THÉÂTRE
Mes Frères,
Un moraliste a écrit cette parole : « Quand un livre vous élève l'esprit et voQs inspire des sentiments généreux, ne cherchez pas une autre règle pour juger l'ouvrage, il est bon. » Nous pouvons en prendre la contre-partie et dire ceci : « Quand un livre vous abaisse l'esprit et vous inspire des sentiments d'égoïsme et de jouissance, ne cherchez pas une autre règle pour juger l'ouvrage, il est mauvais. »
Nous avons à appliquer ce double principe aux romans qui créent dans notre société un esprit particulier, et au théâtre qui n'est autre chose que le roman, joué sur la scène par des acteurs.
Chaque année, paraissent en France trois à
quatre mille romans. Tous ne sont pas des chefsd'œuvre, il s'en faut de beaucoup; tous cependant ont des lecteurs. Dans ce nombre, il y en a peutêtre cinquante ou cent qui ont quelque valeur littéraire et sont l'objet d'un compte rendu dans les feuilles où l'on s'occupe de littérature. Les autres sont de simples productions commerciales. Us se lisent et se vendent quand même, parce qu'acheteurs et lecteurs savent trouver là le mauvais plaisir qu'ils convoitent.
C'est ce mauvais plaisir recherché par les lecteurs qui aide à la floraison malsaine des romans. Si on ne les achetait pas, la production s'arrêterait forcément. De même, le goût dépravé du public pousse des auteurs de talent à forcer la note, à teinter plus crûment certaines situations. On parlait un jour à Balzac du mal que ses romans avaient causé : « Que voulez-vous, répondit-il, je m'en suis fait cent mille livres de rentes. »
Distinguons, mes Frères, les deux genres qui ont marqué, depuis un siècle, dans notre littérature : le romantisme et le naturalisme. Je laisse de côté leur appareil littéraire et n'en dirai que le nécessaire pour vous indiquer, au point de vue moral, leur action déformante sur les esprits.
Pour définir le romantisme, je ne trouve rien de mieux que ce qu'en a dit un philosophe que j'ai
souvent combattu, Nietzsche : « Les esprits classiques, disait-il, portent en eux, comme les romantiques, une vision de l'avenir : mais la première catégorie fait jaillir cette vision de la force de son temps, la seconde de sa faiblesse ^ » En effet, tout ce qui est faiblesse dans la créature humaine, ses défauts, ses vices, tout cela justifié, divinisé, tel est Fidéal du romantisme, c'est-à-dire Tapothéose du « moi » jouisseur.
Or qu'est-ce qui reçoit le choc de cette ruée violente de tous les sentiments d'en bas? C'est ce qui forme l'unité fondamentale de la société, c'està-dire la famille.
Les plus légitimes affections deviennent ridicules ; on s'en débarrasse, comme d'un vieux manteau, dès qu'elles gênent. On travestit sous des traits odieux tout ce qui s'oppose à la passion; on embellit des couleurs les plus riantes tout ce qui la flatte. Le droit au bonheur s'affirme : rien ne doit l'entraver.
Comment voulez-vous que les lecteurs de ces
1 . Le poète italien Carducci, qui s'est tristement illustré par sa glorification de Satan, a dit, après Goethe : <c Le classicisme, c'est la littérature saine; le romantisme, la littérature malsaine. » M. Donmic porte, lui aussi, ce jugement : « Le signe par où se traduit la maladie dans l'organisme, 'c'est la fièyre. L'état de fièvre est endémique au romantisme. Il y a une espèce, de Tapeur, de broaillard, ou, si l'on préfère de vertige romantique qui exclut aussi bien toute vision juste, précise, en accord avec la réalité. »
m NOS DEVOIRS ENVERS NOUS-MÊME.
romans échappent à la suggestion? Ils la recherchent, ils s'y plaisent, elle a donc sur eux toute sa puissance. Le vice qui, dans la vie normale, leur parait déplorable, excite ici leur intérêt sympathique, ou bien une sorte de curiosité mélangée d'attirance. Ils glissent, sans même s'en apercevoir, dans les conceptions de l'auteur : ils excusent le mal, ils accusent le bien. De vils jouisseurs de- Adennent pour eux des héros, et les femmes tarées des héroïnes.
