IMPORTANCE DE I.A MORALE
Dans la Philosophie du devoir nous avons tâche d'établir les principes régulateurs de nos actes; dans Nos devoirs et nos droits, nous allons essayer d'en faire l'application : ce sera compléter la morale spéculative par la morale pratique et instituer dans son ensemble la philosophie nïème de la vie.
Il ne faut pas confondre la morale avec d'autres sciences qui s'occupent également de la vie luimais©* telle que l'histoire proprement dite, la phi-
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losophie de l'histoire, la pédagogie et la politique. La morale montre ce que les faits devraient être , pour être conformes à l'idéal du bien et de la justice que chacun de nous porte en soi ; l'histoire expose ce qu'ils ont été dans le passé et ce qu'ils sont encore dans le présent ; la philosophie de l'histoire en explique le comment et le pourquoi, c'est-à-dire les conditions et les causes. Quant à la pédagogie et à la politique, s'éclairant à la fois des lumières de la raison et de celles de l'expérience, elles enseignent de quelle manière et dans quelle mesure on peut, dans un temps et dans un pays donnés, imprimer aux faits plus de rectitude et d'élévation, c'est-à-dire rapprochât le réel de l'idéal auquel il doit tendre constamment, sans pouvoir jamais l'atteindre.
La véritable essence de la morale déterminée, la marche à suivre pour l'organiser s'en déduit d'elle-même. Puisqu'elle apour objet l'idéal et non le réel, elle procédera rationnellement et non expérimentalement. Les actions soumises à son examen auront beau être autorisées par les coutumes les plus anciennes et par la pratique des peuples les plus divers, elles ne trouveront pas grâce devant elle, si elles contredisent par quelque point la raison absolue et la justice éternelle. C'est
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assez dire que cette science est impossible pour ceux qui ne croient qu'à l'expérience ou à la tradition et qui rejettent la raison. C'est pourquoi nos positivistes traitent aujourd'hui des mœurs des hommes comme on traite de celles des animaux, et font de la morale un simple prolongement de l'histoire naturelle, tandis que nos traditionalistes proscrivent, sous le nom de morale indépendante, toute morale rationnelle et scientifique. Ce n'est donc ni au point de vue de l'empirisme ni au point de vue du traditionalisme, mais au point de vue du rationalisme, qui a été celui de Platon et de Malebranche, de Kant et de Jouffroy, que nous devons nous placer pour traiter de la morale pratique, c'est-à-dire pour déterminer nos devoirs et nos droits.
Partant des grands principes moraux que la raison nous fournit et que nous avons précédemment essayé de formuler avec toute la précision possible, nous les suivrons dans leur application aux principales questions soit de la vie privée soit de la vie publique. Ajoutons que nous procéderons à ce travail avec une sincérité toute philosophique, mettant autant de soin à chercher les difficultés que d'autres en mettent à les fuir, déclarant les avoir levées quand nous croirons l'avoir fait, et
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confessant qu'elles subsistent quand elles auront résisté à tous nos efforts. C'est là, suivant nous, le seul moyen d'obtenir des résultats sérieux et d'imprimer à la morale un mouvement progressif. Tout le monde sait bien qu'elle n'est pas plus arrivée à sou achèvement et à sa perfection que les autres sciences. Pourquoi donc faire semblant de croire le contraire et en traiter comme d'une science dont tous les problèmes sont résolusavec une entière évidence et une pleine certitude ? N'est-ce pas vouloir qu'ils ne le soient jamais ? Pour lever les difficultés qu'on rencontre dans la moral» 1 , comme dans les autres genres d'études, il faut d'abord les voir, les reconnaître et ensuite, les signaler aux autres. Tels sont du moins les principes du rationalisme scientifique dont nous faisons profession.
