L'éducation publique et la vie nationale^ p
passions du public. C'est ce qui fait leur succès et leur danger.
Le bon journal serait celui dont les rédacteurs sont d'honnêtes gens, incapables de vendre leur conscience pour de l'argent; des hommes préoccupés de défendre ce qu'ils considèrent comme la vérité et non pas de s'asservir à des appétits ou à des intérêts. Puis il leur faudrait un respect absolu de l'âme humaine pour éviter de la salir. Je ne doute pas que de tels hommes existent dans le journalisme contemporain, mais, à côté d'eux, combien d'autres sont pour le public des conseillers d'erreuvy de haine et à! abjection.
Faisons la preuve de cette triple assertion.
Il y a quelques années, un prêtre, un religieux, était élu membre de l'Institut*. On le considérait comme le premier assyriologue de France. Peu après, le corps professoral du Collège de France le présenta pour qu'il y occupât une chaire : le gouvernement refusa. Or, à la suite de ce refus, un journaliste écrivit tout un article pour informer le public que, si ce savant avait été écarté, c'est parce qu'il avait faussé la traduction d'inscriptions assyriennes, dans le but de glorifier la Bible.
Voyez-vous ce savant, d'une réputation mondiale, faussant le sens d'une inscription pour glorifier la
1. LeR. P. Scheil, dominicain, élu à TÂcadémie des Inscriptions et Belles-Lellres par 30 voix sur 33 votants.
Bible ? Se figure-t-on que la Bible ait besoin d'un tel commentaire?
Puis, en face de lui, ce journaliste justicier décidant, décrétant que ce savant est un faussaire, alors que sa probité scientifique a pour garants le Collège de France et l'Institut !
De deux choses Tune : ou ce journaliste s'est trompé ou il a menti. S'il s'est trompé, il est inexcusable, car il aurait pu facilement s'informer et mieux juger. Mais, dans l'une ou l'autre hypothèse, il n'en reste pas moins que les lecteurs de l'article ont gardé cette impression d'avoir à mépriser un misérable qui, dans un intérêt religieux, a osé falsifier des textes.
A ce fait nous en pourrions rattacher beaucoup d'autres : mensonges voulus, ourdis sciemment, lancés perfidement, jamais rétractés, ou bien erreurs formelles, venant de l'ignorance d'hommes qui écrivent sans réfléchir, et sans avoir étudié ce dont ils parlent. Un sociologue s'exprimait sur eux en ces termes : « C'est un phénomène apparemment quelque peu étrange, que tandis que tous les gouvernements exigent des garanties intellectuelles et morales pour permettre de s'adonner aux professions de médecin, d'avocat, d'ingénieur, d'employé, ils n'en demandent aucune pour exercer celle de journaliste.
« On dirait que l'État laisse à la merci des incom-
pétents les fonctions les plus hautes et les plus difficiles... il permet que les députés, qui ne sont pas contraints d'avoir fait des études de sociologie, jugent des intérêts collectifs de la nation; il laisse enfin aux journalistes, qui ne doivent subir aucun examen, ni établir qu'ils n'ont jamais subi de condamnation, le terrible pouvoir de former l'opinion publique ^ »
Faite dans ces conditions, la formation de l'opinion équivaut à une déformation.
Où ce pouvoir devient terrible, c'est quand ces meneurs d'opinion présentent au public un objet de haine.
Nous savons quelle fut, pendant la Révolution française, l'influence de Marat par son journal ÏAmi du peuple^ où s'entassaient toutes les dénonciations qui conduisirent tant de victimes à la mort; nous savons aussi ce que fut pendant la Commune de Paris le Père Diichesne^ cette feuille au titre renouvelé d'un journal du temps de la Révolution. Si les otages ont été arrêtés et tués, c'est à lui qu'on le doit. Il désignait les victimes et chauffait l'opinion publique pour forcer le pouvoir à agir cruellement.
