EST-IL VRAI QUE LE CONSEIL NE FAIT RIEN
C’est le propre de l'ignorance que de nier l’existence de tout ce quelle ne connait pas.
Le pauvre manœuvre qui n'a pas la moindre idée de l’astronomie, et qui passe son existence courbé vers la matière, est bien loin de se douter des merveilles admirables que la science découvre dans ces millions de soleils qui, chacun, promènent dans l’immensité tout un monde plus vaste que celui que peut concevoir notre imagination.
Pour lui, les étoiles ne sont que des ornements, inutiles et sans importance, qui garnissent la voûte des cieux. Il n’y a pas de doute que si quelque rusé politicien se mettait en tête de lui faire prononcer l'abolition de tout ces points lumineux, sous prétexte qu'ils sont inutiles, Gareau ne se ferait guère prier |
Or, s’il nous est permis d'appliquer cette comparaison à notre modeste société, l'on trouvera que le “ombre des abolitionistes de cet accabit est plus grand qu'on ne pourrait le croire. Combien de gens, en effet, qui sont prêts à nier tout ce dont les gazettes ne leur revèle pas l'existence !
Et comme le plus grand nombre des gazettes ne rapportent rien, ou à-peu-près, de ce qui se fait au Conseil Législatif, l’on conclut, sans hésiter, que les Conseillers Législatifs ne font rien.
C’est, au reste, ce qui se produit dans plusieurs autres ordres de choses. Combien n’y at-il pas de gens, par exemple, pour qui les limites du monde judiciaire ne s'étendent pas au delà des Cours Criminelles, de Police et du Recorder! Pour eux, l'avocat dont l’éloquence n’a jamais fait vibrer l'atmosphère substantiel de nos Cours pénales, n’est pas digne de la toge qu’il porte.
Et ce serait besogne facile que de les amener à décréter, pour cause d’inutilité, l'abolition de tous les tribunaux supérieurs.
Que peuvent bien faire ces 26 juges de la Cour Supérieure et ces cinq juges de la Cour d'Appel, pour gagner les gros émoluments qui leurs sont payés aux dépens du peuple! Evi-
demment, cette partie de notre population qui proclame l’inu tilité du Conseil comme d’une foule d’autres choses, qui prononce sur tout et ne doute jamais de rien, ne le saura jamais!
Les savants de la petite presse eu: mêmes croirout bien longtemps encore qu’il est plus interessant pour leurs lecteurs de savoir où, quand et comment madame Brindoison s’est fait voler une boucle d'oreilles, et q' “lle chance elle a de faire pincer le voleur; ou bien encor, de connaître le nombre de giflles que se passent mutuellement les personnages intéressanis qui se meuvent dans les bas-fonds de notre société, plutôt \, 1e de les instruire des grands intérêts discutés devant nos tribunaux supérieurs.
Or, ce qui se produit au sujet des affaires auxquelles rous avons tous plus ou moins occasion de nous trouver mèêlés, doit, à plus forte raison, avoir lieu à l’occasion des faits du monde politique, auquel les reuf dixièmes de notre population restent à-peu-près étrangers.
Ù à L'on ne se fait aucune idée du genre d’affaires qui se trai- Oli- tent au sein des parlements, ni des grands intérêts publics f ; le qu'il s’agit d'y sauvegarder. L'on ne sait pas, par exemple, que h. | ut une seule question exige quelque fois plusieurs semaines, plu- | sieurs mois, d’un travail ardu et intelligent, et que, ce qu’il y j nt a de plus regrettable dans la politique, c'est ‘ue nos hommes Al nl publics ne puissent pas consacrer toute leur année à l'étude il 1 | de ces questions. ‘ De ce que certains membres (qui ne sont que des nullités, A» 8 ne vont en chambre que pour toucher leur indemnité, et ne [Al * font pas leur devoir) passent leurs sessions à fumer, quand ils A n'intriguent pas pour placer leurs neveux, l’on conclut qu’il | n’y à rien à faire au parlement, si ce n’est fumer ou placer ses neveux.
Lon n’a aucune idée, non plus, du travail de la Législation.
L'on ne sait pas, par exemple, que certaines ordonnances de nos anciens rois ont coûté, aux plus grands jurisconsultes des siècles passés, des années de travail, et que, pour la même aison, un seul projet de loi peut occuper utilement le Conseil durant quinze jours et même un mois.
Le fait est que bien loin que nos Chambres Hautes n'aient pas ässez à faire, elles ont trop à faire. Le travail de révision
de la législation de la Chambre basse, qui leur est dévolu,.
est tellement important, que l’année entière ne serait pas un temps trop long pour reviser parfaitement et d'une manière parfaitement raisonnée, le fonds comme la forme des nonibreuses lois dont nous encombrons annuellement nos statuts. Plus de la moitié des bills passent sans avoir été suffisamment mûris, et sans qu'il ait été constaté jusqu'à quel point ces additions à nos lois cadrent avec ce qui est déjà en force. Un travail incessant du jour et de la nuit n’y suffirait même pas : les sessions sont trop courtes. La conséquence la plus ordinaire est que, outre que les intérêts publics et privés souffrent considérablement de cette législation mal dirigée, il faut passer ensuite une grande partie des sessions suivantes à défaire, corriger, modifier ce qui a été fait avec si peu de soin durant les sessions précédentes.
