EN I- RANGE
les autres parurent ou les admirer ou les respecter.
A part quelques petites avanies essuyées à Brest par les volontaires du septième détachement et l'incident de Marseille arrivé au premier détachement, les Zouaves Canadiens ne reçurent en France que des preuves des meilleurs sentiments à leur égard.
Pour mieux faire connaître de quelle nature étaient les réceptions que l'on faisait à nos compatriotes sur le sol de la mèrepatrie, nous empruntons à la Semaine religieuse de Rouen et à Y Echo de Fourvière ce que ces deux journaux ont écrit à l'occasion du passage du cinquième détachement ; la Semaine de Rouen parle de ce qui s'est fait à Rouen et Y Echo de Fonrvière de ce qui s'est passé à Lyon.
«Un de ces événements qui se rencontrent rarement dans le cours d'un siècle et qui laissent après eux les plus douces émotions, a réjoui mercredi dernier la ville métropolitaine.
« Quatre-vingt seize jeunes gens du Canada, conduits par M. le chanoine Moreau, de Montréal,
et commandés par un capitaine de l'armée nationale, M. Guilbault, ont séjourné dans notre ville, venant du Havre et se rendant à Rome, comme volontaires dans le corps des zouaves pontificaux. Ces jeunes gens avaient le plus grand désir de voir la Métropole normande, berceau de leur nation, dont ils connaissent parfaitement l'histoire, et dont le souvenir est toujours vivant parmi eux Salués au Havre par M. l'abbé Boullard, qui s'était rendu au-devant du détachement et qui devait leur servir de guide en Normandie, ils sont arrivés en bon ordre à Rouen, qu'ils ont traversé en rang et dans une attitude toute martiale, lis ne portaient pas d'uniforme. Ils avaient seulement un képi d'ordonnance, et le pantalon retroussé militairement sur des bas de couleur brune.
«A trois heurps et demie, ils faisaient leur entrée dans la cour du palais archiépiscopal. Leur première visite devait être pour S. Em. Monseigneur le Cardinal-Archevêque, en qui ils aimaient à saluer non-seulement un Prince de l'Eglise, mais encore leur ancien Primat. On sait en effet que jus qu'à la fin du siècle dernier les Archevêques de Rouen portaient le titre de métropolitains de Québec au Canada. Son Éminence accueillit avec la plus paternelle bonté ces jeunes volontaires ; elle leur adressa quelques paroles de bienvenue, et, parcourant leurs rangs, fut touchée de leur air digne et
modeste, de leur extérieur tout français, et s'entretint avec quelques-uns d'entre eux.
« Les volontaires, qui appartiennent aux dioCêses de Montréal, de Québec et des Trois-Rivières, parlent parfaitement notre langue, et portent pour la plupart des noms normands : ainsi Bélanger, Valois, Moreau, Masson, Faucher, Leroux, de Champlain, de Saint-Arnaud, Archambault de Bourbon. Plusieurs d'eutre eux appartiennent à des familles considérables et jouissent d'une grande fortune. Le dévouement de ces volontaires est admirable. Non contents de s'expatrier et d'offrir gratuitement leurs services au Saint-Siège, ils ont supporté tous les frais du voyage. Son Éminence, voulant leur témoigner tout son intérêt, les invita à dîner le soir à son grand Séminaire.
« Nos Canadiens allèrent visiter les principaux monuments de la ville. Rien ne peut rendre l'émotion qu'ils éprouvèrent à la vue de notre Cathédrale de Saint Ouen, et des autres églises, dont ils avaient souvent entendu parlerai! Canada. Ils le disaient tout joyeux, en touchant la terre de Normandie, ils se croyaient encore dans la patrie. Le soir, le séminaire leur offrait la plus large, et la plus généreuse hospitalité. Un véritable banquet leur fut servi, chose touchante, par les séminaristes eux-mêmes. Il fallait voir l'air radieux de ces jeunes gens, qui, se voyant l'objet des plus
délicates et des plus paternelles attentions, ne savaient comment exprimer leur reconnaissance.
