‹ Nos ContemporainsChapitre 25 sur 25 · JULES G H É V Y · texte numérisé non relu

JULES G H É V Y

quence naturelle, le premier magistrat de la République, ne pourrait-on pas dire de lui ce que Chateaubriand a dit de Washington? Je suis certain, du moins, que cet homme, qui frappe peu , parce qu’il est dans des proportions justes, ne demanderait pas d’autre éloge, et croirait les convictions de sa vie, la rectitude de sa conduite, suffisamment glorifiées.

Dans un temps où les hommes sérieux sont rares, M. Grévy est un esprit et un caractère sérieux; je ne dis pas un esprit et un caractère tristes. Jamais son humeur ne s’assombrit absolument; jamais elle ne descend, non plus, audessous d’une gaieté facile, décente, qui a son parfum français, sa sève gauloise, mais qui garde sa fleur de politesse, et je dirai presque, de charme littéraire.

L’étude et la réflexion ont semé et fait germer en lui des opinions devenues indéracinables, et dont il est tellement sûr, qu’il dédaigne de les produire à tout propos, de les vanter ou de s’en faire une arme.

11 est républicain ; mais il n’est d’aucun parti dans la république. Il tient à la forme républicaine ; mais il tient surtout à la liberté. Si, pour mettre d’accord toutes les volontés, on inventait un nom

nouveau qui consacrât des vérités éternelles, M. Grévy se rangerait du côté des vérités immuables, sans être arrêté par le mot nouveau.

11 n’a jamais cherché le pouvoir; on pourrait dire qu’il le craint. 11 redoute la responsabilité, plus qu’il n’aime l’éclat d’un grand rôle. Tout ce qui est vain, comme parole et comme action, lui déplaît. Si on n’a jamais obtenu de lui qu’il revînt sur une détermination prise, c’est qu’il ne se détermine qu’après avoir longtemps réfléchi, et après avoir mis toutes les chances de son côté, autant qu’il est permis de le faire à la prudence humaine.

Est-il donc sans ambition? Quel homme, vraiment homme, n’en a pas? mais il a l’ambition haute.

M. Grévy parle peu, avec un excellent choix d’expressions . Sa manière d’écouter n’est pas toujours encourageante pour l’interlocuteur qui se sent jugé. Son air calme, son sourire poli sans flatterie, son regard attentif, en ont déconcerté plus d’un. Pourtant, il est bienveillant et foncièrement bon. Ceux, en petit nombre, qui le connaissent intimement peuvent l’attester. Il est ami fidèle, et sait prouver son amitié.

Ses jugements sont un mélange singulier de

JULES GRÉVY

sévérité pour les choses, et d’indulgence pour les personnes. On sent que l’équité les dicte, et que la passion n’v mêle aucun fiel.

Jurisconsulte savant, M. Grévy est plus magistrat qu’avocal. L’étude du droit a fortifié son esprit sans le fausser et sans lui donner plus de subtilité qu’il n’est nécessaire. M. Grévy est en France ce que les Anglais appellent un scholar. il lit les auteurs grecs et latins dans leur langue; il connaît également bien les auteurs français. Pour peu qu’on le pousse dans une discussion littéraire, il récite volontiers de longs passages de Corneille, de Racine, et, parmi les modernes, de Lamartine.

Sa voix est harmonieuse, arrondie, avec des reliefs subits, qui accentuent la pensée et qui arrêtent l’attention.

En somme, M. Grévy est un Français de la vieille race libérale, lettrée, grave avec un sourire, qui a donné à ce pays les hommes d’autorité des anciens parlements, et celte grande génération de 1789, la génération de la première Constituante.

Au physique il est l’homme de son caractère. Sa bouche est fine, le regard direct, la physionomie placide, sa dignité n’a rien de trop austère,

et le souffle de son esprit est plutôt frais que glacé. Le latiniste qui sait son Horace, et qui peut se reconnaître dans le justum et tenacem propositi vimur, ne se détourne pas avec humeur de la jeunesse qui murmure le mine est bibendum, et qui effeuille en riant les roses du poète. Il ne se cache pas pour allumer son cigare à une cigarette, et dans le bleu de la fumée il lance, tout comme un autre, les étincelles de sa rêverie.

Me reprochera-t-on de le diminuer dans l’estime des contemporains, si j’avoue qu’il est de première force au jeu d’échecs, et qu’il fait admirablement les carambolages?

Le père Gabriel Daniel publia, en 1720, une dissertation savante pour démontrer que les amateurs du jeu de piquet étaient à une excellente école de politique, et que ce jeu symbolique, allégorique, historique, renfermait des maximes très importantes sur la guerre et le gouvernement.

Je ne crois pas que le père Daniel ait parlé du jeu d’échecs, et il n’a pu songer au jeu de billard.

Mais on conçoit tout ce que son ingéniosité, assez écoutée dans son temps, eût pu dire du jeu fameux que les Grecs jouaient devant Troie, en demandant des conseils au prudent Ulysse? Le

IULES GRÉVY

jeu d’échecs date de la première stratégie, et a précédé la diplomatie.

Quant au billard, tout le monde sait que quiconque excelle au carambolage a le coup d’œil précis, mathématique, et sait calculer la force des angles d’incidence. Il prévoit la blouse, ne se laisse pas coller sous bande, et a fait une étude approfondie de la réaction.

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