Il est bien vrai que, un certain nombre de ces lois sont préparées de longue main et au moyen d’études considérables par des employés publics. Mais ces hommes, malgré tout leur mérite, ne sont pas législateurs ; ils n'ont pas la responsabilité de la Législation et n’ont pas reçu du pays mission de substituer ainsi leur action Légisiative à celle des hommes publics à qui ce devoir est dévolu. Et si l’on prétend que l'ouvrage de ces officiers publics doit suffire, alors, qu’ils constituent officielle ment un Corps de Législateurs et qu'ils aient la responsabilité et le mérite de leur œuvre. Mais alors, ils seront substitués aux Chambres, et devront être juges, en dernier ressort, de la Législation.
Au lieu de cette législation à la brasse, dont le mérite ne s'apprécie souvent que, en raison du volume dent elle grossit le livre des statuts, il serait à désirer qu’une partie de nos législateurs, constitués en commissions psrmanentes, consacrassent toute leur année à finir la Législation. De #iles fonctions siéraient parfaitement aux membres des Chambres Hautes. De sorte que, au lieu de songer à les abolir, il conviendrait d'augmenter la sphère de leur action.
La préparation des anciennes ordonnances, faite d’après ce procédé, a produit des monuments de législation qui, après avoir duré des siècles, font encore l'admiration des jurisconsultes de nos jours ; et que notre âge, qui Ôse tout, qui critique
dévolu,. tout, n’ose ni détruire, ni attaquer, tant ils sont bien adavtés pas un aux besoins de la société, tant ils renferment de sagesse, de 1: anière principes de justice, de logique, de cohésion entre toutes leurs | ?S NON!I- parties.
statuts. Nous le répétons, le public ne connait pas la nature des mment travaux journaliers des Chambres hautes. Et à ce sujet, il se int ces produit un fait qui est de nature à étonner tous ceux qui ne . Un sont pas familiers avec la politique canadienne : c’est que, de e pas : toute notre population instruite, les plus étrangers à ce qui se S ordi- passe dans les Chambres hautes, ce sout La plupart des membres ifrent des Chambres électives.
k per Dans les rangs du bon public qui ne fait pas de politique \ taire, active, il y a encore quelques hommes qui, en dépit du silence £ urant des journaux, et des prétentions des politiciens à la mode du Ë jour, trouvent le moyen de se renseigner plus ou moins sur r'épa- ce qui se fait au Sénat ou au Conseil Législatif. tr des Ces gens là prennent pour vrai re que dit la constitution, rite, croient naïvement que les chambres hautes sont réellement a Lé- les chambres hautes. Et leur bon sens leur dit que là les inainsi térêts publics doivent être servis et toutes les mesures discutées, is pour le moins aussi bien que dans l’autre branche de la léces gislature.
| Disons de suite que cette foi robuste et si étrangère aux Fe idées dominantes, ne reste pas tout-à-fait sans résultat. Ds bit constatent qu'après tout, les chamhres hautes sont loin d'être # : inutiles.
ne Mais quant à certains députés de trempe libérale qui siégent sit dans les chambres basses (et il y a, sous Ce rapport, bien des de conservateurs qui sont de trempe libérale FE ce serait leur de faire injure que de paraître douter un instant qu’ils ne soient a tout dans l’état ! és Quel besoin 6cu1t-ils du contrôle de ces fossiles politiques ? n- Pourquoi subiront-ils, de leur part, la révision de leurs décrets ?
e Ne sont-ils pas les représentarnits du peuple-roi ? Le N'est-ce pas eux qui font et défont les gouvernements ? qui
accordent les subsides ? distribuent le patronage ? Pour eux ! les grands triomphes oratoires de la tribune et
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des hustings, proclamés à son de trompe, dans les gazettes et les manifestes politiques ! |
Pour eux, l'engouement populaire, les marches triomphales, l'éloge allant jusqu’à l’apothéose, une admiration béate pour chaque parole qu’ils daignent laisser sortir de leur bouche !
Et surtout, s'ils ont l'avantage de former partie de ces cercles d’admiration mutuelle, auxquels une certaine presse fait profession de se dévouer, cercles qui distribuent les faveurs ministérielles, comme les grands rôles de l'opposition, oh ! alors ! le moindre lien commun qu'ils répètent ou qu'ils ressassent pour la centième fois : c’est un oracle !
Ils peuvent se passer tout aussi bien d'idées que de diction. Ce sont les illustres, les éminents, les mirobolants ! Chaque jour, leur éloquence se surpasse et revêt des formes plus extraordinaires ! Et s’il fallait prendre au pied de la lettre ce que disent leurs aologistes, il ne faudrait rien moins que la déifi-
‘ation pour répondre à leur valeur. Et l’on ne pourrait plus les appeler autrement que les étonnants ! les surprenants ! ou plutôt les merveilleux !
Et vous croyez que d'aussi grandes gens vont descendre jusqu’à s'informer de ce qui se passe à l’autre Chambre! à cet hôpital des invalides, comme ils se plaisent à l'appeler ?
Il est vrai que, très-souvent, cette dernière est occupée laborieusement à corriger leurs erreurs nombreuses, à réparer leurs bévues, et prévenir les embarras incalculables qui résulteraient d’une législation trop hâtive et mal dirigée.
Mais les merveilleux de la Chambre basse ne le sauront jamais ! Ils ne s’abaïisseront jamais jusqu’à l’'apprendre !