Mais cette morale que nous voulons constituer, vaut-elle la peine qu'on s'en occupe et peut-elle être bonne à quelque chose ? On n'en doutera point, ^\ si l'on songe qu'elle satisfait un des plus nobles besoins de l'homme cultivé, celui d'apprendre de quelle manière il doit gouverner sa vie entre le principe inconnu d'où elle s'échappe et le terme mystérieuxoù elle aboutit. Nous savons bien que les hommes n'éprouVent pas tous le besoin de ré-
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soudre scientifiquement et par eux-mêmes une question semblable. La plupart en reçoivent la solution toute faite de la société dans laquelle ils vivent et l'acceptent de confiance. Ils la trouvent impliquée, à des degrés divers de rectitude et de perfection, clans les mœurs, dans les opinions, clans les institutions de leur temps et de leur pays, et ne songent pas à l'en dégager pour la rendre plus exacte et plus pure. Mais enfin il est des esprits — et ce sont précisément les plus vigoureux et les mieux trempés — que la question morale tourmente et qui veulent, bon gré, mal gré, en avoir une solution rationnelle. Or, qui oserait dire que l'aspiration qui les porte à résous dre un tel problème, c'est-à-dire à s'élever jusqu'à la philosophie des mœurs, soit moins légitime que celle qui en pousse d'autres à remonter jusqu'à la philosophie des sciences, jusqu'à celle de la littérature et des arts, jusqu'à celle de l'industrie ? 11 n'y a nulle' raison de condamner la morale, quand on accorde à la logique, à l'esthétique et à l'économie politique une pleine approba tion.
De tous les éléments sociaux les mœurs sont, en effet, celui qui a le plus d'importance ; car, sans la vie morale, la vie scientifique, la vie littéraire,
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la vie matérielle elle-même, ne tardent pas à s'appauvrir et à s'éteindre. C'est en vain que l'industrie se développe dans un pays, si ceux qui s'y livrent, faute de comprendre et de pratiquer leurs devoirs réciproques, épuisent en luttes stériles les forces destinées à la rendre féconde. C'est en vain que les sciences et les lettres y prennent un es sor plus ou moins brillant, si, au lieu d'élever l'homme, elles l'abaissent, si au lieu de s'adresser aux aspirations spirituelles et suprasensibles d'où émane toute civilisation, elles ne tendent qu'à la satisfaction de ces appétits grossiers dont la prédominance nous ramènerait à la barbarie. Industrie, science, littérature, tout cela — l'histoire nous l'atteste avec une autorité souveraine — n'empêche pas les peuples les plus puissants de déchoir et de rouler sans retour sur la pente de la décadence, si la vie morale a cessé de les animer et de les soutenir. C'est que toutes ces choses ne sont que des effets et que la vie morale est une cause, si bien que, quand elle vient à défaillir, tout défaille avec elle. Il importe donc de la maintenir pour elle-même d'abord et ensuite à cause des conséquences que son extinction ne manque jamais d'entraîner à sa suite.
Les peuples dont la civilisation a précédé la nô-
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tre en Occident et qui nous ont faits ce que nous sommes, les Grecs et les Romains, ne l'ignoraient pas. Malgré la juste importance qu'ils attachaient aux institutions libres, ils mettaient les moeurs encore au-dessus. A quoi servent, disaient-ils avec beaucoup de sens, les lois sans les mœurs ? Ils savaient bien que les bonnes mœurs corrigent les funestes effets des institutions les plus mauvaises et que les mauvaises mœurs neutralisent le s heureux effets des institutions les meilleures, en attendant qu'elles en déterminent la chute. Ce sont des vérités qu'on ne saurait se lasser de redire dans notre pays dont l'histoire est déjà bien vieille, mais dont la liberté est encore bien jeune, et où l'on ne semble pas se douter des austères devoirs qu'elle impose à ceux qui l'aiment. La liberté consiste à être peu gouverné et la plus grande liberté à être gouverné le moins possible. Or, quel est le peuple chez lequel ce maximum de liberté ou, ce qui revient au même, ce minimum de gouvernement peut impunément s'établir? Celui chez lequel les .citoyens ont des mœurs, c'est-à-dire savent se régler et se gouverner eux-mêmes, sans avoir besoin que les lois et les pouvoirs publics interviennent sans cesse pour les mettre à la raison. C'est donc avant tout
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à faire fleurir parmi nous les mœurs, que nous devons aujourd'hui nous appliquer.
