LES PRINCIPES DE LA FORMATION MORALE
Mes Frères,
Après avoir examiné nos devoirs envers Dieu et envers le prochain, nous arrivons, à ce monde, petit sans doute, mais important, que nous possédons en nous, qui est nous-même, et qui, par ses élans, ses passions, ses vertus ou ses défauts, représente en abrégé ce que nous voyons autour de nous, sur la terre.
Posons aujourd'hui les principes qui dominent cette partie de la morale, afin de voir ce qu'il faut
4' * - NOS DEVCMllâ ENVERS NOUS-MÊME.
comprendre, avant tout, pour nous former à nos devoirs envers nous-même.
Deux lois s'imposent : la loi du respect, la loi du progrès.
Le respect de nous-même : entendons-le dans son sens le plus élevé, le plus étendu. Le respect indique une opinion d'excellence que nous concevons de quelqu'un : nous devons avoir cette opinion d'excellence de nous-même.
Ce n'est pas que je veuille vous amener aux Ihéories individualistes de notre temps, où l'homme est tout, autonome dans sa pensée, et indépendant, de façon à n'être limité que par la gêne qu'il peut causer aux aulres.
De telles théories sont aussi fausses qu'excessives : l'homme n'est pas tout pour lui-même. La raison en est facile à comprendre, c'est que l'homme n'étant pas son propre principe ne peut pas être sa fin. Ce n'est pas lui qui a posé les conditions de sa vie : ce n'est pas lui qui peut en fixer le but dernier.
Il n'a donc pas le droit de dire : « Ma vie m'appartient; je puis la vivre comme il me plaît, sans avoir de comptes à rendre, si ce n'est à moi. »
L'opinion d'excellence que nous devons avoir de nous-même vient d'un tout autre principe, celui qui est placé à la première page de nos saints livres : a Dieu créa l'homme à son image et à sa
ressemblance. » Nous devons respecter cette image divine, ce portrait divin que nous avons en nous, et le restaurer sans cesse, comme nous restaurons un portrait sur une toile qui s'abîme. Le respect consistera aussi à ne pas Taltérer, cette image sacrée, en dégradant notre esprit, notre imagination, notre cœur.
Je m'appuie sur nos livres saints pour vous parler de notre ressemblance divine. Notez que le raisonnement humain suffirait pour établir que nous avons en nous cette image de Dieu.
La lumière de notre raison et de notre conscience ne peut être qu'un reflet. La source en est plus haut : elle ne saurait être en nous, qui sommes des êtres finis et bornés. 11 y a là les émanations d'un foyer qui a la plénitude de lumière, dont nous avons simplement un rayon réfracté.
Puisque la source de cette lumière de nos esprits, de cette chaleur de notre cœur, ne peut être dans les créatures finies, elle est dans l'infini de Dieu. Nous avons donc à respecter en nous cette marque de Dieu.
A la loi du respect s'ajoute la loi du progrès.
Cette âme humaine, faite à l'image de Dieu, doit se développer dans un progrès continu. Le Christ nous le demande : Perfecti estote, « Soyez parfaits, comme le Père céleste est parfait. » C'est-à-dire : travaillez à acquérir quelque chose
NOS DEVOIRS ENVERS NOUS-MÊ&fE.
de la perfection infinie de Dieu. Les uns, qui s'en rapprochent le plus, ce soot les saints ; d'autres, les vaillants, les forts, sans aller jusqu'à Théroïsme, comme les saints, en approchent aussi; il en est enfin qui, sans avoir autant de sainteté ou de vaillance, marchent quand même, et marchent dans le sens de cette perfection.
Je vous donne, mes Frères, dans cette parole du Christ, l'argument fondamental de la loi du progrès. Mais là encore, si nous raisonnons la question, en nous plaçant au point de vue humain, nous sommes amenés à convenir que la sagesse, le bon sens, exigent que nous vivions notre vie, aussi pleinement que possible. Nous avons donc à développer nos facultés supérieures, dans toute l'étendue qu'elles comportent.
Quand certains théoriciens du jour réclament l'instruction intégrale pour tous, ils ne font que s'inspirer de la parole de Notre-Seigneur : « Soyez parfaits », en la diminuant. L'instruction intégrale n'est pas tout; elle ne s'adresse qu'à une partie de l'être humain. C'est le développement intégral de tout nous-même, pour être quelqu'un, par l'élévation du caractère et la fermeté de la volonté, qui seul réalise le vrai mérite.
