GOUVERNER SON INTELLIGENCE
Mes Frères,
Il y a une morale de Tîntelligeuce, comme il y a une morale de la volonté, et il en doit être ainsi, notre intelligence ayant besoin de règles de conduite, comme notre volonté.
A quoi est destinée notre intelligence? Sans doute, à nous permettre, selon nos facultés ou nos études, de parcourir une partie plus ou moins étendue des connaissances humaines. Mais quelles que soient ces connaissances, l'objet propre de notre intelligence est d'atteindre la vérité, de nous donner « le tact du vrai », comme le disait Ampère.
Laissons de côté ce qui regarde les sciences humaines, pour nous bornera parler de la direction
de notre intelligence au point de vue de notre vie morale.
Chaque jour, nous sommes en face de points d'interrogation qui se posent relativement à notre conduite personnelle : devoirs religieux, rapports avec le prochain, conflits entre deux devoirs.
Dans rùn ou Vautre de ces cas à résoudre, notre intelligence doit discerner et juger. Son rôle est de nous éclairer, de nous guider, de nous montrer le but à atteindre, c'est-à-dire la vérité.
Malebranche a dit en ceci un mot grave et profond, c'est que « Fattention est la prière naturelle que nous faisons à la vérité ; elle a pour récompense la lumière ».
La première condition pour voir vrai et juste, ce sera donc de « faire attention », de regarder « avec attention ». Agir ainsi, c'est considérer la chose ou la personne qui nous occupe, en pesant les raisons qui pourront motiver ensuite notre jugement, c'est observer, analyser, comparer.
Gela fait, on réfléchit, ce qui augmente, en la doublant, la valeur de l'attention. Croyez-vous que cette double opération, qui semble si simple, si naturelle, se fasse communément?
Tantôt, on ne voit qu'un côté de la question, sans penser au reste. Tels ces gens qui, voulant louer un appartement, s'extasient sur le panorama qui se déroule devant les fenêtres, sans remarquer
que Tappartement est insuffisant pour loger leur famille.
Ou bien, on juge vite, avec un élan, une spontanéité qui, acceptables en certains cas, ne peuvent être la règle des actions habituelles de notre vie. Quelque vivacité d'esprit qu'on ait, il faut joindre à l'attention cet élément pondérateur qui est la réflexion. La réflexion était comparée par Victor Cousin au microscope. Le microscope nous permet d'atteindre un objet dans ses caractères les plus intimes, dans ses imperfections les plus cachées. Ce sera l'œuvre de la réflexion que de nous montrer avec cette netteté les détails ou les défauts de ce que nous examinons.
Écartez l'attention et la réflexion, nous glissons dans la légèreté, cette disposition des esprits qui voient tout superficiellement, posant leur regard, comme le papillon se pose sur une fleur, pour en repartir aussitôt, et aller se poser ailleurs. Gomment pourrait-on, avec ce papillonnement mental, prendre contact avec la vérité?
L'esprit léger voisine avec l'esprit brouillon, dont les idées ressemblent à ces écheveaux de fil où tout est mêlé dans un complet désordre : c'est l'incohérence. Il serait difficile de tirer de ces esprits quelque justesse morale ; ils ne sont pas préparés à penser bien ou à juger sainement.
Ce qui arrête la plupart des esprits légers et
des esprits brouillons, c'est l'effort à réaliser pour être attentif et réfléchir. Cet effort est nécessaire, il est de notre dignité personnelle de traiter notre esprit avec respect, et ainsi de le conduire au juste et au vrai, quoi qu'il en coûte.
Prenez Tbabitude de négliger Tattention et la réflexion, où aboutirez-vous? Vous arriverez, mes Frères, par la répétition de ces négligences, à vous faire un esprit faux.
L'esprit faux est le contraire de l'esprit sensé, réfléchi, clairvoyant.
