COMMENT ON A JUGÉ LE MOUVEMENT AUX ÉTATS-UNIS
Le beau, le grand s'affirme partout.
Il aurait semblé, à prime abord, que nos bons voisins les Américains, peu soucieux de tout ce qui ne rapporte pas cinquante ou cent pour cent, sans cesse occupés à épier les mouvements de la bourse, entièrement absorbés par les soins d'entreprises commerciales, de spéculations de toute sorte, ne pouvaient prodiguer à nos zouaves traversant les Etats-Unis, que de l'indifférence sinon du dédain ou du mépris,
Eu effet, c'était bien peu s'y entendre en affaire que d'agir comme ces jeunes gens le faisait.
C'était se montrer bien peu versés dans les spéculations, que de quitter là profession, emploi, fortune pour aller s'enrôler dans les armées d'un vieux monarque pauvre et étranger, presque entièrement dépouillé de ses états, menacé d'un jour à l'autre d'être attaqué par des hordes ennemies et ne promettant aux volontaires qui venaient à son secours que la solde de trois sous par jour; et, ce qui pouvait paraître encore plus exorbitant, payer cent dollars pour aller chercher la misère peut-être la mort.
Hélas, comme ce calcul était bien différent de celui des grands marchands de Broadway !
Quoiqu'il en soit, le peuple américain ne put s'empêcher d'admirer nos jeunes compatriotes h leur passage et trouvèrent mémo des paroles élogieuses à l'adresse du Canada à ce propos.
Il est vrai, qu'il y eut de l'étonnement, de la surprise surtout chez les protestants ; et cela pour deux raisons, parceque ce fait était d'une nature toute nouvelle et inouïe en Amérique et parce que nos voisins ne supposaient pas autant de vitalité ni autant de force dans le petit peuple canadien ; c'était pour eux une révélation qui les forçait de modifier l'idée qu'ils avaient de nous. Mais ils reconnurent que ce mouvement de notre jeunesse était beau, était grand et ils lui rendirent hommage. Le Courrier des Etats- Unis, journal sans croyance religieuse, fut celui des journaux américains qui s'exprima peut- être avec le plus de franchise ; écoutons le parler, et nous verrons jusqu'à quel point le vrai courage, les grandes inspirations arrachent l'admiration. " Aujourd'hui s' em- •• Marquent sur le vapeur St. Laurent les ■• cent cinquante zouaves recrutés dans le • Canada français pour l'armée pontificale. •• Nous souhaitons nue heureuse traversée •• aux jeunes gens vaillants et dévoués qui •• se consacrent à la défense du trône chan-
" celant du St. Père. On peut ne point " partager leur foi, mais il est impossible " de ne point rendre hommage à la sincé- " rite de convictions qui se traduisent par " de tels actes. Nous ne faisons pas profes- " sion, comme on le sait, d'être partisans " du pouvoir temporel, mais nous savons " honorer le vrai courage et les nobles sa- " orifices partout où nous les trouvons.
" Il se trouvera et il s'est déjà trouvé des " railleurs des Zouaves Canadiens. On ji " même prononcé le nom de mercenaires.
" Ce sont de singuliers mercenaires que ;i ces Zouaves qui s'équipent à leurs frais, " et qui ne coûteront rien à Pie IX pen- " dant les deux ans qu'ils resteront à son " service. Il faut croire que les mots de " la langue anglaise ont bien changé de " valeur, si les mercenaires, au lieu d'être lt ceux qui reçoivent de l'argent sont ceux u qui en donnent.
" Non, ce ne sont pas des aventurier!». " ceux qui se sont enrôlés au Canada: on " compte parmi eux des médecins, des avo-
•■ cate, et, en un mot, les membres des " familles les plus considérées. Leurabné- •• gation est d'autant plus grande que tous " ont quelque chose à perdre ; le dévoue- " ment étonne moins dans les rangs de u révolutionnaires qui, en général, iront •' rien à perdre, mais tout à gagner. (1)
Tous les grands journaux des villes par lesquelles les Zouaves eurent à passer pour se rendre à New- York et ceux de cette dernière ville surtout ont toujours salué avec admiration et respect les différents détachements de nos jeunes compatriotes ; la presse catholique surtout prodiguait les louanges et les félicitations.
