CRITIQUE
Mes Frères,
La tendance à mettre tout en question avec un désir excessif d'indépendance dans ses idées, voilà ce que j'entends par Tabus de Fesprit critique.
Considéré en lui-même, Tesprit critique n'est autre que la sagesse présidant à Fétude des idées et des faits ; il est, comme on Ta justement défini : « L'exercice méthodique du discernement. » L'esprit critique a donc sa place dans le mouvement de notre raison : nous n'avons pas à croire toutes choses, comme les enfants, sans apprécier, juger. Mais ce qu'il faut craindre, c'est l'abus.
Or l'abus vient généralement de deux sources : le manque de savoir et le manque de logique. Examinons-les avec sérieux.
NOS DEYOIRS ENTERS N01JS-M1>ME. 7
Nous pouvons affirmer qu'il n'est pas de cerveaux humains qui possèdent Tuniversalité des connaissances, et même les hommes qui ont une grande culture générale se comptent.
La culture générale aide à pénétrer dans plus de questions et à les mieux pénétrer. Elle aide aussi à douter de soi et à entrevoir qu'il faut être prudent pour ne pas s'aventurer trop loin.
Cette culture générale, les uns ne l'ont pas, parce qu'ils n'en sont pas capables, la force intellectuelle se diversifiant comme la force physique. D'autres, qui pourraient l'acquérir, ne s'en soucient pas. Tel homme d'affaires, industriel, ingénieur, professionnel remarquable, emploiera ses moments libres à lire des romans, il cherchera là son repos. Système excellent pour se vider l'esprit de choses sérieuses et pour se le remplir d'autre chose.
Cependant, ceux-là, comme les autres, citeront à leur barre tous les problèmes de la connaissance humaine, afin de les mesurer et les juger. Ils veulent y voir clair. Ils diraient volontiers comme Horace : Omnia vanitas prœter intelligere. Tout est vanité hormis de comprendre, noble cri qui fait honneur à l'intelligence humaine.
Mais, pour bien comprendre, commencez par étudier. Vous êtes compétent, dans votre profession, parce que vous l'avez étudiée à fond. Vous ne serez quelque peu compétent pour entrer dans la
connaissance des grands problèmes qui se posent à votre esprit, que si vous prenez le même soin.
Vous me direz sans doute que le loisir vous manque, que vous ne pouvez vous livrer à ces études nécessaires. Dans ce cas, adressez-vous, pour vous documenter, à ceux qui ont appris et qui savent, comme vous vous adressez à votre notaire, à votre avoué, à votre médecin, pour ce qui regarde la spécialité de chacun d'eux.
Au lieu de cette prudence élémentaire, combien en est-il qui laissent vagabonder leur esprit de ci et de là, définissant de travers les mots, ergotant sur des qpiestions imprécises, pour en arriver à des conclusions étranges, affirmées d'autant plus volontiers qu'il semble qu'on en a fait la découverte. Loin d'être l'exercice méthodique du discernement, tout cela c'est l'exercice incohérent de la pure fantaisie. Un observateur averti nous montre, dans cette conduite, les fruits du demi-savoir : « L'instruction très superficielle partout répandue jette dans la foule quantité de formules retentissantes. On est assez instruit pour comprendre une vérité particulière, mais on l'çst trop peu pour démêler les vérités qui limitent la première... Chacun abonde avec présomption dans son sens individuel, et lui accorde une confiance aveugle. On abuse de l'esprit critique. On oublie quelle est la fragilité de l'intelligence humaine. Et ainsi la liberté de penser
enfante des milliers d'opinions contraires ^ » Histoire, science, philosophie, tout passe par la critique de ces savants improvisés. Les faits historiques leur semblent contestables, dès qu'ils s'appliquent aux fondements de nos croyances : ils objectent, ils élèvent des difficultés avec une sorte de finasserie d'où le bon sens est absent. Si, à propos de telle période de l'histoire de l'Église, ils rencontrent une anecdote qui parait contredire l'opinion commune, ils s'en emparent, la donnent triomphalement comme un document de premier ordre, et concluent à la négation de tout ce qu'on avait admis jusque-là .
En matière scientifique, leurs affirmations sont le principe de leur science, une science de mots et de formules. Ils ne comprennent pas la différence entre une vérité démontrée et une hypothèse. De ce que des savants soutiennent telles hypothèses qui sont des tentatives pour approcher de la vérité — les savants sachant parfaitement qu'il n'y a là que des hypothèses — pour eux, l'hypothèse en question est de la science incontestée, et naturellement elle renverse tout l'édifice de nos croyances. On en entend qui émettront solennellement des pensées comme celle-ci : « Je n'admettrai jamais que Dieu ait voulu la mort de son fils pour
1. G. Conipayré, Véducation intellectuelle et morale, pp. 69, 71.
sauver les hommes. » Ce qui revient à dire : « Du moment que Dieu n'a pas pensé comme moi, ses pensées sont absurdes. » Nous oserions à peine dire cela d'un des grands hommes de rhumanité : « Si j'étais Pasteur ou Newton, je n'aurais pas pensé ainsi. » Et l'on ose dire cela de Dieu !
Bacon disait de ces critiques improvisés qu'ils sont les adorateurs de ce qu'il appelait idola speeus, idola foriy les idoles nées dans notre propre cerveau, ou les idoles que nous recevons toutes faites du cerveau d'autrui — du journal, des conversations, des romans. C'est avec ces idées que l'on raisonne : on abuse du noble instrument de la raison, on le fausse. On le fausse si complètement qu'on en arrive à dire que chacun doit penser comme bon lui semble, qu'il doit se faire sa vérité et que c'est le légitime exercice de la liberté.
