe et les racines de nos prés, tout ainsi que les bestes. Ils dévorent les charognes et, si Dieu n'a pitié d'eux, ils se dévoreront les uns les autres. »

C'est le cannibalisme qui revient.

Un curé du Blaisois écrit qu'à Chiverny on a trouvé a dans un lit, le mari, la femme et quelques enfants morts de faim. La plupart de ces pauvres gens ne se nourrissaient plus que d'orties. »

Dans un lit... qui dort dîne !

Les curés de Villebaron, de Chailly, de MaroUes attestent qu'ils ont deux ou trois cents familles « qui , non seulement sont contraintes de manger de l'herbe, mais d'autres choses qui font horreur ! »

L'humanité réduite au sort des herbivores! Et ce n'est pas fini 1

A Blois , on a vu des enfants sucer les os des morts dans le cimetière.

Plus tard, en 1675, Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, écrit à Golbert :

(L II est assuré, Monsieur, — et je vous parle pour en être bien informé, — que la plupart des habitants de ladite province n'ont vécu , pendant l'hiver, que de pain de glands et de racines et que, présentement, on les voit manger l'herbe des prés et l'écorce des arbres. Je me sens obligé de vous dire les choses comme elles sont pour y donner après cela Tordre qu'il plaira à Sa Majesté. »

Sa Majesté pense à bien autre chose — comme on le verra plus loin.

M. Taine, de l'Académie française, dans le lourd pamphlet en trois volumes qu'il a publié contre la Révolution, a écrit (Tome i, page 4S0J cette adorable naïveté : « L'oppression et la misère commencent vers 1672. » Pour un historien documentaire, voilà un académicien bien renseigné.

La Bretagne s'étant mutinée contre le nouvel impôt du timbre, la Royauté procède à l'exécution de cette province. La spirituelle marquise de Sévigné nous conte, avec une joyeuse ironie, toutes les atrocités commises par les exécuteurs royalistes. Aux arbres, on ne voit que gens pendus après avoir été roués. Il y a là des plaisanteries d'un sel très distingué. Je renvoie les délicats aux lettres de la marquise. Je n'en veux retenir que ce trait :

c( Les soldats du duc de Chaulnes qui commande dans la

province, s'amusent à voler, dit-elle; ils mirent, l'autre jour, un petit enfant à la broche. »

N'est-ce pas le cas de s'écrier avec M. Despréaux :

Grand Roi , cesse de vaincre ou je cesse d'écrire ?

Vers la un de sa vie, Golbert disait au Roi : « Ce qu'il y a de plus important, c'est la misère très grande des peuples. Toutes les lettres qui viennent de province en parlent, soit des intendants, des receveurs -généraux ou même des évêques. »

Ce même est précieux. Quelle mère que l'Église !

Après la marquise de Sévigné et Golbert, il nous faut bien citer le maréchal deVauban. Ce grand homme, bien qu'il ait été maréchal de France, n'est pas, je ne sais pourquoi, en bonne odeur auprès des royalistes. Est-ce parce qu'il aima sincèrement le « pauvre peuple »? Est-ce parce que ses écrits témoigneront éternellement contre la Royauté?

Il avait parcouru, à diverses reprises, presque toutes les provinces du Royaume.

« J'ai souvent eu occasion, dit-il lui-même, de remarquer le bon et le mauvais du pays, d'en examiner l'état et la situation et celui des peuples dont la pauvreté, ayant souvent excité ma compassion, m'a donné lieu d'en rechercher les causes.

» Il est certain que ce mal (causé par la lourdeur des impôts) est poussé à l'excès et que, si on n'y remédie, le menu peuple tombera dans une extrémité dont il ne se relèvera jamais, les grands chemins de la campagne et les

rues des villes étant pleins de mendiants que la faim et la nudité chassent de chez eux.

