ON EST OBLIGÉ ENVERS SON ORGANISME PHYSIQUE
Mes Frères,
Je VOUS exposais^ dimanche dernier, pourquoi nous sommes obligés envers nous-même. Nous continuons ce sujet en retendant à l'organisme physique, dont nous ne devons pas plus abuser que nous ne devons abuser de notre âme.
Le corps est un instrument d'action. Nous avons à prendre un soin prudent de cet instrument qui a, pour nous, la même valeur que, pour l'artiste, le clavier par lequel il exprime sa pensée musicale. S'il en brise les touches ou s'il les fausse, l'instrument au lieu d'être une aide, sera un obslacle. Pénétrés de cette pensée, les anciens l'accréditaient dans cette maxime bien connue :
Orandum est ut sit mens sana in corpore sano i.
1. « Prions pour avoir une âme saine dans un corps qui le soit aussi. » JuTénal, Satire X.
On a souvent reproché au christianisme de l'oublier, et de vouloir, par la mortification, écraser le corps pour consacrer la supériorité de Tàme. Dans le christianisme, dit-on, le corps devient un objet secondaire, un compagnon dangereux, à surveiller et à dompter.
Nous dirons ce qu'il y a de vrai et de faux dans cette objection; remarquons du moins que, dès les premiers jours du christianisme, saint Paul, cet énergique et vaillant apôtre, descendait jusqu'aux plus menues recommandations pour la santé de ceux qu'il avait quittés ; nous le voyons conseiller à l'un de ses disciples de « prendre du vin à cause de son estomac* ». Le corps et la santé comptaient donc pour quelque chose.
D'autre part, Notre-Seigneur, au cours de sa vie mortelle, n'a cessé de guérir des malades, aveugles, paralytiques, lépreux, il condescendait même jusqu'à guérir d'une simple fièvre la belle-mère de saint Pierre^.
Le Christ eût-il agi ainsi, s'il avait voulu nous enseigner l'imprudence, et le mépris absolu du
1. c( Ne continuez pas à ne boire que de l'eau, mais usez d'un peu de yin à cause de votre estomac, et de vos fréquentes infirmités ». /•■■ Épitre à Timothée^ yi, 23.
2. « Jésus étant venu dans la maison de Pierre vit sa belle-mère qui était au lit, avec la fièvre ; et, quand il lui eut touché la main, la fièvre la quitta; elle se leva aussitôt et les servit. r> Ev. selon St Matt.y VIII, 14, 15.
corps? Loin de là, il eût laissé mourir le plus vite possible tous ces malades : pourquoi entretenir la vie humaine?
Puisque le divin Maître rend la santé à ceux qui le sollicitent, c'est comme s'il nous disait : « Par votre prudence, par votre sollicitude — sans attendre un miracle — faites ce que j'ai fait ; prenez soin d'assurer la santé de cet organisme physique qui n'est pas tout, mais qui cependant a un rôle important. »
Il n'est pas douteux pourtant que le christianisme affirme, à la suite de son divin fondateur, la prédominance de Tàme. Quand il nous demande la mortification, il la demande pour que nous ne laissions pas opprimer notre âme par notre corps. Anima corpore utens, disait saint Augustin. L'âme doit user du corps, sans se laisser domestiquer par lui. Nous avons un devoir à accomplir, travail à achever, démarche à faire. Si la fatigue ou la mollesse nous poussent à la lâcheté, â reculer devant l'effort, il faut que notre âme, animée du désir du bien et de l'esprit de mortification, nous porte à affronter ce devoir qui nous pèse.