L' enseignement rationnel de la morale ne peut /que contribuer à un résultat si salutaire. Il en est, / en effet, de nos facultés morales comme de nos ficultés scientifiques, littéraires et industrielles, elles ont besoin d'une culture spéciale. Elles n'arrivent pas d'elles-mêmes à toute la perfection dont elles sont susceptibles : ici, comme ailleurs, il faut que l'homme s'en mêle, c'est-à-dire que l'art s'ajoute à la nature. En nous forçant à nous replier sur nous-mêmes, pour analyser les grands principes qui doivent présider à notre conduite et les tendances plus ou moins énergiques qui en favorisent ou en contrarient l'application, un tel enseignement développe en nous la première et la plus haute de nos facultés, la conscience, la raison pratique. En nous accoutumant à la consulter et à soumettre toutes nos actions à la décision de ce maître intérieur, il nous donne, avec la précision et la rectitude du jugement, cette gravité et cette dignité de caractère sans lesquelles il n'y a pas de vraie honnêteté. Il y a bien de la différence, en effet, entre la morale enseignée rationnellement et la morale transmise mécaniquement. Nous nous approprions et nous assimilons l'une au point
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delà faire passer pour ainsi dire dans notre propre substance ; nous ne recevons l'autre qu'à la surface de notre être et la gardons comme quelque chose d'extérieur et d'étranger. Dans le premier cas, le moteur de nos actions est en nous, est nous-mêmes ; dans le second, il est au dehors, dans la personne d'autrui; dans le premier cas, nous vivons réellement et sommes réellement des hommes ; dans le second, nous simulons la vie, nous ne sommes que des automates.
Aussi l'enseignement rationnel de la morale at— il toujours occupé une grande place et exercé une salutaire influence à côté de celui des sciences, Vdes lettres et des arts. Les anciens en trouvaient de toutes parts, autour d'eux, les sources ouvertes : ils n'avaient pour ainsi dire qu'à se bais ser pour y puiser largement. Bossuet lui-même ne peut s'en taire : il s'extasie sur Platon, sur Aristote, sur tous ces philosophes qui remplirent, dit-il, la Grèce de leurs beaux préceptes. Un cardinal de la Renaissance va encore plus loin : il déclare, après avoir lu Epictète, qu'il devient rouge comme sa pourpre au spectacle des vertus de ce païen. Les modernes ont continué l'œuvre des anciens et poussé encore plus loin qu'eux soit l'épuration de l'idée du bien, soit la détermination
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de nos devoirs et de nos droits : les seuls noms de Malebranche, de liant et de Jouffroy le disent assez. Cependant ce grand mouvement des sciences morales n'a pas été toujours également heureux : à côté du bien, on peut faire la part du mal. S'inspirant des principes de la philosophie des sens, qui assimile l'homme au simple animal, Aristippe et Èpicure dans l'antiquité, Hobbes, Helvétius etVolney,àune époque plus récente, les appliquent à la direction de la vie humaine : ils professent la doctrine du plaisir ou celle de l'intérêt. En seplaçantau même point de vue, Saint-Simon et Fourier sont conduits à proclamer l'un le dogme de la réhabilitation de la chair, l'autre celui de l'attraction passionnelle, et sont amenés tous deux à condamner et les droits de l'homme et la Révolution française, qui en a été l'éclatante revendication. Dès qu'on ne voit dans l'homme qu'un animal, sans plus, il est naturel, en effet, qu'on méconnaisse et ses devoirs et ses droits et qu'on regarde les luttes, auxquelles ces derniers ont donné lieu comme des luttes absurdes et inexplicables.
i II résulte de toutes ces considérations que l'enseignement de la morale s'impose à nous pour (ainsi dire de lui-même, comme l'expression d'un besoin moral et d'un besoin social tout ensemble.
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lia, en effet , pour objet d'établir des vérités et de combattre des erreurs sur lesquelles on ne s aurait fermer les yeux sans péril ; car le triomphe des unes ou des autres peut entraîner le salut ou la perte non seulement des individus, mais encore de la société.