»... La dixième partie du peuple est réduite à la mendicité et mendie effectivement... Des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là, parce qu'eux-mêmes sont réduits, à très peu de choses près, à cette malheureuse condition... Des quatre autres parties qui restent, les trois sont fort malaisées et embarrassées de dettes et de procès et... dans la dixième..., je ne croirai pas mentir quand je dirais qu'il n'y en a pas dix mille, petites ou grandes, qu'on puisse dire fort à leur aise. »

Le paysan « vit très pauvrement, lui et sa famille » et « il va presque tout nud. »

« On doit prendre garde, sur toutes choses, à ménager le pauvre peuple...

» Gomme il est beaucoup diminué en ces derniers temps par la guerre, les maladies et les misères des chères années qui ont fait mourir de faim un grand nombre et réduit beaucoup d'autres à la mendicité, il est bon de faire tout ce qu'on pourra pour le rétablir — d'autant plus que la plupart n'ayant que leurs bras affaiblis par la mauvaise nourriture, la moindre maladie, le moindre accident qui leur arrive les fait manquer de pain.

» Il n'y a point de ménage qui ne puisse nourrir un cochon — ce qu'il ne fait point parce qu'il n'a pas de quoi payer pour le saler. Ils ne salent même leur pot qu'à demi «et souvent pas du tout...

» ...Cette taille... désole ce pays (de Vézelay) et réduit les trois quarts de ses habitants au pain d'orge et d'avoine et à n'avoir pas un écu d'habits sur le corps ; d'où s'en suit la désertion des plus courageux et la mort ou la mendicité d'une partie des autres. Il y a six ou sept ans que cette remarque a été faite, et, depuis ce temps-là, le mal s'est fort augmenté. »

Il l'a vu de ses propres yeux — et il ajoute :

« Tous les pays qui composent ce royaume sont universellement ruinés. »

Ces extraits sont tirés de la Dîme royale, ouvrage que le maréchal avait rédigé pour exposer un système d'impôt unique du dixième qui eût soulagé le peuple et enrichi la Royauté. Mais, ce grand homme y demandait Tégalité de l'impôt. Les privilégiés, les courtisans, tous ceux qui vivaient de la misère publique demandèrent que le livre fût brûlé par la main du bourreau et son auteur mis à la Bastille.

« Le Roi , écrit Saint-Simon dans ses Mémoires, ne put s'y résoudre ; mais il ne laissa pas de se laisser entraîner à ce torrent, assez pour contenter ses ministres (c'étaient Ponchartrain et d'Argenson), assez pour scandaliser la Cour, assez pour tuer le meilleur des Français, »

Vauban, en effet, mourut de sa disgrâce en 1707. La Dîme royale, écrite vers la fin du dix-septième siècle, avait été publiée en 1706.

Nous avons pu déjà constater que, sous l'influence de la misère et des maladies, le paysan de France a pris des allures, une figure, un aspect étranges. Tout-à-l'heure, les intendants, dans leurs rapports officiels et leurs correspondances, le comparaient tantôt à un squelette, tantôt à une carcasse déterrée, tantôt enfin à un More.

Le moment est venu de citer le portrait si connu qu'en a fait La Bruyère, sauf à examiner ensuite si c'est un portrait, comme on dit, fait de chic ou d'après nature :

« On voit certains animaux farouches, dit le grand mora-

liste, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs ^ livides et tout brûlés par le soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine — et, en effet, ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer^ de recueillir pour vivre et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé.

» Il faut des saisies de terre et des enlèvements de meubles, je l'avoue, des prisons et des supplices; mais, justice, lois et besoin à part, ce m'est une chose toujours nouvelle de contempler avec quelle férocité les hommes traitent d'autres hommes. »

Voilà le portrait. Il est d'un grand peintre. Est-il ressemblant ?

Quand on le montre à certaines gens qui se disent conservateurs et se prétendent chrétiens, ils ricanent, ils haussent les épaules, ils feignent de n'en pas faire grand cas. Il semble qu'ils ont, de ce morceau, une explication qu'ils gardent secrète, mais qui les satisfait et tourne l'affaire à l'avantage de la Royauté, de la noblesse, de l'Église et du grand siècle.