Leur esprit se transforme, se déforme, s'abaisse; ils arrivent à prendre leurs détestables sensations pour des opinions établies. Ils finissent par se donner ce que M°*° de Staël appelait « l'ivresse de la nature morale », cette ivresse oà la tête tourne, où l'esprit déraisonne, où l'être moral chancelle, <îomme la tête et l'esprit se troublent à fond chez celui qui s'en va, de comptoir en comptoir, boire l'absinthe, dont le poison le brûle et l'enivre.
J'ai nommé, avec le romantisme, une autre forme de roman moderne, le naturalisme.
Le naturalisme prétend nous donner le contact avec la nature. Il vous apporte ce qu'on appelait, il y a quelques années, d'un mot grotesque, « des tranches de vie ». L'image est bizarre : elle est digne de l'idée. Elle évoque le boucher coupant une tranche de l'animal qu'il dépèce et l'offrant à ses clients. Mais le boucher a une supériorité :
il choisit; il écarte quantité de déchets dont personne ne voudrait, parce que nul estomac ne s'en accommoderait.
Pour les hommes du naturalisme, il n'y a pas de déchets dans les tranches de vie : tout est bon, car, nous disent-ils, c'est vécu, c'est la nature. On dirait vraiment que la nature est admirable en tout!
Il y a des peintres qui se consacrent à peindre des natures mortes : légumes, chaudrons, etc. Cela peut être intéressant, mais, si, au lieu de cette belle fresque qui se déroule au-dessus de nos tètes S nous avions à contempler une centaine de chaudrons, si nature que ce soit, nous n'aurions pas l'impression grande et sereine que nous donnent les saints personnages de la noble peinture de Flandrin.
Il faudrait renoncer, une bonne fois, à répéter que le roman naturaliste est le seul vrai, le seul juste, le seul intéressant, parce qu'il est la nature.
Mes Frères, nous avons, sous nos rues, l'égout collecteur, qui coule ses flots bourbeux, empestés de toutes les sanies de la ville, éprouvons-nous le
1. La fresque d'Hippolyte Flandrin qui représente, a?ec un art si merveilleux et un sens chrétien si éleyé, la « Procession des bienheureux». Elle couTre toute la frise intérieure de l'église de Saint- Vincent de Paul.
besoin de nous absorber dans sa contemplation, sous prétexte qu'il est la nalure dans sa réalité? Appliquons donc cet exemple à Tordre moral, et laissons de côté la puanteur de l'égout, afin de nous donner la vision du soleil et du ciel. Un philosophe qui n'est pas des nôtres parle, comme nous, d'un ton dégoûté, de cette « littérature détachée de la conscience populaire, qui, dans l'angoisse de tant de problèmes posés, ne se lasse pas de conter les petits drames de l'entresol, l'avant, le pendant et l'après de l'adultère, et Ton voit la pornographie encouragée, honorée par le gouvernement, dès que ses proxénètes daignent écrire en français ou à peu près * ».
Comment les personnes qui lisent des romans, et n'ont jamais d'autre lecture, expliquent-elles leur conduite?
Elles disent « qu'il faut se tenir au courant de la littérature ». Elles se figurent que, cela, c'est la littérature... Elles y tiennent, si bien que pour peu qu'une de leurs amies n'ait pas lu le dernier roman, ce sont des exclamations étonnées : « Comment! pas lu?... Il faut le lire... » Si elles osaient, elles traiteraient leur amie d'arriérée 2.
1. G. Séailles, Les affirmations de la conscience moderne^ p.
2. Il y a, poar les personnes qui veulent être fidèles à Tbonnéteté chrétienne dans leurs lectures, un bulletin mensuel où elles
Leur sied-il bien, à elles, chrétiennes, de préconiser ainsi, par une vanité puérile, par un snobisme ridicule, les mauvais livres? La morale est au-dessus de la mode. Il faut toujours se demander si la mode du vêtement ou du livre est d'accord avec elle.
Beaucoup d'autres diront : « A moi, cela ne me fait aucun mal. )) Parole étrange et naïve. Tandis que ces mêmes personnes disent souvent avec une moue significative : « Tel mets ne me réussit pas ». Leur estomac est délicat. Au rebours de leur estomac, tout réussit à leur esprit; c'est qu'il n'est pas délicat, voilà ce que cela prouve.
La naïveté de cette réponse tient à ce qu'on semble croire que, si Ton a lu des récits de crimes ou d'horreurs morales sans se laisser aller à en commettre de semblables, cela démontre que la lecture n'a fait aucun effet.
