‹ Nos devoirs envers nous-même: instructions d'apologétiqueChapitre 12 sur 40 · DÉFORMATION DE L ESPRIT PAR LES CONVERSATIONS · texte numérisé non relu

DÉFORMATION DE L ESPRIT PAR LES CONVERSATIONS

DÉFORMATION DE l'eSPRIT PAR LES CONVERSATIONS

Mes Frères,

Dans les causes de déformation de Tesprit, nous pouvons compter les conversations. Le danger est de tous les jours. Pour des intelligences solides et à culture sérieuse, le danger est moindre. Pour la moyenne des esprits il est considérable : conversations de salon, de fumoir, de bureaUy avec des collègues, des amis et même des amis de rencontre. Ces conversations créent une sorte d'atmosphère où parfois l'on respire un air vicié. Quand un homme, une femme ont fréquenté telle personne ou telle compagnie, on est assuré

1 que leurs idées se sont modifiées, et leurs préjugés

n aggravés.

■î Vous n'ignorez pas, mes Frères, que, pour la

\ plupart des jeunes gens, ce qui les initie au mal,

ce qui cause des déchéances précoces et provoque une indépendance déplorable, c'est la conversation des camarades. Leur faiblesse fait le reste. Pour leurs sœurs du même âge, si parfois Tesprit glisse dans des étrangetés morales que la famille ne leur a pas apprises, il n'y a pas à chercher bien loin la raison, c'est Tamie, la compagne de cours ou de jeux, qui a été Tinitiatrice néfaste. Mais je veux laisser de côté la jeunesse pour me borner à rinfluence déformante des conversations sur ce que j'ai appelé la moyenne des esprits, c'est-à-dire presque tout le monde.

La Bruyère, parlant des conversations de son temps, disait que « si l'on faisait une sérieuse attention à tout ce qui se dit de froid, de vain et de puéril dans les entretiens ordinaires, l'on aurait honte de parler et d'écouter, et l'on se condamnerait peutêtre à un silence perpétuel ». Puis il ajoutait d'un ton bon enfant qu'il vaut encore mieux se résigner à entendre les gens parler d'eux-mêmes de leurs migraines ou de leurs vapeurs.

On ne saurait dire que, depuis le xvii« siècle, les conversations aient beaucoup changé. Nous avons à apporter les mêmes sentiments pour y prendre part : nous résigner ou nous divertir, car il est nombre de personnes pour lesquelles le bavardage même puéril et insignifiant, est un divertissement. Jusque-là, l'inconvénient n'est pas grave; ce n'est

point chose illégitime que de se reposer en disant des riens.

Le danger commence quand la conversation prend une allure dogmatique ou morale, et que Ton se trouve en présence de ces deux types de discoureurs : Tbomme qui sait tout et l'homme qui rit de tout.

Qui de nous, mes Frères, n'a rencontré l'homme qui sait tout? — Politique, législation, mouvement financier, traités de commerce, économie politique, il n'y a rien où il ne puisse faire la leçon même aux spécialistes.

Pour de Tesprit j'en ai sans doute et du bon goût A juger sans étude et décider de tout.

Quant à la religion, il la connaît d'autant mieux qu'il ne l'a jamais étudiée, par conséquent il en parle, dit-il, sans parti pris. Avec cette science spontanée, il expose nos croyances, les déforme, les falsifie, les élargit ou les comprime, et déclare que tout y est sottise ou niaiserie.

Si l'on répond qu'il se trompe, que la foi chrétienne n'est pas ce qu'il prétend, il réclame, il fulmine^ il traite d'ignorants ses interlocuteurs, ou bien, s'il est retenu par la politesse, il dira, d'un air entendu, qu'on est « hérétique )>, en soutenant ce qu'on avance, et qu'il est absolu-

ment sûr de ce qu'il affirme. Nous retrouvons en lui la race du personnage dessiné par Molière :

U penserait paraître un homme du commun.

Si l'on voyait qu'il fût de l'avis de quelqu'un.

L'undes sujets chers à ces Pic de la Mirandole du bavardage, c'est de disserter sur les religions de rinde. Us connaissent Cakyamouni et ils déclarent sentencieusement que c'est des religions de Tlnde que le christianisme a été tiré, qu'il y a des points de contact frappants. Ils ignorent ce que déclarait dans son cours du collège de France un professeur non chrétien « que la ressemblance des deux religions est identique à celle d'un cadavre avec un corps vivant ». Les religions de l'Inde ont les apparences, la religion chrétienne a la réalité.