Peut-être se disent-ils que ce n'est là qu'une page de style qui ne tire pas plus à conséquence que VEpître à mon Esprit ou VOde sur la prise de Namiir,

Il se faudrait étonner d'une si présomptueuse ignorance ; car, à l'exactitude de certaines touches, le lecteur a dû reconnaître la frappante vérité de la peinture et la parfaite authenticité de la ressemblance.

Voici, du reste, ce qu'écrivaient des contemporains de La Bruyère, qui ne peuvent être suspects d'avoir cherché des effets de style.

L'Intendant de la généralité de Bourges :

« Il n'y a point de nation plus sauvage que ces peuples. On en trouve quelquefois des troupes à la campagne assis en rond au milieu d'une terre labourée et toujours loin des chemins; mais, si l'on approche, cette bande se dissipe aussitôt. »

L'Intendant de Moulins représente les paysans de la Marche comme « noirs, livides et presque tous hideux. y> La misère les contraint d'émigrer en Catalogne : « Ils y vivent de pain et d'eau et retrouvent, quand ils reviennent chez eux , leurs châtaignes et leurs raves dont ils se nourrissent aussi bien que leurs bestiaux. »

En 1650, les prêtres qui aidaient Vincent de Paul à apporter quelque soulagement aux misères du peuple, écrivaient à ce saint et grand homme :

« Il n'y a point de langue qui puisse dire, point de plume qui puisse exprimer, point d'oreille qui ose entendre ce que nous avons vu.

» Ceux qui restent (après la famine) sont réduits à ramasser par les champs quelques brins de blé ou d'avoine germes ou demi-pourris ; le pain qu'ils font est comme de la boue et si malsain que la vie qu'ils mènent est une mort vivante.

» Leurs visages sont noirs et défigurés, ressemblant plutôt à des fantômes qu'à des hommes. »

En Champagne, Valentin Du val observe le paysan et en fait ce portrait :

« Quant aux habitants, leur figure cadrait à merveille avec la pauvreté de leurs cabanes. Les haillons dont ils étaient couverts, la pâleur de leur visage, leurs yeux livides et abattus, leur maintien languissant, morne et engourdi, la nudité et la maigreur de quantité d'enfants que la faim desséchait et que je voyais dispersés parmi les haies et les buis-

sons pour y chercher quelques racines qu'ils dévoraient avec avidité, tous ces affreux symptômes d'une calamité publique m'épouvantèrent et me causèrent une extrême aversion pour cette sinistre contrée. y>

Ce ^portrait est du milieu du dix-huitième siècle. Il est le pendant de celui de La Bruyère et ils se contrôlent par la description que deux intendants, deux fonctionnaires qui ne songeaient guère à faire de la Httérature, traçaient tout à l'heure de la bête humaine telle que l'avait transformée ou déformée l'ancien régime.

Le paysan reste tel jusqu'à la Révolution. Le célèbre agronome anglais, Arthur Young, qui voyageait en France vers 1789, le retrouve partout et le peint sous les mêmes traits que La Bruyère et les auteurs que nous venons de citer :

« En montant une montagne à pied pour soulager mon cheval, je fus accosté par une pauvre femme qui se plaignait de la dureté des temps... Cette femme à très peu de distance paraissait avoir soixante à soixante-dix ans; elle était si courbée et le travail avait tellement ridé son visage. Mais, elle me dit n'avoir que vingt-huit ans. Un Anglais qui n'a pas voyagé ne saurait s'imaginer la figure de la plupart des paysannes de France.

» Je pense qu'elles travaillent plus durement que les hommes et cela, joint au travail plus misérable de mettre au monde une race d'esclaves, détruit absolument toute la symétrie de leurs personnes et toute apparence de femme. »

Et Arthur Young ne se trompe pas sur les causes de cette décadence physique de la population française. Car il ajoute immédiatement : « A quoi doit-on attribuer cette différence de mœurs et d'usages chez les basses classes des deux royaumes? Au gouvernement ! »

L'homme, roi de la création, avait été tellement déprimé

par quatorze siècles de famine et de Royauté, que le Créateur ne se serait plus reconnu dans son image ou, plutôt, dans cette lamentable caricature !