Ai-je à insister sur l'erreur évidente de ces principes? Chacun de vous n'est pas libre de penser comme il veut, il doit s'efforcer de penser selon la vérité.
Ce n'est pas exercer sa liberté de penser que de dire, par exemple, qu'il fait nuit, quand il fait jour. La vérité a quelque chose d'objectif : elle est. De même, il n'y a pas deux manières de concevoir Jésus-Christ. Il est Dieu ou il est simplement homme : on ne peut pas être dans la vérité, en ayant, sur ce point, des idées contradictoires.
L'abus de l'esprit critique peut venir aussi du manque de logique.
Penser juste ne suffit pas, il faut raisonner avec justesse. On peut se tromper en raisonnant mal, bien qu'on soit parti d'un principe vrai. La logique revendique toujours ses droits. On ne peut raisonner sans méthode, et il faut appliquer à chaque ordre de sciences la méthode qui lui est propre, sous peine de s'égarer.
On viendra nous dire, par exemple : prouvez-moi mathématiquement l'existence de Dieu. Nous répondrons que Dieu n'est pas une quantité mathématique, que la méthode employée dans les mathématiques n'a rien à faire ici, que ce n'est pas la seule méthode d'ailleurs qui conduise à des conclusions certaines. Les sciences d'observation, les sciences d'expérimentation, les sciences morales ont chacune sa méthode. Pour ce qui est de l'existence de Dieu, la preuve que la méthode mathématique nous refuse, parce que ce n'est pas son domaine, la saine logique du raisonnement nous la fournira, en nous conduisant des effets à la cause première, de la créature au créateur, par une chaîne infrangible.
Le manque de logique s'affirme aussi par ces généralisations, que tant de personnes produisent comme la conclusion de raisonnements irréfutables, ou comme des principes que tout le monde doit
accepter. Les anciens avaient raison de dire : Dolus in generalibus. Prenons garde à la duperie de ces généralisations faciles.
Exemple : tout salarié est un esclave, le salariat n'est autre que l'esclavage moderne; l'homme ne sera libre que quand il n'y aura plus de salariés. Il y a une fissure dans le principe, par ce seul fait que tous les salariés ne se considèrent pas comme des esclaves. Us comprennent que c'est un mode de relation entre employeur et employé, qu'une civilisation matérielle développée implique le salariat, lequel évidemment n'existait pas dans l'âge patriarcal, où chacun conduisait ses troupeaux. Dès lors, pour peu que les conditions du salariat soient réglées avec justice, il n'y a pas à prétendre que ce soit un attentat à la dignité humaine.
Que d'autres violations de la logique on se permet couramment, sous la forme de ces sophismes, que les philosophes ont notés et contre lesquels ils nous mettent en garde, mais sans succès !
Deux événements se suivent, donc l'un est la cause de l'autre : Cum hoc, ergo propter hoc. Une glace est brisée, on a été treize à table, un malheur survient, on attribue à la glace et au chiffre treize la cause du malheur.
Puérilité et illogisme!
Autre sophisme de la môme valeur : Ab uno disce omnes. Par celui-ci, jugez de tous. Dans une cor-
poration, Tun des membres se rend coupable d'une faute : tous lui ressemblent, tous le valent. Ou encore, sur un détail, on juge, on décide. « On prend pour un défaut de caractère ce qui n'est qu'un défaut d'humeur ; on juge un homme d'après un propos, une vie d'après un mouvement. »
Ce sera agir avec une logique plus sommaire encore que de choisir nos opinions selon ce qui nous plaît. « Il plaît aux uns, disait Nicole, de tenir pour vrai ce qui leur est avantageux, et les autres n'y ayant point intérêt jugent d'une autre sorte. » Le sens critique de beaucoup de gens n'a d'autre balancier que celui-ci : leur intérêt, leur bon plaisir, ou même une simple impression. Comment de telles défaillances de logique ne produiraient-elles pas une déplorable déformation de l'esprit?
Déformation et transformation : on en arrive à tout critiquer, le premier mouvement sera de contredire ; il ne s'agit pas de s'éclairer, mais de discuter et de triompher, on devient sarcastique, âpre, ironique, amer.
Toujours son ironie inféconde et morose Jappait sur les talons de quelque grande chose.
Voilà où aboutissent quantité de ces esprits aussi étroits que faux, étroits parce que, loin de regarder une question dans toute son ampleur, ils la sai-
sissent de biais, par ses petits côtés; un genêt leur cache une cathédrale.
11 en est qui finissent par se prendre à ce jeu, qui s'en amusent, ce sont les dilettantes, dont Renan restera l'un des patrons incontestés. Le monde leur apparaît comme une comédie divertissante et ils se plaisent à le traverser, le doute au cœur, l'ironie aux lèvres. « Combien l'éternel sourire de la critique indifférente, disait un penseur, combien cette moquerie sans entrailles qui corrode, persifle et démolit tout, est contagieux et malsain! Le criticisme devenu habitude, tic et système, c'est l'abolition de l'énergie morale, de la foi et de toute forcée »
Ces paroles n'ont rien de trop sévère. Elles nous montrent ce que devient celui qui, au lieu de chercher la vérité, de regarder ce monde avec son âme tout entière, se fait un amusement d'esprit de ce qu'il cherche et de ce qu'il voit : il se diminue et s'étiole, il brise le ressort dont notre âme a besoin pour rebondir vers les réalités supérieures. Edouard Rod a clairement vu ce péril et je ne puis m'empècher de citer ses paroles : « Ah ! trois fois malheur, disait-il, à celui qu'a touché le funeste dilettantisme!... C'est si facile, si doux, si distingué déjouer avec les idées, de s'en caresser l'intelligence,