L'erreur est évidente. Il y a toujours eu un effet produit, celui de laisser de's souvenirs malsains; on s'accoutume à ces impressions, elles remplacent les impressions saines. L'àme en est salie : c'est un mal. Qui sait si, un jour, on ne succombera pas à une tentation plus subtile, plus séduisante que les autres, parce qu'on aura affaibli sa
pourraient se renseigner et faire ainsi le triage nécessaire. 11 est intitulé Romans-RevuCy guide de lectures, Letbielleux, éditeur.
conscience en l'accoutumant à ces laideurs morales? Ce péril n'est pas chimérique.
Voici encore un admirable motif pour s'intoxiquer : « J'ai Tàge!... » On n'a pas d'âge pour pratiquer la morale. La règle est pour l'enfant, comme pour le vieillard. Sans doute, on veut dire qu'on connaît assez la vie pour n'avoir pas les étonnements des âmes neuves. Est-ce une raison pour que le poison ne produise aucun efifet? Puis, que vont donc chercher, dans des livres malpropres, ces hommes, ces femmes, dont la vie avance, dont les cheveux blanchissent? N'y a-t-il pas là une profanation de leur vieillesse ?
La légitimité de certaines lectures semblera établie, pour plusieurs, parce que « si le roman a des détails un peu vifs et même fort risqués, en somme il se termine bien ». Il a la tournure habituelle des mélodrames où l'on voit au cinquième acte la punition du traître, ce qui fait toujours un sensible plaisir au public.
Bien finir est excellent; mais ce dernier mot moral est peu de chose après trois cents pages d'immoralités. Cela ne suffit pas pour immuniser le lecteur dont l'esprit aura surtout subi l'influence pernicieuse de l'histoire qui se sera déroulée devant lui.
En réalité, ce qu'on cherche, c'est à s'abstraire du monde réel où l'on vit, pour se jeter, par l'ima-
NEUVIÈME iNfiTRliCTÔé^. - • •',- -' . ' Wl
gination, dans un monde où Ton sent bien qu^on ne doit pas vivre. Ce qu'on cherche — il vaut mieux le reconnaître résolument — c'est la peinture du vice. Voilà comment la vertu finit par prendre dans Tesprit un mauvais renom, elle devient une personne ennuyeuse et grincheuse, dont les récriminations semblent intolérables à ces cerveaux émancipés. Pourtant si Dieu nous dit dans la Sainte Écriture que « rien de souillé n'entrera dans le royaume des cieux », nous avons à penser que ce n'est pas préparer sagement notre éternité que de vivre, par l'imagination, unevie malpropre.
Toutes ces considérations s'appliquent du roman au théâtre, qui est le roman vécu sur la scène.
Pénétrons dans l'âme de ces liseurs de romans, quel est l'état de leurs pensées et de leurs sentiments? Nous constaterons sans peine qu'ils manquent de sérieux. Il le faut bien pour s'intéresser à ces fictions où la légèreté de la vie, la frivolité du vice, s'étalent à plaisir. Ces hommes, ces femmes peuvent avoir, dans le détail de leur vie, une certaine tenue, le fond de leur âme manque de sérieux.
Si elle était sérieuse, comment trouveraient*ils tant d'attrait à ce « fait divers » amplifié, étendu, délayé dans des péripéties bizarres, qui compose les romans dont ils font leur pâture?
Les uns trouvent là une distraction après les affaires, les autres un remède à Tennui. Ne leur
1A> V . '• , ."'«OS^DlSMQlà» ENVERS NOUS-MÊMB.
parlez pas de lectures plus intéressantes, plus élevées, plus littéraires, ce sont de grands enfants qui n'ont de plaisir qu'avec leur polichinelle ou leur poupée.
Qu'on ne s'étonne plus de voir tant d'âmes faibles, lâches, molles. Elles se sont débilitées par la lecture continue des romans, leur tempérament moral n'a plus de ressorte
Tirons, mes Frères, quelques conclusions, communes au roman et au théâtre.
D'abord, le roman, pas plus que le théâtre, n'est intrinsèquement mauvais, ni défendu. Mais il faut choisir avec soin les romans à lire et les pièces à voir.