«Son Eminence, accompagnée de ses vicaires généraux et de ses secrétaires, parut à la On du repas. Les toasts commencèrent aussitôt. M. le chanoine Moreau de Montréal se fit l'interprète des sentiments de ses compatriotes et porta la santé de Son Eminence ! Monseigneur le Cardinal remercia ces braves jeunes gens et les félicita de nouveau de leur dévouement. Puis, leur parlant de la mission qu'ils allaient remplir, il les exhorta à demeurer toujours fidèles à leur foi, à leurs convictions, à leur amour pour le Saint-Père, et proposa la santé de Pie IX. Aussitôt les cris d'éclater : Vive Pie IX ! par trois fois répétés. Un ecclésiastique lut alors une pièce de vers improvisée, où il saluait les volontaires canadiens au nom de l'Eglise, au nom de la France, au nom de la Normandie. Le commandant du détachement porta un toast à la France, au milieu des acclamations renouvelées de l'assemblée.
« Les volontaires passèrent ensuite dans la grande salle de récréation du Séminaire, et Son Eminence ayant pris place sur un fauteuil, entourée dos prêtres qui l'accompagnaient et des professeurs du Séminaire, les Canadiens firent entendre trois urs, exécutés avec une mâle énergie et un ensemble harmonieux. ils commencèrent par ce chan<
si bien choisi, el qui avait une grâce particulière
dans leur bouche : J'irai revoir ma Normandie '
Puis deux chants nationaux d'un effet saisisant. On remarque qu'ils ont conservé le style du xvne siècle. Ils parlent encore de tambourin, de chalumeau, de musette, et se servent encore dans le langage de locutions vieillies pour nous, mais qui avaient un charme pénétrant. Son Eminence leur a adressé la parole, et a accompagné ses constils des plus affectueux souhaits. « Je vais bientôt vous suivre, leur dit-il, sur cette route de Rome où je vous retrouverai, n Les Canadiens ont alors entonné le Salve Regiaa, comme ils avaient cou tume de le faire chaque soir à bord de leur navire, et ils ont rendu cette douce antienne avec une expression touchante. Monseigneur le Cardinal leur a donné sa bénédiction solennelle, et a été reconduit à sa voiture par les volontaires aux cris de vive Son Eminence !
■< Les Canadiens avant de se retirer, ont voulu exprimer à M. le supérieur du grand Séminaire leur gratitude pour l'accueil si cordial et si empressé qu'il avait bien voulu leur faire, et ont échangé avec les élèvesde fraternels adieux. C'était vraiment un spectacle bon à contempler. Dans notre siècle, il y a encore autre chose que l'égoisme et l'amour de l'argent. On y rencontre de chevaleresques dévouements, de généreux sacrifices qui
puisent leur force dans la foi. Honneur aux Canadiens, et que Dieu veille sur eux ! Ils portent noblement leur fière devise : Aime Dieu et va ton chemin!- [Semaine Religieuse de Rouen, 16 Oct. 1869)
Quelques jours plus tard on lisait dans 1" Echo de Four vière :
« Samedi dernier, à huit heures du matin, une troupe de quatre-ving-seize Canadiens, conduits par deux aumôniers, est arrivée, par le train de Paris, à la gare de Perrache. Ces jeunes gens, suivant l'exemple de leurs compatriotes, auxquels deux fois déjà nous avons donné le salut fraternel, se dirigent sur Rome, et vont revêtir l'uniforme des zouaves pontificaux.
« Le commandant Guilbault, chef de cette nouvelle phalange de défenseurs de Pie IX, était Officier dans l'armée canadienne ; il a donné sa démission pour aller servir à Rome avec une noble abnégation, en qualité de simple soldat.