Cette constatation ne les arrêterait pas; ils n'en concluraient pas moins que toutes les religions sont bonnes, comme étant les affluents de ce fleuve majestueux du sentiment religieux qui coule à travers l'humanité... Simple ineptie de ces esprits prévenus! Des religions contradictoires ne peuvent posséder chacune la vérité : or il n'est jamais permis de croire à l'erreur.

D'autres fois, comme ils ont la science d'autant plus facile qu'elle ne leur a pas coûté de travail pour l'acquérir, ils aborderont les questions scientifiques. « Voyons, disait l'un de ces conférenciers

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en chambre, partons d'un principe : rien ne se perd, rien ne se crée ; la science raffirme ; principe merveilleux qui détruit à jamais Thistoire antiscientifique de la création. » Il se trouva un interlocuteur pour lui répondre : « Vous dites : partons d'un principe... non, partons de deux principes; voici le second : tout vivant est venu d'un vivant, la science Taffirme également, mais ce second principe juxtaposé au premier lui ôte de son absolutisme. » Méfions-nous de cette science et de ces savants!

Au hasard de la conversation, on soulèvera des questions sur révolution des sociétés, et notre discoureur prêchera le progrès, la marche en avant, la famille qui doit suivre le mouvement, le divorce nécessaire, T union libre qui viendra. Et il ponctuera ses dissertations de : « N'est-ce pas vrai? Vous voyez bien que j'ai raison. N'est-ce pas que c'est évident? » Manière infaillible de s'approuver et de persuader aux autres que tout ce qu'il dit est d'une logique certaine*.

Ce qui fait la force de ces parleurs, c'est leur puissance d'affirmation. Pour peu qu'ils aient à leur service une voie grave qui se prête aux effets de sonorité, ils produisent toujours une impres-

1. Le môme lype que nous trouvons dans La Bruyère : « Il a tout lu, a tout TU ; il veut le persuader ainsi : c'est un homme universel et il se donne pour tel ; il aime mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque chose. » Les Caractères, ch. v.

sion; on est ébranlé, ému : « Tout de même, murmurent les auditeurs naïfs, cela fait quelque chose, cela inquiète, cela donne à craindre de s'être trompé. » Ces auditeurs devraient se rendre compte qu'ils sont dupes d'un verbe sonore, d'une parole tranchante, influences tout extérieures, contre lesquelles leur raison aurait dà réagir.

Pendant l'atroce Commune de 1871, il y avait pour directeur à la Banque de France, un illuminé de la politique anarchique. Au moment où l'armée de la France reprenait la ville, il causait avec un fonctionnaire resté là, lui, pour tâcher de sauver ce qu'il pourrait, et, en entendant le crépitement de la fusillade, il lui disait : « C'en est fait, l'armée de Versailles va être décimée tout entière ; nous sommes sûrs de la victoire. » Son interlocuteur racontait ensuite que ces paroles avaient été dites avec tant de conviction et une si grande fermeté, qu'il en avait eu le frisson, comme si elles devaient déterminer les événements.

Voilà où nous en sommes trop souvent. Des affirmations sans preuves, mais énergiques, nous troublent, nous convainquent. Au lieu de cet émoi, faisons donc passer au creuset de notre raison ce qui nous est dit, ce sera la manière sûre de nous faire des idées raisonnées et par conséquent raisonnables *.

1. On répétait sourent, dans les écoles du moyen âge, un die-

Une autre variété de discoureurs dangereux, c'est l'homme qui rît de tout, spécialité fâcheuse de notre temps et de notre pays.

En d'autres lieux, quels que soient les défauts qu'on y voie, on a du moins le respect des idées religieuses et des idées morales, on n'en plaisante pas. De même, au moyen âge, où la famille avait dignité et cohésion, on ne trouve pas de moqueries contre le lien conjugal dans la littérature ; il n'y en avait pas davantage dans les conversations.

La morale ne prohibe pas le badinage dans la conversation, mais, comme le disait La Bruyère : « Pour badiner avec grâce, il faut trop de manières, trop d'esprit : c'est créer que de plaisanter ainsi et faire quelque chose de rien. » Comme beaucoup de gens n'en sont pas capables, ils se rejettent sur le prochain : on peut toujours se tailler un succès en le déchiquetant. Pour certains, la religion est le sujet de leurs plaisanteries habituelles. Il semble qu'ils aient du dépit, de la colère contre une religion par laquelle ils se sentent condamnés. Alors, semblables à ces poltrons qui chantent à tue-

ton, qu'il serait bien utile de rappeler à nos contemporains : « Il est plus facile à un âne de nier qu'à un docteur de prouver. »Pour nier en effet, il suffit de dire : non, ce qui est à la portée de tout le inonde. Pour prouver, il faut aligner au moins deux idées, et, de cela, tous les beaux par leurs ne sont pas capables.

tête pour s'étourdir et calmer leurs terreurs, ils foncent, en Don Quichottes de l'irréligion, contre tout ce qui se trouve sur leur chemin.