Les partisans de la Royauté nient en vain l'exactitude du portrait de La Bruyère. Au fond, ils le trouvent si ressemblant qu'il leur répugne de le regarder. Ils redoutent cette confrontation.

En 1693, famine, peste. A Paris, il meurt quatre-vingtseize mille personnes. Treize cents familles y manquent de pain.

Fénelon écrit sa fameuse lettre au Roi :

« Vos peuples meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée ; les villes et les campagnes se dépeuplent ; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers... Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple, il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir.

» La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provisions, »

Faut-il résumer les Mémoires adressés par les intendants au duc de Bourgogne ?

Quelques traits seulement.

Nous sommes en 1698.

Dans la Beauce, ce grenier de Paris, le paysan « se contente de manger de l'orge avec du blé et du seigle. »

Dans la généralité de Troyes, « le peuple vit toute l'année de son blé noir. » C'est le sarrasin.

Dans la généralité de Rouen, « sur sept cent mille âmes

que compte la généralité, on peut assurer qu^iln'y en a pas cinquante mille qui mangent de pain à leur aise et qui couchent autrement que sur la paille. »

La généralité de Gaen présente partout une affreuse misère.

Dans la généralité d'Alençon, « la pauvreté répand partout une tristesse et une férocité qui surprennent. »

La Royauté, à bout de ressources, met un impôt sur les baptêmes et sur les mariages.. Les paysans, raconte le duc de Saint-Simon, étaient si pauvres, qu'ils baptisaient euxmêmes leurs enfants et qu'ils se mariaient sôus le manteau de la cheminée, devant témoins. On payait déjà pour mourir. On refusa de payer pour naître et pour se marier.

La Royauté dut renoncer à percevoir le nouvel impôt.

Faut-il rappeler l'hiver de 1709? Famine, misère, c'est toujours le même cauchemar, — cette fois plus lourd que jamais. Le paysan broute l'herbe, c'est son lot; mais, à la fm, la famine heurte à la porte royale. La veuve de Scarron, l'épouse du iloi-Soleil, mange, comme au temps lointain de sa jeunesse, le « pain de disette », du pain fait d'un niélange de son et de paille.

La population depuis la fm du dix-septième siècle diminue rapidement. En 4698, les Mémoires des Intendants attestent que beaucoup de districts et provinces ont perdu le sixième, le cinquième, le quart, le tiers et même la moitié de leur population. Or, en 4698, la population de la France était de dix-neuf millions d'habitants. Vers 4745, elle était tombée à seize millions. Dès que Louis XIV est mort, la population cesse de diminuer; mais, pendant quarante années,

elle a peine à se relever. En 1753, elle n'est qu'à dix-sept millions.

La Bruyère réclame pour le paysan, en 1689, un peu de ce pain qu'il a semé. Eh ! bien , ce pain manquera encore à l'habitant des campagnes pendant les vingt-cinq ans qui suivent — jusqu'en 1744.

Que dis-je ? le pain manqua jusqu'à la Révolution.

Du haut de la chaire , Massillon laisse tomber ces paroles à l'adresse du Roi et de la Cour :

« Tandis que les villes et les campagnes sont frappées de calamités ; que les hommes créés à l'image de Dieu et rachetés de tout son sang, broutent l'herbe comme des animaux et, dans leur nécessité extrême, vont chercher à travers champs une nourriture que la terre n'a pas faite pour l'homme, aurez- vous la force d'y être le seul heureux? Tandis que la face de tout le royaume est changée et que tout retentit de cris et de gémissements autour de votre demeure superbe, pourrez -vous conserver en dedans le même air de joie, de pompes, de sérénité, d'opulence? Où serait l'humanité, la raison, la religion? »

Dans cet appel désespéré de l'évêque , dans ce tableau où il faisait éclater le contraste des prodigalités de la Cour avec la misère des peuples, le Roi et ses incorrigibles courtisans ne voyaient qu'un exercice de rhétorique sacrée.