« Les membres du comité de St. Pierre qui les attendaient, les ont conduits à l'église primatiale de St. Jean, où il ont voulu entendre la messe; ils ont fait retentir les voûtes de notre vieille basilique de leurs chants harmonieux, et ont édifié, par leur bonne tenue, tous ceux qui ont été témoins de ce touchant acte de foi. Au buffet du
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chemin de fer, les attendait un confortable déjeûner auquel ont pris part avec eux dix volontaires hollandais, amenés par le même train.
i Au dessert, M. P. Dugas, président du comité, a porté la santé des braves Français du nouveaumonde qui ont traversé les mers au nombre de trois cent cinquante, pour offrir leurs cœurs et leurs bras à la défense du Saint-Siège.
« A ce toast a répondu d'une manière charmante, M. l'abbé Moreau, le zélé prêtre canadien, qui a été l'organisateur principal de cette sainte croisade. Sa parole a été plusieurs fois interrompue par les applaudissements sympatiques des volontaires dent il exprimait les sentiments.
« Ces', avec un bonheur toujours nouveau, que nous disons adieu et au revoir à ces nobles phalanges, auxquelles est confiée la garde de tout ce que nous avons de plus cher sous le soleil. »
Les Zouaves du septième détachement avaient quitté Montréal, le 31 août 1870 ; déjà, depuis plus d'un mois, la guerre était déclarée entre la France et la Prusse.
Du 31 août au 12 septembre, jour de l'arrivée du détachement à Brest, les événements s'étaient précipités avec cette rapidité propre à notre siècle. Les Français avaient perdu de grandes batailles, l'Empereur avait été fait prisonnier, la république était déclarée en France, et l'Italie, profitant des circonstances, avait mis en marche sur Rome, une armée de cent mille hommes.
Les idées révolutionnaires s'étaient réveillées en France à l'occasion du changement de gouvernement, et la plus grande agitation régnait dans toutes les grandes villes.
Comme les révolutionnaires ne sont nulle part les amis du Pape ni de ses partisans, il parut imprudent pour un détachement de volontaires pontificaux de se mettre en marche, en ces circonstances, à travers la France. M. l'aumônier Moreau, qui conduisait ce détachement, télégraphia à Marseille pour avoir des renseignements et des conseils ; on lui répondit : " Impossible pour vos hommes de passer par Lyon et Marseille, attendez." La ville de Brest elle-même n'était pas un lieu sûr pour nos zouaves ; aussi les avait-on consignés dans un hôtel avec défense de sortir dans la ville. Comme il paraissait probable que le voyage sur Rome serait retardé de plusieurs jours, si toutefois il devenait possible, et que d'un autre côté, il n'y avait possibilité de retourner au Canada que quinze jours plus tard, il fallut penser à sortir de Brest et pour économiser et pour
se procurer une existence moins gênante et plus sûre ; après beaucoup de recherches et de démarches faites par MM. de Poulpiquet noble citoven de Brest et l'abbé Moreau, l'hospitalité la plus généreuse fut offerte par M. l'abbé Follioley, principal du Collège de Lesneven ; les grandes salles, les cours, les dortoirs et les réfectoires du Collège étaient mis à la disposition des zouaves, iieven, toute petite ville du Finistère, est à une quinzaine de lieues de Brest ; les jeunes gens s'y rendirent en partie par le chemin de fer, en partie à pieds. Ces cent quatorze enfants du Canada passèrent près de deux semaines au milieu de la Bretagne, l'ancienne Armorique, attendant des nouvelles moins mauvaises du midi de la France et de Rome ; quelque fut l'intérêt qu'ils trouvèrent à visiter les vieux châteaux bretons, les antiqi élises gothiques aux
flèches ajourées, à étudier les mœurs et les le ce peuple si bon, si simple et si distinct du reste de la nation française, ils étaient néanmoins tristes et inquiets ; car ils
appréhendaient de ne pouvoir parvenir au but si ardemment désiré de leur expédition. arriver assez tôt en Italie pour prendre part aux engagements; les nouvelles de chaque jour augmentaient les appréhensions, l'état des esprits en dehors de la Bretagne ne permettait pas de risquer le voyage à travers la France, et ce qui se passait autour de la Ville Eternelle était loin de nourrir des espérances.