C'est un besoin pour eux d'amener dans la conversation tel trait de la Bible : Jonas, Josué, dans des histoires mille fois expliquées et que leur ignorance seule n'a pas pu pénétrer. Sur ce thème, ils brodent, et ils rient. On dirait que toute la religion repose sur ces faits, et que, Jonas et Josué ayant été nommés, tout s'écroule de l'histoire chrétienne,malgré qu'elle ait transformé le monde. Qu'ont-ils démontré en ricanant? Ils ont simplement montré qu'ils avaient le rire facile et que, renchérissant sur l'homme qui rit, raconté par Victor Hugo, ils sont, eux, l'homme qui rit de tout.

Pour ces esprits-là, rien qui ne soit matière à plaisanterie, l'histoire de l'Église, ses cérémonies, le Pape, les Saints. Sainte Thérèse, par exemple, ayant eu des extases, est une simple folle... Comme il serait souhaitable cependant que tous ceux qu'on aborde en ce monde, hommes et femmes, eussent seulement la moitié de son intelligence si vive et si fine !

Heureux encore quand ils ne descendent pas à ces odieux sous-entendus où se complaisent tant de gens, qui profanent ainsi les plus purs de nos mystères. De ceux-là est l'Immaculée-Conception

de la sainte Vierge. Ils y touchent avec une ignorance qui ferait rougir un enfant de nos catéchismes. Qu'ils devraient donc rougir d'eux-mêmes, ces esprits grossiers, dont la tendance habituelle est de tremper tout dans la boue qui forme le fond de leur intelligence malpropre !

Rappelons-nous que trop souvent, la moquerie est « indigence d'esprit ». II est facile, quand on a peu d'idées, de ricaner, de se moquer. Nos gavroches parisiens sont experts en cet art : ils pourraient donner des leçons à de plus affinés qu'eux. A quoi sert-il d'avoir reçu une éducation meilleure si l'on met sa gloire à les copier gauchement? Demeurons convaincus que le ricanement appliqué à la religion, à la morale, est une impiété, un sacrilège; il doit nous donner une gêne, une répugnance, qui nous empêche à jamais de l'encourager,

A plus forte raison, ne nous laissons pas prendre dans les filets de la raillerie. Elle n'est pas un argument, elle ne peut jouer le rôle d'une preuve. Que l'on se moque de l'un de nous, nous n'en sommes pas moins ce que nous sommes; nous n'en valons pas moins. Il en est de même de la vérité : elle ne change pas parce qu'on se moque d'elle, pas plus qu'une cathédrale ne sera endommagée parce qu'un enfant lui fera les cornes ou lui tirera la langue.

Mes Frères, c'est un fait évident que les conversations contribuent notablement à la déformation des esprits. Il y a des gens qui prennent là tout leur savoir : si Ton retirait de leur cerveau ce que les conversations y ont inséré, il ne resterait plus rien. Ce sont des êtres sans personnalité : ils sont subjugués par le premier venu qui parle haut, qui affirme ou qui ricane*.

Demandons à Dieu la sagesse pour écouter et réfléchir ensuite, la sagesse pour parler, sans nous griser de nos propres paroles. C'est ainsi que nous nous garderons contre Tinfluence malsaine des autres, c'est ainsi également que nous éviterons de faire du mal au prochain par des propos imprudents.

1. Celte inQueoce néfaste des conversations pour « monter la tête» est notée parles sociologues. Tarde, professeur au Collège de France, remarque que « les conversations privées, mondaines, à partir de la seconde moitié du xyiii* siècle, ont été les sources cachées du grand courant de la Révolution ». L* Opinion et la foule, p. 119. Nous en pourrions dire autant de la Commune de Paris, en 1871. C'est dans le désœuvrement de la faction aux remparts, pendant le siège, que les gardes nationaux se montèrent la tète par d'interminables conversations, de là cet état que Victor Hugo appelait « la fièvre obsidionale » ; il suffit ensuite d'une circonstance de rien pour provoquer l'explosion, dont nous savons les terribles conséquences. Plus près de nous, au moment de (( rAflfaire », que de tètes tournèrent, grisées par les conversations, beaucoup plus que convaincues par des arguments !

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