La misère continua, incurable.

En 1725, dit le duc de Saint-Simon, « au milieu des profusions de Strasbourg et de Chantilly, on vit en Normandie d'herbe des champs. Le premier Roi de l'Europe ne peut être un grand Roi s'il ne l'est que de gueux de toute condition et si son Royaume tourne en un vaste hôpital de mourants à qui on prend tout en pleine paix. »

En 1739, d*Argenson écrit dans son Journal :

« La disette vient d'occasionner trois soulèvements dans les provinces, à Ruffec, à Caen, à Ghinon. On a assassiné sur les chemins des femmes qui portaient du pain...

» M. le duc d'Orléans porta, l'autre jour au Conseil, un morceau de pain, le mit devant la table du Roi et dit : « Sire, voilà de quel pain se nourrissent aujourd'hui vos sujets. » Dans un canton de la Touraine, il y a plus d'un an que les hommes mangent de l'herbe. »

De toutes parts la misère marche sur Paris, sur Versailles, sur la Cour et l'enserre : c( On en parle à Versailles plus que jamais. Le Roi interrogeant l'évéque de Chartres sur l'état de ses peuples, celui-ci a répondu que la famine et la mortalité y étaient telles que les hommes mangeaient de l'herbe comme des moutons et crevaient comme des mouches. »

En 4740, Massillon, évêque de Clermont-Ferrand, écrit au ministre Fleury :

« Le peuple de nos campagnes vit dans une misère affreuse, sans lits, sans meubles; la plupart même, la moitié de l'année, manquent du pain d'orge qui fait leur unique nourriture et qu'ils sont obligés d'arracher de leurs bouches et de celles de leurs enfants pour payer les impositions. J'ai la douleur, chaque année, de voir ce triste spectacle devant mes yeux, dans mes visites. C'est à ce point que les nègres de nos îles sont infiniment plus heureux ; car, en travaillant, ils sont nourris et habillés, avec leurs femmes et leurs enfants ; au lieu que nos paysans — les plus laborieux du Royaume — ne peuvent, avec le travail le plus dur et le plus opiniâtre, avoir du pain pour eux et leurs familles et payer les subsides. »

D'Argenson écrit la même année, dans son Journal : ce On craint pour mercredi prochain... Il n'y a plus de pain à Paris, sinon de farines gâtées qui arrivent et qui brûlent (au four)... Le peuple est tout prêt à la révolte ; le pain

augmente d*un sou par jour. — On avait retranché les vivres aux pauvres gens qui sont à Bicêtre (hospice)... Tout s'est révolté et a forcé les gardes ; quantité se sont échappés et vont inonder Paris. On y a appelé le guet et la maréchaussée des environs qui ont été en bataille contre ces pauvres misérables à grands coups de fusil , bayonnettes et sabres. On compte qu'il y en a quarante ou cinquante sur le carreau. »

La Royauté affame le peuple.

Les partisans de l'ancien régime contestent, il est vrai, le Pacte de famine, — ce pacte en vertu duquel le Roi, associé avec d'abominables traitants, s'assurait, avec l'argent du Trésor, le monopole du blé et créait artificiellement la famine pour réaliser sur ses malheureux sujets d'abominables profits.

Que ne contestent-ils pas ?

Ce pacte, Saint-Simon l'affirme ; le Parlement de Paris et celui de Bourgogne crurent à son existence et Leprévost de Beaumont, pour l'avoir dénoncé au Parlement de Rouen, fut mis à la Bastille. Il y serait mort si, le 14 juillet 1789, le peuple de Paris ne l'avait rendu à la liberté.