Finalement arriva la trop triste nouvelle de la prise de Rome et du licenciement des troupes pontificales. C'en était donc fait ; il fallait rebrousser chemin, s'en retourner au Canada sans avoir vu Pie IX, sans avoir couru la chance de donner sa vie pour Lui.
Dire le chagrin et la désolation de ces jeunes gens n'est pas chose facile.. Ces volontaires du septième détachement avaient peut-être montré plus de dévouement que les autres, ils étaient partis dans des circonstances qu'un zouave appelle plus heur n uses, mais que le monde nomme plus dangereuses ; lorsqu'ils quittèrent le Canada La
guerre était imminente en Italie, et il y avait certitude qu'il y aurait promenade à faire sur le champ de bataille. Or, la pensée de retourner sur ses pas sans avoir eu l'avantage d'exposer sa vie, était des pi as cruelles ; les uns pleuraient à chaudes larmes, les autres murmuraient contre eux-mêmes de ne s'être pas mis en chemin avec le détachement précédent, les autres reprochaient à leurs parents de ne les avoir pas laissés partir plus tôt.
Beaux et bons jeunes gens! séchez vos larmes et résignez-vous aux décrets de Celui qui gouverne tout et qui est admirable dans toutes ses voies ; votre sacrifice a été agréé au Ciel, soyez-en sûrs, veillez à n'en jamais perdre le mérite.
Pendant le séjour de ces zouaves à Lesneven, M. le principal du collège s'était gagné leur estime et leur affection.
Doux, aimable, poli, ce prêtre distingué
tait fait pour ainsi dire, le serviteur de ces jeunes hôtes, il était sans cesse occupé d'eux ne rêvant qu'à leur procurer amuse-
ments et distractions. L'auteur de ces lignes n'oubliera jamais ce qu'il doit à M. l'abbé Follioley et pour lui-même et pommes compatriotes.
Les professeurs de la maison, prêtres et laïques, modelés sur leur chef, étaient aussi pour ces jeunes gens, pleins d'égard et d'attention, et se conduisait avec eux comme avec leurs élèves, les accompagnant dans les différentes promenades ou excursions qui furent organisées, prenant part à leurs jeux, vivant continuellement au milieu d'eux.
Lorsque le 23 septembre au soir il fallut faire les adieux, de côté et d'autre les larmes coulèrent.
Les jeunes Canadiens remercièrent M. le principal et les MM. professeurs par une adresse très touchante, assurant ces messieurs que la douleur qu'ils éprouvaient et (pi' ils ressentiront toujours de n'avoir pu aller à Rome, sera allégée par le doux souvenir qu'ils apportent de Lesneven.
11 y eut échange de discours et de chant.-.
Un des professeurs laïques chanta une ode qu'il avait composée à l'honneur des braves du Canada et terminait par ees deux strophes :
Hélas une main criminelle Arrèle voire noble élan !
El voici qu'un peuple rebelle Cerne déjà le Vatican, De votre Père la sagesse A dit : à plus lard le secours Que me promet voire tendresse Toujours
Adieu ! sur la lointaine plage L'océan va vous emporter, De la Bretagne que l'image En votre cœur puisse rester ; Conservons mêmes espérances Et môme foi mêmes amours ; Restons unis, tils des deux Frances Toujours.
Nos cent quatorze jeunes compatriotes quittaient ce toit hospitalier pour aller s'embarquer à Brest sur le paquebot qui devait les conduire à New-York. M. le Principal
et ses professeurs eurent la délicate et bienveillante attention de venir reconduire leurs hôtes jusqu'au vaisseau, ne les quittant que lorsque l'ancre fut levée.