L'AMOUR DE NOUS-MËME
l'amour de nous-même
Mes Frères,
L'obstacle fondamental au bon gouvernement de notre âme, c'est l'amour désordonné de nous-mème, cet « amour-propre », cet égolsme, contre lequel l'auteur de V Imitation de Jésus-Christ nous met en garde, dans chacune de ses pages.
Par la seule intuition du bon sens, nous comprenons qu'il en soit ainsi, puisque, nous aimant avec excès, nous sommes portés à pencher, dans nos choix, du côté de notre bon plaisir, au lieu d'incliner vers la règle et le devoir. Il s'agit ici d'un amour qui dépasse les bornes, car l'amour ordonné de nous-même est licite, il est même indispensable, pour que nous nous portions au bien.
Où commence donc le désordre, et comment reconnaître que l'amour de nous-mème se trans-
forme en un principe mauvais? — Nous pouvons le reconnaître à ce double caractère : 1° Si nous poussons Tamour de nos idées personnelles jusqu'à Topiniâtreté ; 2** Si nous préférons, avant tout, ce qui nous plaît.
D'abord, nosidéespersonnelles.Nousavons le droit d'en avoir. Il serait même regrettable que nous n'en eussionspas :1e tout est qu'elles soient réfléchies. Un homme doit avoir des convictions. Nos convictions sont des idées personnelles, auxquelles nous tenons comme à nous-mème : celui qui n'a pas de fortes convictions n'est pas, dans son esprit, un vivant.
Les idées personnelles deviennent dangereuses, quand elles s'établissent, en nous, sans réflexion, et sur de simples impressions. A combien de personnes entend-on dire: « Sur tel sujet, je ne saurais expliquer pourquoi j'ai cette idée ; je la garde quand même, rien ne m'en fera démordre » ? Or ce sont des opinions ramassées, çà et là, au hasard de conversations ou de lectures quelconques ; en général, opinions commodes qui mettent la conscience au large.
Ces opinions ont trait à la religion, à la morale, à certains préceptes, à tels dogmes, dont on ne se donne même pas la peine de comprendre la définition. On s'y tient avec une opiniâtreté inouïe ; on finit par se dire que puisqu'on a cette idée, elle est excellente, qu'en fait on ne se trompe jamais,
et, avec ce brevet d'infaillibilité qu'on se décerne, on raisonne et Ton vit*.
Rien de plus dangereux au point de vue de la justesse des idées, que ce parti pris. Se cramponner ainsi à des idées irréfléchies, c'est l'acte du malheureuxnaufragéquisecramponneàuneplanchelégère, incapable de le soutenir; c'est obéir à ses instincts, au lieu d'obéir à la raison; c'est agir en esprit qui ne fait pas son métier d'esprit sérieux.
Ajoutons que c'est s'aimer soi-même plus que la vérité, puisqu'on ne la cherche pas loyalement. On reste dans ses impressions personnelles, enchaîné, rivé, oubliant la parole de Notre-Seigneur : Veritas liberabit vos, La vérité nous délivrera. C'est la vérité cherchée avec droiture qui, en effet, nous délivrera des erreurs et des mensonges, fomentés par nos instincts.
L'orgueil est Tépanouissement de l'amour de nous-même, considéré au point de vue du gouvernement de notre esprit. Nous, toujours nous, nous, plus que tout le monde, voilà ce qu'il renferme. On se croit beaucoup, beaucoup plus qu'on n'est eti'on veut dominer. On se complaît en soi-même et l'on cherche à attirer les regards, en étalant les avantages qu'on a, ou qu'on croit avoir : c'est la vanité. L'orgueil devient de la jactance, quand on s'exalte
1. Voir dans la seconde instruction, par quels procédés on se fausse l'esprit.
60 NOS DEVOIRS ENVERS NOUS-MÊliE.
soi-même, en se vantant. Sous toutes ces formes, Forgueil est bien tel que le définissait Nicole : « Une enflure par laquelle Thomme s'étend et se grossit dans son imagination. » L'imagination joue ici le rôle le plus perfide. Elle transforme les proportions et fait trébucher la raison. De là, ces infatuations qui sont ridicules et ces dédains qui sont odieux.
A force de nous aimer nous-même, nous arrivons à penser faux et à juger contrairement à toutes les lois de l'optique du bon sens.
La seconde marque de l'amour désordonné de nous*-méme, c'est de rechercher avant tout ce qui nous plaît, non plus seulement dans nos idées, mais dans la vie. Saint Augustin définissait cette tendance dans des paroles qui resteront, toujours justes : c( Deux amours ont bâti deux cités. La cité d'en bas a été bâtie par l'amour de nous-mème porté jusqu'au mépris de Dieu, la cité d'en haut a été bâtie par l'amour de Dieu porté jusqu'au mépris de nousmème » {Cité de Dieu, liv. XIV). Toujours, le choix s'impose entre la volonté de Dieu qui veut le bien, et notre volonté qui veut, avant tout, ce qui lui plait.