Ce pacte infâme entretient la famine à l'état permanent pendant cinquante ans, — de 1740 à 1789. Barbier, dans son Journal, n'hésite pas, à propos de la famine de 1725, d'accuser les ce manœuvres homicides de la Cour ».

En 1789, le pacte infâme dure encore, et le Journal du libraire Hardy dénonce, à la veille de la Révolution, le lieutenant de police Lenoir et ses associés qui poursuivent l'œuvre homicide dont bénéficièrent Louis XV, la de Prie sa maîtresse, les Duverney, les Sartines, le boulanger Malisset et autres complices obscurs ou considérables.

En 1739, le premier Président de la Cour des Aides adresse au Roi ces paroles :

« Sire, le bruit des trompettes annonce la paix à votre peuple, à ce peuple qui gémit dans la misère, sans pain et sans argent, obligé de disputer la nourriture aux bêtes qui sont dans les champs, pendant que le luxe immodéré des partisans et des gens d'affaires semble encore insulter à la calamité publique. »

En 1741, la famine est partout. A Metz, la peste éclate dans les prisons^ — {Journal de Barbier.)

En 1750, D'Argenson écrit : « Mon curé m'a dit que huit familles qui vivaient de leur travail avant mon départ, mendient aujourd'hui leur pain. On ne trouve point à travailler. Les riches se retranchent à proportion comme les pauvres...

,» Je me trouve, en ce moment, en Touraine, dans mes terres. Je n'y vois qu'une misère effroyable ; ce n'est plus le sentiment triste de la misère, c'est le désespoir qui possède les pauvres habitants. Ils ne souhaitent que la mort et évitent de peupler... Dans la campagne où je suis, j'entends dire que le mariage et la peuplade y périssent absolument de tous côtés. Dans ma paroisse qui a peu de feux, il y a plus de trente garçons et filles qui sont parvenus à l'âge plus que nubile ; il ne s'y fait aucun mariage et il n'en est pas seulement question entre eux. On les excite et ils répondent tous la même chose, que ce n'est pas la peine de faire des malheureux comme eux. Moi-même j'ai essayé de marier quelques filles en les assistant et j'ai trouvé le même raisonnement, comme si tous s'étaient donné le mot. — Un de mes curés me mande qu'il est le plus vieux de la province de Touraine ; il a vu bien des choses et d'excessives chertés de blé, mais qu'il ne se souvient pas d'une aussi grande misère (même en 1709) que celle de cette année-ci... Des seigneurs de Touraine m'ont dit que voulant occuper des habitants par des travaux à la campagne, à journées, les habitants se trouvent

si faibles et en si petit nombre qu'ils ne peuvent travailler de leurs bras. »

Par toutes les frontières, la population fuit hors de cette terre de France que l'extorsion royale, féodale et cléricale rend inhabitable.

En 1747, d'après le même d'Argenson, « il y a des révoltes considérables à Toulouse pour le pain ; en Guyenne, il y en a à chaque marché. »

En 1750, six à sept mille paysans Béarnais se révoltent. Les troupes marchent sur eux , en tuent quelques centaines et tout est dit.

En 1752, sédition à Rouen, toujours pour le pain. En Dauphiné, en Auvergne, les paysans attroupés forcent les greniers, prennent le blé et le payent au prix qu'ils fixent eux-mêmes. A Arles, deux mille paysans viennent demander du pain à l'hôtel de ville; on leur donne... des coups de fusil.

En Normandie, les révoltes causées par la faim sont à l'état permanent : 1725, 1737, 1739, 1752, 1764, 1765, 1767, 1768. Le Parlement de Normandie écrit en 1768 : « Des hameaux entiers, manquant des choses les plus nécessaires à la vie, étaient obligés, par le besoin, de se réduire aux aliments des bêtes. »

Révolte pour le pain à Reims en 1770; en 1775 à Dijon, Versailles, Saint -Germain, Pontoise, Paris; en 1782, à Poitiers; en 1785, à Aix-en-Provence ; en 1788 et 1789, dans toute la France.