Ce progrès s'adaptera à la nature de chacun.
De même que nous ne pouvons nous donner, ni la même santé, ni la même taille, de même en
sera-t-il pour nos énergies morales, mais il faut tendre à les développer aussi loin que possible.
Ne disons jamais : « Je suis bien tel que je suis. » Nous n'avons aucune raison d'être satisfaits, au point de nous arrêter en chemin. L'Église nous le rappelle sans cesse, en nous répétant de la part de Dieu : Sursiim corda. Allons! Toujours plus haut! Toujours mieux! Toujours en avant! « Le progrès, disait un penseur, est une spirale ; il revient toujours sur lui-même, mais toujours en s' élevant. »
Ces deux lois, la loi du respect et la loi du progrès supposent que nous n'abdiquons pas, et que nous voulons tenir notre âme.
Il y a ensuite à l'orienter vers le but à atteindre.
L'orientation de la vie ne peut être la même, si l'on n'a d'autre espérance que la poussière du tombeau, ou si au contraire on a foi dans la vie future.
Dès lors que la vie présente est tout, la logique exige que l'on cherche à jouir le plus possible et le plus vite possible. Tout se doit subordonner à cette recherche intensive de la jouissance.
Pour celui qui a de plus hautes espérances, il ne s'agit pas de jouir avant tout, mais de rechercher le bonheur éternel, dans le perfectionnement de notre nature morale. Il s'agit de se rappeler que si le Christ est la Vérité il est aussi la « Voie ». C'est donc prendre la voie de l'éternité heureuse
que de prendre la voie de ses vertus. Et nous devons tendre vers ce but avec énergie et avec suite.
D'abord, de Ténergie : en eflfet, nous oscillons sans cesse entre notre volonté et celle de Dieu. Nous avons à nous dégager du poids qui nous porte en bas.
Monter c'est s'immoler... Oui, c'est toujours faire un efiFort, c'est souvent se déchirer aux cailloux du chemin. Mais il s'agit de « forger notre âme ». Forger suppose qu'on frappe et qu'on brûle. Sans ce travail, l'âme restera molle, engourdie '.l'œuvre ne se fera pas, il n'y aura pas de marche en avant. Employons contre nous-même quelque peu de la sévérité que nous appliquons généreusement au prochain. Ce qui est si souvent injustice de notre part, deviendra 11 justice de traitement et justice d'opération.
A l'énergie, joignons l'esprit de suite. Rien ne vaut sans lui. Ne craignons pas de recommencer sans cesse. Si courageusement que nous partions, nous n'arriverons pas à marcher sans trébucher ou sans tomber. Relevons-nous, recommençons, reprenons le bâton du voyageur^ consolidons notre marche, et en avant!
On s'étonne, quand on a pris de bonnes résolutions, de se trouver si faible. Sans doute, il n'y a pas de quoi être fier, mais cette faiblesse rentre
dans les conditions de notre nature. Ce qui du moins peut nous réconforter, c'est de nous dire que chaque effort, chaque relèvement, constituent des actes de foi à l'égard de Dieu et d*amour pour sa volonté sainte. Il en résulte que nos faiblesses même, par leurs réparations généreuses, nous rapprocheront davantage de Dieu.
Reprenons ces principes, si simples à comprendre, mais si nécessaires pour nous former aux devoirs que nous avons envers nous-méme.
D'abord, respectons en nous l'image de Dieu ; puis développons les traits de cette ressemblance divine. Comment cela? Ce sera en visant le but et en y marchant avec fermeté et persévérance.
C'est en somme la conduite qu'on tient pour gérer ses affaires temporelles. On se surveille, on pense au but à atteindre, on le poursuit sans relâche. Nous serions coupables d'en agir autrement, quand il s'agit de nos intérêts supérieurs, de nos « affaires d'âme ». Cependant c'est ce que nous faisons.
N'en restons pas aux vues stériles, aux convictions sans pratique. Décidons-nous à traiter de la direction de notre âme, avec le même soin, la même intelligence que nous traitons nos affaires humaines. Nous en avons le devoir, mes Frères, et aussi nous y avons intérêt.
GOUVERNER SON INTELLIQENCE