Ne voyons-nous pas le même système employé chaque jour par les journaux qui prêchent la haine
t. Scipio Sighele, professeur à l'Université nouvelle de Bruxelles. La foule criminelle, essai de psychologie collective, p. 249.
des classes, et la haine de la religion? A force de répéter : le cléricalisme, voilà Tennemi ! ils en ont fait entrer la conviction dans la masse. Quand on lit, chaque jour, dans son journal, que tel remède guérit tous les maux, on finit par se persuader que cette annonce tant de fois répétée, représente Favis général. Elle devient une sentence infaillible. De même, à force d'entendre dire que telle institution est néfaste, que tout catholique veut rétablir la dlme, la corvée, et plonger l'humanité dans Tobscurantisme, beaucoup de gens en arrivent à croire qu'il y a là une vérité démontrée.
Peut-être me répondra-t-on : « Non, on ne croit pas tout, ni tout cela... » — A quoi je répliquerai qu'il y en a qui croient tout, absolument tout, et ils sont légion .
D'autres ne croiront qu'à moitié, feront des réserves dans leur for intérieur, puis — retenez bien cette remarque — ceux-là, selon les personnes avec qui ils parlent, diront blanc ou noir, ne craignant pas de frapper sur ce qu'ils prétendent respecter, quand la conversation les entraînera. Ils suivent leur journal. Tarde le disait avec raison : « Découvrir ou inventer un nouvel et grand objet de haine à l'usage du public est encore un des moyens les plus sArs pour passer roi dans la monarchie des journalistes. Dans aucun pays, à aucune
époque^ l'apologétique n'a eu autant de succès que la diffamation'^. »
De cette diffamation odieuse, haineuse, mensongère, on peut dire ce qui a été dit de la calomnie : Lors même que rien n'en serait vrai, il en reste toujours quelque chose.
Il arrivera aussi que le journaliste présentera à ses lecteurs des objets d'abjection. 11 étalera avec complaisance toutes les purulences du corps social, faits divers malpropres, procès scandaleux, sans compter les récits, les contes immoraux que publient nombre de journaux.
Et Ton voit des personnes chrétiennes qui achètent ces journaux pour lire ces choses, pour se donner le plaisir morbide de se rouler dans cette fange. D'autres aimeront à suivre, dans leur journal, ces feuilletons épicés, qui se déroulent dans des scènes de carnage ou de cynisme. Quelle formation pour l'esprit ! Quelle inoculation de virus pour le cœur! Avouons donc que ce journal est un
1. Je souligne ces mots pour y ajouter le commentaire qu'.en donne Sighele : « C'est dans cette profonde vérité psychologique que réside la raison du succès de la presse diffamatoire, de tous les tigres littéraires de la France, comme des autres pays. Le public le plus doux est par lui-même un peu criminel, car il a indéniablement des passions et des instincts bas, méchants et impurs. » La foule criminelle, p. 246. Tarde disait encore : « La presse, à son insu, a donc travaillé à créer \'à p%iissance du nombre, et à amoindrir celle du caractère, sinon de l'intelligence. » L'opinion et la foule j p. 71.
agent de coiTuption, mais convenons aussi que, s'il n'avait pas de lecteurs, il ne pourrait pas vivre. S'il vit, c'est que le public est son complice. Ne sommes -nous pas de ce public?
Maintenant, mes Frères, dégageons quelques conclusions. Faut-il ne plus lire de journaux? Non, je ne dis pas cela. Faut-ii supprimer la liberté de la presse? Non; j'en ai traité naguère et j'ai dit avec le Syllabiis que la liberté de la presse, telle que beaucoup l'entendent, est « une liberté de perdition et une peste ». C'est une raison pour la réglementer. Tout honnête homme qui observe et quiréfléchit conviendra sans peine qu'il y a quelque chose de trop dans cette licence effrénée ^
11 y a aussi quelque chose de trop dans ces préjugés, ce parti pris qu'on a, en France, contre la presse catholique.
En Allemagne, tout catholique lit un journal catholique, et, dans tous les congrès, des chefs comme Windthorst ne cessaient de répéter : « Soutenons nos journaux, en nous abonnant ^ en leur donnant des annonces, enleuv envoyant des correspondances, pour qu'ils soient bien informés. » Ces avis écoutés et pratiqués firent la force des catholiques allemands.
Chez nous, ils sont lettre morte. On entend de dignes gens protester qu'ils ont bien assez d'aller