« Parcourez les correspondances administratives des trente dernières années qui précèdent la Révolution, dit M. Taine dans ses Origines de la France contemporaine; cent indices vous révéleront une souffrance excessive, même lorsqu'elle ne se tourne pas en fureur. Visiblement pour l'homme du peuple, paysan, artisan, ouvrier, qui subsiste par le travail de ses bras , la vie est précaire ; il a juste le

peu qu'il faut pour ne pas mourir de faim et plus d'une fois ce peu lui manque. »

Et M, Taine, dont la passion contre-révolutionnaire est connue, cite les détails navrants donnés par chaque intendant sur sa province :

« Dans un canton reculé, les paysans coupent leurs blés encore verts et les font sécher au four parce que leur faim ne peut attendre.

» Dans le pays de Comminges, au moment de la Révolution , des communautés (villages) menacent de faire abandon de leurs biens si on ne les dégrève pas. »

« Quantité de terres, dit M. Taine, en résumant les documents qu'il vient de citer, quantité de terres sont incultes et, ce qui est pis, abandonnées;... ce n'est pas stérilité, mais décadence. Le régime inventé par Louis XIV a fait son effet et, depuis un siècle, la terre retourne à Vétat sauvage, »

En Angoumois, en Limousin, d'après Turgot, la pauvreté est telle que « le métayer est toujours réduit à ce qu'il faut pour ne pas mourir de faim. »

L'année même de la Révolution, en 1789, Dulaure publie une Description de V Auvergne : « Tout, dans ce pays, écritil, annonce la misère et la peine. La plupart des paysans sont faibles, exténués, de petite stature. »

D'après Ghampfort, la plupart des habitants des campagnes sont pusillanimes, défiants, engourdis, avilis, peu différents des anciens serfs.

Ce sont bien là les « animaux mâles et femelles » décrits par La Bruyère.

Le paysan est un serf, une chose... Mais, un homme? Allons donc !

« Il est tenu dans la misère, dans l'abjection, dit Lucas de Montigny, par des hommes qui ne sont rien moins qu'inhumains, mais dont le préjugé, surtout dans la noblesse, est quHl n'est pas de même espèce que nous, »

80 NOS CAHIERS DE i789

Et, de vrai, à la veille de la Révolution, la condition du paysan est pire que celle du serf du moyen-âge. Pensez- vous que j'exagère? Écoutez M. le vicomte de Chateaubriand qui savait aussi bien et mieux son histoire que les hobereaux de nos jours :

ce Le paysan serf, demi-soldat, demi-laboureur, demiberger du moyen-âge était peut-être moins opprimé, moins ignorant, moins grossier que le paysan libre des derniers temps de la monarchie absolue. »

La cause de cette effroyable misère de quatorze siècles?

Le césarisme, le militarisme, l'exaction romaine.

La Fontaine — qui n'était pas si bonhomme, je veux dire si naïf qu'on le croit — ne s'y trompa guère.

Je l'ai toujours soupçonné d'appartenir de cœur et d'âme à cette pléiade de génies indépendants de la première moitié du grand siècle qui, élevés dans les orages de la Fronde, ne s'aplatirent point devant le Roi-Soleil et gardèrent une fierté qui les empêcha d'être bien en cour. Molière en était, dans la mesure que comportait sa profession. Corneille aussi et tant d'autres. La Fontaine ne fut jamais porté sur la liste des pensionnaires de la Cour qui coûtaient une dépense annuelle de plus de dix-sept cent mille livres, et Despréaux, aussi bon courtisan que versificateur correct, omit la fable et le Fahlier dans son Art poétique. Et, cependant, Molière, qui avait du. cœur, avait dit un jour aux poêles de cour qui se gaudissaient de La Fontaine : « Allez ! allez ! Messieurs les beaux esprits ; vous n'effacerez pas le Bonhomme ! »

Or, avec un sentiment profond des souffrances de la population rurale, avec une précision qui dénote une étude très familière de l'histoire, avec une puissance vraiment magique

d'expression, La Fontaine s'est fait un jour l'interprète des misères et des doléances du malheureux paysan.