En cette question du théâtre, que de choses singulières on est amené à constater ! Voilà, par exemple, des familles chrétiennes qui conduisent au théâtre, des enfants, des jeunes filles, pour voir des pièces qu'on ne leur laisserait pas lire, si elles avaient la forme du roman. Pourquoi cette différence dans la manière d'agir? Est-ce que le danger
1. Dans SOQ récent ouvrage : Idées médicales, le D' Grasset, professeur à la Faculté de médecine de Montpellier, ne craint pas de dire que « le roman et le théâtre ont certainement à leur passif plus de maladies que le microbe du choléra ou de la (lèvre typhoïde ». Il signale aussi « l'existence épouvantable faite de criailieries et de silences, de scènes et de raccommodements, que crée la femme, qui a appris à parler au théâtre et à penser dans les romans », p. 407, 410. Que ceux qui hésitent à croire les moralistes en croient du moins le médecin !
du théâtre est moins grand? Au contraire, avec le relief donné par le jeu des acteurs, avec la sensualité des attitudes, Taccent de la voix, le danger est beaucoup plus grand — et j'adjure les parents qui m'entendent de réfléchir à la faute indiscutable qu'ils commettent, par cette imprudence.
Que penser aussi de ceux qui vont assister à une pièce de théâtre, sans savoir au juste ce qu'elle est, sur Favis donné par telle personne, dont la morale est large et l'esprit petit? C'est de tous les jours et c'est déplorable. On dit après : « Je Faî regretté », mais le mal est fait. Heureux quand ces chrétiens ne répondent pas, pour s'excuser d'avoir assisté et d'avoir conduit leurs enfants à des spectacles ignobles : « Nous avions une invitation, des billets gratuits... C'était une occasion... nous ne pouvions pas refuser. » Ils refuseraient bien un breuvage malsain, même ofl'ert gratuitement. Dans leur appréciation, leur âme vaut moins que leur estomac; on peut la traiter avec plus de sans-gène. Ce qui entraîne aussi, c'est l'exemple des autres. « Tout le monde va voir cette pièce, nous sommes obligés d'y aller. » Tout le monde consiste en une demi-douzaine de personnes du voisinage : on prend cette raison pour se satisfaire. Si le même nombre de personnes pratiquait d'héroïques vertus, l'argument n'aurait plus vraisemblablement la même valeur pour ces fidèles copistes. C'est
10'f NOS DEVOIRS ENVERS NOUS-MEME.
donc un argument de circonstance qui ne vaut que quand on veut s'amuser. Du moins, ne le donnons pas comme une raison sérieuse.
Dans la vie de Frédéric Ozanam, l'initiateur des conférences de Saint-Vincent de Paul, nous trouvons une conversation entre Chateaubriand et lui. Ozanam était étudiant en droit, déjà très mûr d'esprit, car il faut nous rappeler qu'il occupa, à vingt-quatre ans, une chaire de droit commercial. Il venait d'arriver à Paris et fut reçu par Chateaubriand, à qui il avait été recommandé. Au cours de la conversation, Chateaubriand lui demande s'il va au théâtre, Ozanam répond qu'il a fait à sa mère la promesse de n'y pas aller. Chateaubriand de répliquer aussitôt : « Je vous conjure de suivre le conseil de votre mère ; vous ne gagneriez rien au théâtre, et vous pourriez y perdre beaucoup. »
Je voudrais que les parents chrétiens retinssent ce conseil — pour eux et pour leurs enfants; — ces derniers ont sûrement tout à perdre dans le contact du théâtre prématurément donné. Et les parents eux-mêmes n'ont rien à gagner dans une fréquentation continue et sans discernement.
Mieux que cela, il faudrait avoir le courage de montrer ses convictions chrétiennes, en disant tout haut : « Non, je n'ai pas lu ce roman, non ; je ne verrai pas cette pièce. » Je sais... je sais l'argu-
ment qu'on produit : on a peur de donner une leçon. la belle excuse des lâches! Les autres veulent vous obliger à les imiter, en vous poussant à lire ce roman ou à voir cette pièce, pourquoi ne les invîteriez-vous pas à vous imiter, vous, en leur montrant que vous êtes conséquent avec vos convictions connues?
Il s'agit, mes Frères, ne l'oublions pas, de former notre esprit. Prenons la mesure, la règle donnée au début de cette instruction : Si une œuvre vous élève l'esprit, elle est bonne. Si elle vous l'abaisse, elle est mauvaise; écartez-la.