" Ils ne vont pas à Rome, disait le Tablet, " attirés par l'appât du gain, mais pour •; offrir généreusement leurs services au " Chef de l'Eglise dans la tribulation et le •• besoin ; pour grossir les rangs de cette " petite,mais vaillante armée,qui s'est recru - •• tée dans toutes les parties de la Catholicité
(i) Courrier des Etats-Unis du 22 Fcvricr'lSGS.
•• pour venir former un rempart vivant " autour du Vénérable Pontife. Qui osera •• dire que les temps de foi sont passés ? Ils •• dureront tant que l'Eglise elle-même •• subsistera.
" Cet esprit qui anima les soldats de la k- croix durant les croisades du moyen-âge ; " cet esprit qui conduisit les chevaliers de •• St. Jean à des exploits qui vivront à " jamais dans les fastes de la chevalerie ••chrétienne; cet esprit est le même qui " supporta les Zouaves d'Albano dans le :' sacrifice de leurs personnes : qui soutint *; le bras des soldats du Pape à Montana. " et qui a soufflé cet esprit, cette généreuse " émulation parmi la jeunesse catholique " du Canada, de la France, de la Belgique, " de la Hollande et de l'Irlande. (1)
Et le N.-Y. Freemaris Journal :
-• 11 y a quelque chose de vraiment che- " valeresque dans toute cette affaire, telle- " que conduite par nos frères du Canada "
(1) Le New-York Tabltl ilu 29 Février L868
C'est ainsi que nous nous révélions à nos voisins qui semblaient ne pas nous connaître encore parfaitement; c'est ainsi que nous les forcions de nous rendre hommage en acquérant leur admiration. Merci généreux jeunes compatriotes pour le service rendu à votre pays ! vous avez attiré sur nous l'estime et le respect, vous nous avez grandis, vous nous avez fait du bien.
Un peuple qui a acquis l'admiration et le
ïpect d'un autre peuple a acquis de la force.
Monseigneur McClosky, archevêque de New- York, U révérend M. Quinn, M.
McMaster, le révérend P. Loy&ance, S. J., furent en toutes circonstances des amis précieux pour nos jeunes compatriotes en pas- ' sage à New-York. Depuis le premier départ pour Rome jusqu'au dernier retour en Canada, M. Quinn a toujours été sur le chemin de nos zouaves se mettant tout entier à leur disposition.
EN FRAÎCCE.
•' Allez voire chemin, français du Nouveau-Monde,
'• Iî.;ce de nos aïeux Loul a coup ranimée ; " Allez, laissant chez nous une trace féconde " Offrir un noble sang au Dieu que vous aimez. "
Le poète de Laprade, dans cette strophe d'une ode à l'honneur de nos zouaves, a résumé tout ce qui s'est dit et s'est pensé en France nu passage des détachements de volontaires canadiens. La France, la vraie France, nous voulons dire la France catholique, à la vue de ses petits fils si beaux, si nobles, sentit se réveiller en elle des sentiments d*orgueuil et de fierté ; elle se glorifiait d'avoir été notre ancienne mère-
î'20 EN FRANCE.
patrie, et sa vanité nationale était réveillée à la pensée que c'était du sang français qui coulait clans les veines de ces chevaliers chrétiens.
Bien plus que cela, la France par poètes, ses journalistes, tout en nous reconnaissant avec joie pour ses neveux, semblait regretter de ne plus trouver en elle-même tout ce qu'elle admirait chez nous.
Le poëte que nous venons de citer reconnaissait en nous la Fiance mi
Les Zouaves Canadiens n'oublieront pas plus le cordial accueil qu'ils ont toujours reçu en France qu'ils n'oublieront Rome ; s'ils ont laissé leur cœur aux portes du Vatican, ils ont aussi apporté de leur vieille mère patrie les plus doux souvenirs. Ce ne fut pas seulement comme catholiques et comme défenseurs du St. Siège que nos jeunes compatriotes furent fêtés en Frai mais encore comme des frères selon la nature. Les étapes de Rouen, de Paris, de
Lyon, de Marseille, de Lcsnoven les promenades à Versailles seront toujours présentée
à la mémoire des zouaves canadiens, leur rappelant la douce hospitalité, la bienveillance la plus généreuse, les attentions les plus délicates qui leur furent prodiguées par les premiers catholiques de la France.