Il est vrai que le paysan qu'il met en scène est un paysan des bords du Danube affublé, pour plus de précaution, — il en fallait, sous le grand roi ! — d'un sayon en poil de chèvre et d'une ceinture de jonc marin. Mais, au langage qu'il tient, il est impossible de ne point reconnaître, sous cet. accoutrement qu'imposait la prudence, le malheureux habitant des bords de la Seine, du Rhône, de la Somme, de la Loire ou de la Garonne. C'est bien l'exaction romaine avec toutes ses horribles conséquences, qui s'est perpétuée jusqu'au moment où écrit le poète, avec l'extorsion féodale , cléricale et royale, que La Fontaine a voulu peindre. Le préteur dissimule à peine l'intendant, et la magistrature vénale de Louis XIV n'est autre que celle même des Césars. C'est ainsi que, sous le nom de personnages grecs et romains^ Racine a fait vivre et parler sur la scène les courtisans et les « hautes et honnestes dames » de la Cour du Roi-Soleil.

« Craignez, dit le paysan de La Fontaine aux représentants de la tyrannie féodale ,

Craignez, Seigneurs, craignez que le ciel, quelque jour, Ne transporte chez vous les pleurs et la misère Et mettant en nos mains, par un juste retour, Des armes dont se sert sa vengeance sévère ,

Il ne vous fasse , en sa colère ,

Nos esclaves à votre tour !

C'est le mot de Miron aux États de 1614, mot prophétique qui se réalisa au moment de la Révolution où, d'enclume qu'il avait été, le paysan devint marteau.»

Et pourquoi les paysans sont-ils esclaves des nobles ?

Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu'on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers ? Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers ? Pourquoi venir troubler une innocente vie ?

Nous cultivions en paix d'heureux champs et nos mains Étaient propres aux arts ainsi qu'au labourage.

Qu*avez-vous appris aux Germains ?

Ils ont l'adresse et le courage.

S'ils avaient eu l'avidité,

Gomme vous , et la violence , Peut-être en votre place ils auraient la puissance Et sauraient en user avec humanité.

Gelle que vos préteure ont sur nous exercée N'entre qu'à peine en la pensée.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome.

La terre et le travail de l'homme Font pour les assouvir des efforts superflus. Retirez-les ; on ne veut plus Gultiver pour eux les campagnes ; A Nous quittons les cités , nous fuyons aux montagnes ; Nous laissons nos chères compagnes.

Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux , Découragés de mettre au jour des malheureux Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.

Quant à nos enfants déjà nés , Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés !

En vérité, La Fontaine fait-il autre chose que mettre en beaux vers les gémissements que nous ont transmis ses contemporains ? Les paysans refusent de « peupler ».

Retirez-les ; ils ne nDUs apprendront

Que la mollesse et que le vice ;

Les Germains comme eux deviendront

Gens de rapine et d'avarice.

C'est tout ce qme j'ai vu dans Rome à mon abord.

N'a-t-on point de présent à faire , Point de pourpre à donner? C'est en vain qu'on espère

Quelque refuge aux lois.

Les conseillers-rapporteurs des Parlements examinaient les dossiers. Si les parties avaient payé d'avance, le juge-

ment était rendu. Sinon, le conseiller écrivait en marge du dossier : Non judicetur donec solvantur species. Ne rendre le jugement qu'après le paiement des épices. Nous dirions aujourd'hui des espèces.

Aux témoignages des chroniqueurs, des historiens, des publicistes, des économistes, des philosophes, des hommes politiques, des prédicateurs, des orateurs profanes et sacrés, des moines, des intendants, des ministres, des missionnaires, des hagiographes, des évêques que nous avons indiqués au cours de cette chronologie de la misère, nous avons voulu ajouter le témoignage du bon La Fontaine qui, en quelques mots, les résume tous et, pour lui emprunter encore un mot, par où pouvais-je mieux finir?

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