L'esprit peut être faux, parce qu'il est borné; il manque d'étendue ; il n'a pas une étoffe suffisante, de même que celui qui n'a pas de culture artistique ne pourra sentir la beauté d'un tableau. Voyez les enfants, et même certaines grandes personnes, mettez sous leurs yeux une belle gravure d'un burin fin et précieux, ils la délaisseront pour le chromo traité avec de vives couleurs. La couleur a son rôle, mais vous saisissez là l'esprit borné qui ne voit que la couleur, pour qui la ligne n'est rien.
11 en est de même dans les choses de l'esprit, combien de problèmes graves sont résolus, haut la main, avec cette incompétence de l'esprit qui voit faux, parce qu'il ne voit pas tout ce qu'il devrait voir et qu'il ne s'aperçoit même pas des bornes qui renscrrcnt.
Autre variété de l'esprit faux. L'homme qui raisonne bien, mais en partant d'un principe faux.
Toute la chaîne de ses raisonnements sera faussée, de même que le ruisseau tout entier est contaminé, si la source n'est pas pure.
Partez de ce principe de Rousseau : u L'homme naît bon, la société le déprave. » Tirez-en les conséquences logiques et vous verrez quelle série d'erreurs vous produirez. Un point de départ défectueux suffit à tout fausser.
Il y a d'autres modes d'esprits faux ; on peut partir d'un principe vrai et mal raisonner.
Voici des parents qui professent qu'il est naturel d'aimer ses enfants. Ils partent de ce principe vrai, pour en déduire les conséquences de la plus impardonnable faiblesse. Ceux-là se faussent l'esprit, dans toute leur méthode d'éducation.
Ils sont nombreux les esprits qui ne savent pas se gouverner, qui étonnent par leurs erreurs ou par leurs paradoxes, tout uniment parce qu'ils n'ont pas su réfléchir, soit au point de départ, soit au bon enchaînement de leurs raisonnements.
Cherchons donc où nous en sommes, comment nous traitons notre intelligence, si nous avons à cœur de lui donner « le tact du vrai ». Prenons garde surtout à ne pas nous égarer, sous l'impulsion de nos idées personnelles. « Le plus grand
dérèglement de Tesprit, disait Bossue t, est de croire les choses parce qu'on veut qu'elles soient vraies. » Chez combien d'hommes existe-t-il ce redoutable dérèglement! Telle idée étant leur idée, devient pour eux une vérité démontrée. Ils ne s'aperçoivent pas que c'est ici à leur « moi » qu'ils obéissent, et non pas à la vérité cherchée et trouvée.
C'est ainsi qu'ils se font des systèmes en religion, en éducation, en morale, et personne ne pourra y contredire. Leur confiance en leurs idées est inébranlable. Ils sont de ceux que Nicole représentait comme raisonnant ainsi : « Si cela n'était pas, je ne serais pas un habile homme, or je suis un habile homme, donc... » Que voulez- vous répondre à ceux qui ont la naïveté de faire fonds sur un argument aussi inepte que celui-là*?
Le remède à toutes ces erreurs, le moyen de former son intelligence, de lui donner équilibre et aplomb, ce sera de mesurer les questions sur les principes que nous fournit notre conscience chrétienne.
On prend un mètre pour se rendre compte de la longueur ou de la largeur d'un objet. On prend les moyens connus pour éprouver l'or, l'argent, le diamant. On vérifie et l'on juge. C'est ce que
1. V. dans notre volume : Nos Devoirs envers Dieu^p. 185, un exemple de celte argumentation bizarre dans le fameux procès des « photographies d'esprits ».
nous avons à faire, en prenant pour mesure nos principes chrétiens, quand il s'agit de décider en matière morale.
Il ne s'agit pas de suivre nos impressions personnelles ; il s'agit d'écouter le maître de la vérité, de nous arrêter pour entendre sa parole, de prendre le temps de la faire pénétrer en nous. 11 s'agit d'être disciple de l'Évangile, et non pas notre propre disciple.
Si nous faisons cela nous donnerons à notre intelligence justesse et solidité. Au lieu d'aller à la dérive, elle sera maintenue et conduite par ce gouvernail que nous tiendrons d'une main d'autant plus assurée, que nous sentirons derrière nous la main puissante, la main divine du Christ.