Se mortifier c'est faire mourir en soi les tendances mauvaises, qu'elles soient morales ou physiques, c'est les dominer, les annihiler. Nous savons bien que si l'être humain laissait tous ses instincts se développer, il s'ensuivrait de terribles désastres :
pour les uns Fabrutissement par Tivresse, pour les autres les sources de la vie taries ou empoisonnées. Cela ne doit pas être ; les plus nobles des anciens le proclamaient hautement, quand ils résumaient en ces deux mots la pratique de la morale : Sîistine, Abstine, supporter, s'abstenir. C'était une première vue de la mortification, telle que le Christ Ta précisée et élargie par ses exemples, autant que par les vertus auxquelles il nous appelle.
Nous parlions de saint Paul. Lui qui prenait un soin paternel de la santé des autres, il altérait la sienne, dont nous savons la fragilité, par ses travaux incessants. En agissant ainsi, il était dans Tordre. L'instrument, qui est notre organisme physique, s'use et vieillit, parce qu'il est d'essence finie, mais cette usure est une des conséquences prévues du travail : rien de plus noble ni de plus respectable.
Par contre, personne n'osera dire qu'altérer sa santé, en cherchant le plaisir, ce puisse concorder avec nos devoirs envers nous-même, et nous être un mérite aux yeux de Dieu.
Allons plus loin, prenons sur le vif une contradiction que nous rencontrons fréquemment. Tels se plaignent du maigre qui débilite leur santé; la simple observance du vendredi leur est un supplice devant lequel ils reculent. A l'église, les offices les fatiguent, les chaises ne sont pas assez confortables;
OU bien il y fait Irop cbaud, à moins qu'il n'y fasse trop froid. Et ce sont les mêmes qui passeront des nuits au bal, ou de fréquentes soirées au théâtre, empilés dans une salie de spectacle. Us ne craindront pas la transition de cette atmosphère surchauffée au froid d'une nuit d'hiver. Là, il s'agit de leur plaisir : cela vaut bien la peine d'affronter un danger. Ils font grief à l'Église de leur demander, pour honorer Dieu, une mortification, ils trouvent tout naturel que le monde leur en demande de pires, dès que leur vanité ou leur désir de jouissance y trouvent satisfaction. Tant il est vrai que l'amour du plaisir a des raisonnements et des sophismes aussi mauvais que l'égoïsme qui l'inspire.
Si nous voulons déduire de ces considérations un principe qui domine toute la question de nos devoirs envers notre organisme physique, un principe qui puisse nous être un guide assuré, nous dirons ceci : « Il faut, dans cet ordre de choses, avoir soin de ne jamais prendre pour une fin ce qui ne doit être qu'un moyen. »
Le but, pour toute notre personne, corps et âme, c'est celui qui nous est assigné pour notre destinée : commencer ici-bas une vie qui puisse se continuer dans l'éternité. Tout le reste est moyen, moyen utile, moyen indispensable, mais doit être subordonné à la fin.
Rappelons-nous un exemple que nous donnions récemment.
Les aliments que nous prenons ont de la saveur; cette saveur est coordonnée aux fonctions de noire estomac, elle est un moyen, une condition pour que Falimentation se fasse. Admettons-nous qu'on s'arrête à la saveur, qu'on la recherche pour ellemême, avec un attrait vif et même violent? Nous savons comment nous caractérisons ceux qui en font une habitude : nous les appelons des gourmands et nous avons du mépris pour une passion aussi avilissante.
Nous faisons, par ce jugement, l'application du principe posé : nous jugeons qu'ils transforment en fin ce qui n'est qu'un moyen, et, du coup, tout est faussé. Ce que nous disons en prenant pour comparaison la gourmandise, comme le faisait saint François de Sales, afin de ne pas entrer dans certains détails déplaisants, s'applique à d'autres fonctions vitales. On les fausse, on se rend coupable, en cherchant le plaisir comme un but, alors qu'il n'est qu'un moyen.
La vie du corps, mes Frères, doit être respectée, elle aussi ; rien ne saurait autoriser à la supprimer parle suicide.
Il suffit de croire en Dieu pour être convaincu que nous sommes placés en ce monde par Lui, que nous y avons une tâche à remplir, et que nous
devons rester au poste, jusqu'à ce que nous soyons relevés de notre faction.
