Cité par Fouillée, Nietzsche et Vimmoralisme, p
nos DiSYOIRS ENVERS NOUS-MÊME. 3
seul au monde! » Même dans cette hypothèse, nous aurions à réaliser la loi de notre nature. S'il n'y avait sur la terre qu'un seul arbre, et que cet arbre fût un chêne, ce chêne produira, selon sa nature, des glands et non pas des pommes ou des poires. Il n'en saurait être autrement de notre nature, elle doit produire ses fruits à elle, et notre grand Corneille montrait quels ils doivent être quand il disait que « l'homme est fait pour se surpasser ».
Autre hypothèse, forgée par Renan, dans l'un de ses ouvrages les plus odieux, où ce grand démolisseur manifeste ce cynisme moral qui a caractérisé la dernière partie de sa vie : « Supposons, dit-il, que le monde doive finir dans deux ou trois jours; tout ce qui est barrière dans la vie humaine disparaîtra. Nos instincts reprendront résolument leurs droits, nous en sentirons la légitimité. » Honteuses paroles! Comment! Parce que le monde va finir, nous cesserions d'être des hommes, pour devenir des fauves, se ruant sur la proie convoitée — de quelque ordre qu'elle soit — sans autre règle que nos instincts de jouissance !
Ce que nous disions précédemment revit ici.
Quelque âge qu'ait le monde où nous sommes, notre nature n'en a pas moins son orientation particulière. Et, derrière ce monde écrasé à jamais, Dieu reste, Dieu, le penseur de Tordre universel, le
législateur des lois de notre nature, le jiige dernier et le vengeur de leur violation.
Il en est qui, se retranchant dans une feinte modestie, diront que c'est bien peu de chose qu'un homme, simple atome dans cet immense univers, se mette hors des lois de sa nature. A quoi nous répondrons que chacun de nous est peu de chose assurément, mais ce roseau est un « roseau pensant », il aune personnalité, une responsabilité, il peut agir, en bien ou en mal sur lui et sur ses semblables : son action se mesure à la puissance de son libre arbitre.
Les anciens, mes Frères, dans l'antiquité païenne, avaient eu, par la voix de leurs philosophes, l'intuition de ces vérités, quand ils disaient qu'il faut (( vivre selon la nature ». La formule était vague et dangereuse, parce qu'ils ne définissaient pas clairement ce qu'est la nature, d'où il résulte que chacun pouvait la comprendre à sa façon. Cette pensée n'en contenait pas moins tout le fond de vérité que je vous prêche, c'est-à-dire qu'il faut harmoniser notre vie avec notre nature telle que Dieu l'a faite, en nous demandant d'aller de l'avant et de nous perfectionner.
Notre-Seigneur est venu confirmer ces intuitions, et dire la parole définitive. Il ne s'agit pas seulement de nous conformer à la raison et à la nature, mais de faire la volonté de Dieu — avec, au cœur.
Tamour de Celui qui a posé ces lois et établi cet ordre : Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel! Nous sommes les enfants du Père du Ciel, nous avons à lui obéir, dans les sentiments d'une affection toute filiale.
D'où viennent donc ces récriminations, ces objections, ces révoltes : « Je veux vivre ma vie, je ne suis pas obligé envers moi-même, je veux jouir, je ne fais de tort à personne? » Elles viennent de ce que Ton manque de cette vie intérieure que tous les saints, tous les grands chrétiens, tous les moralistes sérieux ont préconisée. La vie intérieure n'existera jamais chez ceux qui éparpillent leurs pensées dans la légèreté, la frivolité, les riens de chaque jour, qui ont peur de se recueillir, qui se refusent à l'examen de conscience, dont l'âme n'est jamais élevée par la méditation des grands problèmes.
Uuand ils disent, avec une insouciance qui fait trembler : « Plus tard! Quand j'aurai fait ma fortune, quand j'aurai terminé mes affaires! » comme si nous avions deux vies à mener ici-bas; comme si Notre-Seigneur ne nous avait pas avertis : « Prends garde, cette nuit, Dieu te redemandera ton âme ! » Quand ils disent cela, ne prouvent-ils pas la nullité d'une vie intérieure, où jamais leur âme n'a une pensée sérieuse, ni un élan vers les hauteurs du bien?
Puis, chez eux, absence de prière : c'est le terreà-terre infime et grossier. Comment s'étonner que, dans ces âmes abaissées, on n'entende plus que le cri de la jouissance?
Pour vivre d'une vie intérieure, où Ton se retrouve pour se ressaisir, il faut d'abord régler nos pensées. On se plaint parfois du tumulte qu'elles causent : à qui la faute? Il est vrai de dire que, selon notre tempérament, nos pensées sont plus ou moins vivaces, nos associations d'idées plus ou moins rapides. Mais nous pouvons maîtriser cette e£Pervescence, tout d'abord en nous opposant aux premières divagations qui surviennent.
L'un des moyens les plus pratiques et les plus sûrs sera d'avoir une idée centrale qui nous domine, et nous inspire un stirsum corda perpétuel : l'idée que nous venons de Dieu, que nous allons à Dieu, que par conséquent nous sommes toujours obligés envers nous-même, puisque nous sommes obligés envers Lui.
La vie n'est que d'un instant, mes Frères, mais nous y commençons notre éternité. Nous pensons, nous aimons, nous voulons : c'est toute la vie humaine. Il s'agit que tout cela se fasse de manière que l'éternité soit le prolongement heureux de nos pensées, de nos sentiments, de nos volontés terrestres.