Le cardinal de Bonnechose, le cardinal de Bonald, Monseigneur de Charbonnel, Mgr.
Place, M. Hamon, M. Keller et M. le comte de Latour, membres du Corps Législatif, MM. Ls. Veuillot, Ozanam, Poussielgue, Pascal, Dugas, Juster; Choran, Loth, de Laprade, Benoit d'Asy. de Corberon, Laurentie, de Sabran, Pontevès, de Riancey, Chantrel, tels sont les personnages qui -alliaient nos jeunes compatriotes, les embrassaient, leur donnaient l'hospitalité.
Le cadre de notre ouvrage ne nous permet pas de relater ici toutes les réceptions, nous pourrions dire si brillantes, faites aux Zouaves Canadiens dans différentes villes de France. Nous le regrettons, car nous y
riions jusqu'à quel point <V<! réveillée
la sympathie de notre vieille mère-patrie pour ses petits enfants, et combien est sensible et facile à faire vibrer, dans le cœur de ceux qui, en France, sont restés catholiques, la corde du dévouement et de la chevalerie chrétienne.
Oh ! France, patrie de nos aïeux, que n'estu restée ce que t'avaient faite Clovis, Charlemagne, St. Louis ! Hélas ! pourquoi a-t-il fallu que des révolutions soufflées par l'enfer, que des Voltaires, des Rousseau, des Robespierre, des Danton, des Marat soient venus briser le moule dans lequel t'avait coulée l'Eglise ? Ah ! ceux de tes enfants qui ont su et pu conserver les traits et le cachet imprimés par la religion des Papes sont si beaux, si grands, si généreux !
Les Catholiques de la France sont encore les premiers catholiques du inonde, et si la France elle-même était restée catholique elle serait encore la première nation du monde. Mais hélas ! comme elle est tombée en rejetant les traditions qui l'avaient placée à la tête de la civilisation !
BN FRAÎ 123
Le journal Le Monde, dans son numéro du 7 mars 1868, disait: "■ Nous avons vu " passer les jeunes Canadiens qui se rendent " à Rome pour la défense de l'Eglise Catho- " lique et du Souverain Pontife: d'autres " en aussi grand nombre, sont en route pour " les suivre. Qui n'admirerait ce pieux " élan ? C'est l'ancienne France qui se re- " trouve avec son esprit de foi et ses hautes ■• vertus. Le Canada est resté fidèle à des " mœurs que nous désertons chaque jour : " il n'a pas été comme la mère patrie. " ravagé par les révolutions.
M. Louis Veuillot dans un article à l'honneur de nos Zouaves s'écriait : " Paris " a vu passer une troupe de Croisés; c'est " un spectacle auquel on ne devait pas ■• s'attendre: cependant le voici. "
La Semaine des Familles de M. Nettement terminait ce qu'elle disait sur la Croisade Canadienne par ces paroles : " Ah ! si la " grande tradition de la langue français» " perdait chez nous, sous l'avalanche des " idées fausses et des sentiments mauvais.
" nous savons maintenant où il faudrait " l'aller chercher. Non seulement le Canada " a conservé le dépôt des saines doctrines, " mais il parle la langue du dix-septième " siècle. "
C'est avec la même sympathie et la même bienveillance que presque tous les journaux catholiques signalèrent les passages des volontaires Canadiens.
Avant l'arrivée du premier détachement en France, ceux qui avaient la petite troupe sous leur» soins, craignaient des manifestations hostiles, et tremblaient que le passage, surtout à Paris, ne fut dangereux vu les dispositions anticatholiques de la grande majorité de la population parisienne ; M. l'aumônier Moreau, avait cru prudent de se détacher des Zouaves à Brest, pour arriver avant eux à Paris et s'y assurer la protection de la police ; mais ces précautions quoique sages étaient inutiles. A Paris comme ailleurs, les bons catholiques, surtout les membres du Comité de St. Pierre, furent pleins de bonté pour nos jeunes gens,