Pour quel motif choisissons-nous ce qui nous plait, quand nous savons que ce n'est ni le bien ni le devoir? Ce sera pour des motifs d'indépendance. Si l'on ne dit pas comme un cynique : « Rien n'est vrai, tout est permis », on dit volontiers : « Qui sait ! Telle loi
n*est peut-être pas obligatoire, telle action n'est peutêtre pas défendue. Du moins cette défense n'est pas pour moi. En somme , agir ainsi est plus commode, je vais du côté qui me plaît davantage. » Avec ces principes on poursuivra, avant tout, ce qui amuse : il faut bien se distraire. Mais, c'est un divertissement de mauvais aloi... Tant pis! il me plait, c'est assez.
On cherchera ce qui flatte la mollesse, la sensualité. Le danger est évident, la pente est glissante et lors mêmequ'onne glisserait pas jusqu'au fond, il est difficile de sortir de ce chemin, sans être éclaboussé : nous verrons bien, on s'arrêtera à temps, puis, s'il y a quelques éclaboussures, on se brossera et tout sera dit. Avant tout, ma volonté et mon plaisir !
Ou encore, on repoussera tout ce qui gêne, toute règle ennuyeuse, tout frein désagréable : on ne veut pas se gêner. Il y a, dit-on, assez d'occasions en ce monde où une gêne s'impose, sans qu'on aille, de gaieté de cœur, se gêner, même avec la perspective de s'élever, en gouvernant mieux son âme.
Comme il faut toujours chercher une justification, on dira que telle règle est une minutie, bonne pour les cerveaux étroits, qu'avec un peu de largeur d'esprit, il est naturel qu'on s'en dégage. C'est ainsi que ces prétendus grands esprits s'autorisent à étaler leur égoïsme dans toute sa laideur. En réalité, comme le disait La Bruyère, « on n'aperçoit en eux rien de grand que l'opinion qu'ils ont d'eux-mêmes ».
Si leur « moi » est incapable de se gêner, dans tel petitdétail, qu'en sera-t-il dans des circonstances plus importantes? L'immortification en petit devient alors Fimmortification en grand.
Vivre ainsi, toujours replié sur soi-même, avec la préoccupation de sa jouissance personnelle, c'est vivre de pensées viles. Carlyle comparait ces égoïstes « aux renards qui ne connaissent de la nature et du monde qu'une seule chose : ils connaissent où sont logées les oies dont ils comptent faire bombance ». Si cruel que paraisse le mot, voyez donc combien il est juste. Cet animal ne pense qu'à sa jouissance, il ne connaît que cela, en ce monde : rien de plus ne l'intéresse. Allons! il faut que les égoïstes en conviennent, quand on ne pense qu'à soi, et à soi pour jouir, on est au niveau intellectuel de ce renard : il n'y a pas à s'en défendre.
Je disais, mes Frères, — et ce fut notre point de départ, — que l'obstacle au gouvernement de notre âme, au respect de notre nature morale, à son progrès, c'est l'amour de nous -même : nous le comprenons mieux, après avoir considéré Tamourpropre dans son double aspect : attachement opiniâtre à des idées irréfléchies et fausses, attachement résolu à nos jouissances.
Quelque attrait que nous ayons de nous satisfaire, comprenons bien que nous ne pourrons jamais épanouir ni agrandir notre nature, si nous ne cher-
chons plus haut que nous un idéal et une règle. De nos jours, avec Torgueil révolté de tant de gens, on le conteste, on repousse le Maître, on écarte Dieu, sous prétexte d'indépendance et d'autonomie de la raison.
A ceux-là, je répondrai : Vous êtes bien forcés d'imposer un frein à votre organisme physique, sous peine de lui faire du mal. Vous ne pouvez pas marcher, en disant : « Je marcherai autant qu'il me plaira. » Non, la fatigue vous arrêtera, ce sera le frein. Vous ne pouvez pas dire : « Je ne dormirai pas. » Le sommeil vous accablera : il vous dominera. Vous ne pouvez pas manger et boire en disant : « Je ne m'arrêterai pas, je veux la satiété. » Votre organisme y succomberait.
Tout s'harmonise en nous, le physique et le moral, nous sommes donc avertis par ces exemples, qu'il est dans les conditions de nos deux natures de ne pouvoir pas faire tout ce que nous voulons. A l'une et à l'autre, il faut une règle et cette règle doit venir non pas de l'amour de nos caprices, mais de Celui qui est le régulateur suprême de la nature qu'il a créée, c'est-à-dire de Dieu.