Dans l'antiquité, les idées n'étaient pas très précises, avec des divinités aussi fantaisistes que celles dont Homère et Virgile nous retracent les hauts faits. Il n'est donc pas extraordinaire que la vie humaine n'ait pas semblé être un dépôt sacré. De même, chez les peuples où fleurit le panthéisme, où la destinée n est autre que l'anéantissement, à moins qu'elle ne consiste dans une série de transformations, là aussi on quitte volontiers ce monde, (( comme on sort d'une chambre remplie de fumée » , selon l'expression pittoresque d'un ancien.
Après la venue du Christ, le suicide disparut pour longtemps, c'est que sa doctrine imposait à l'homme des devoirs auxquels il ne peut se soustraire, devoirs personnels sur lesquels il sera jugé. C'est notre noblesse que d'avoir ces obligations : elles attestent notre libre arbitre et nous unissent, par la volonté, à Celui qui est le Maître suprême.
Il fallut l'affaiblissement des croyances, le désarroi des idées à certaines époques etaussi l'influence malsaine d'écrivains et de romanciers pour laisser le suicide reparaître dans la société chrétienne. Nous dirons de cette question, comme de celle du divorce, que, quels que soient les cas particuliers qui paraissent excuser telle détermination contraire à la loi de Dieu, le principe est absolu : nous appar-
tenons à Dieu, nous venons de Lui, nous allons à Lui. Nous n'avons pas le droit de disposer de la vie qu'il nous a confiée, car il nous Ta donnée pour en faire un usage déterminé, selon sa volonté divine.
Ce respect s*harmonise bien avec la doctrine de l'Église sur la résurrection des corps. Nous la professons, chaque jour, en récitant notre Credo : Je crois à la résurrection de la chair. Comment cela pourra-t-il se faire? Comment ce corps, désagrégé dans la poussière du tombeau, ressuscitera-t-il? Nul ne saurait l'expliquer : c'est l'un des nombreux mystères qui entourent tout ce qui touche à notre vie. Notre vie elle-même, qu'est-elle? La définition n'en a jamais été donnée, pas plus qu'on n'explique comment le grain jeté en terre se corrompt, pour devenir ensuite un germe vivant et fructifiant.
Si je n'ai pas d'explications à fournir parce que je n'en veux pas donner qui soient aventureuses, et qu'il est bon que nous touchions du doigt les limites de la science humaine, il est un point que je veux affirmer, c'est que nul, au nom de la science, ne peut faire à cette doctrine une objection. La raison est que la science ne connaît pas les éléments de la matière : elle a des hypothèses, des théories, point de doctrines vérifiées. Par conséquent personne ne peut venir nous dire : c'est impossible.
Nous garderons donc fermement notre foi ; nous la retrouvons dans toutes les traditions de Thumanité, la Sainte Écriture Taffirme avec netteté : « Le corps est semé dans la corruption, il ressuscitera dans l'incorruption. Il est semé dans Fabjection, il ressuscitera dans la gloire; il est semé dans la faiblesse, il ressuscitera dans la force. Il est semé corps animal, il ressuscitera corps spirituel » (I Cor., XV, 42, 43, 44.»).
C'est à cause de ces destinées supérieures que rÉglise traite avec révérence la dépouille mortelle de ses enfants, encense ce corps qui a été le temple du Saint-Esprit, marqué des saintes onctions, et qu'elle propose à notre vénération les précieux restes des saints.
Pour la même raison, elle prohibe Tincinération ou la crémation des corps, coutumes païennes contraires à toutes les traditions de TÉglise. Si, depuis quelques années, ces coutumes se sont introduites dans notre société, c'est à lïnsligation des sectes impies qui ont voulu enlever ainsi, comme l'indiquait un document de la franc-maçonnerie, « les vieilles opinions sur Tàme spirituelle et la vie présente^ ».