Nous savons bien que certaines personnes plus préoccupées de la pratique que de la spéculation, et qui ne comprennent pas très bien les conditions de cette dernière, ne sont pas tout à fait de notre avis. ■ Elles trouvent qu'il est inutile et même dangereux de revenir sur les matières que nous voulons trai ■ ter. Inutile, car combien, disent-elles, n'a-t-on pas écrit là- dessus, depuis plus de sept mille ans qiïily a deshommes et qui pensent ; dangereux , car à débattre ces problèmes difficiles, on risque d'introduire de nouveaux ferments de discorde au sein d'une société déjà trop divisée et qui se meurt de ses divisions mêmes^Sans doute beau- K^\coup d'écrivains illustres, soit de l'antiquité, soit des temps modernes, ont. traité avant nous de nos devoirs et de nos droits ; mais leurs ouvrages, mal • gré ce qu'ils ont d'éternel, répondaient par bien des points aux seules préoccupations de leur temps : ils ne répondent plus à celles du nôtre. Chaque siècle a, en effet, sa manière propre de poser le problème
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de la vie et ceux qui en dépendent, de sorte que les solutions de la veille ont toujours besoin d'être profondément remaniées pour s'adapter aux questions du lendemain. De plus, àmesure que la réflexion se développe, elle devient plus exigeante j au lieu d'élever seulement des doutes, comme autrefois, sur la légitimité de telle ou telle action particulière, de telle ou telle loi de détail, elle met en suspicion le principe même de l'ordre moral et les institutions essentielles de l'ordre social. C'est pourquoi le moraliste d'aujourd'hui ne peut se borner, comme ses devanciers, à classer les devoirs et les droits avec plus ou moins d'exactitude et à les développer avec plus ou moins de netteté : il est obligé, pour satisfaire aux objections qui se produisent de toutes parts, d'agrandir son horizon en s'élevant jusqu'à la région des principes. En s'acquittant de leur tâche, ses prédécesseurs ne l'ont pas dispensé de remplir la sienne ; car de nouvelles difficultés, sorties du mouvement incessant des idées et des faits, appellent chaque jour des solutions nouvelles. C'est d'ailleurs faire trop bon marché des sciences morales que de s'imaginer que les moralistes n'ont qu'à se tramer sur les traces des anciens et à répéter leurs maximes comme des oracles. Nous rendons pleine justice
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au génie priniesautier des penseurs d'autrefois ; mais nous osons croire que les philosophes modernes les ont complétés et rectiflésfc^ plus d'un point, sur l'esclavage, sur la famille, sur la propriété, par exemple. Aussi les transformations que ces derniers ont opérées dans le domaine de la société ne font pas trop mauvaise figure à côté de celles que les physiciens ont réalisées dans le domaine de la nature.
Quant au danger qu'il peut y avoir aujourd'hui à traiter des grandes vérités de l'ordre moral, nous avouons qu'il nous échappe complètement. Dans un temps où la société est si divisée en matière religieuse et politique, où tout chancelle, où tout branla, suivant l'expression de Pascal, et en nous et hors de nous, n'est-il pas bon de chercher quelques points fixes autour desquels tous les cœurs honnêtes puissent se rallier ? Puisque les questions politiques et religieuses nous séparent en deux ou trois peuples ennemis, au sein des mêmes frontières, pourquoi ne pas nous rattacher à ces grands principes moraux qui seuls peut-être peuvent nous unir et nous maintenir en corps de nation ? Si nous jetons les yeux sur la vaste ligne qui s'étend chez nous de l'ultramontanismeau positivisme, de l'absolutisme au radicalisme, nous ne voyons
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que dissentiments et hostilité : c'est le théâtre de la discorde et de la guerre. Que ne les tournonsnous vers le^&mp de la morale ? Nous y trouverions, à travers quelques dissidences de détail, un accord général et dominant : c'est le théâtre de l'harmonie et de la paix. C'est là. par conséquent, qu'il faut, tous tant que nous sommes, nous donner rendez-vous pour travailler de concert au relèvement de notre commune patrie.
Nous espérons que ce travail contribuera, pour son humble part, à un tel résultat. Nous nous sommes proposé, en l'entreprenant, de raffermir le sol moral ébranlé, c'est-à-dire de consolider les fondements rationnels de chacun de nos devoirs et de chacun de nos droits et d'établir sur une base indestructible ces idées de haute moralité et de sage liberté qui sont si étroitement unies entre elles et sans lesquelles il n'y a ni dignité pour les individus ni grandeur pour les nations.
Nous voudrions le pousser et le mener à fin avec cette ardeur communicative qui entraîne les esprits les plus divergents, les âmes les plus rebelles, et les fond en une unité vivante. Mais pour cela l'intention ne suffit pas : il y faut ce souffle d'enthousiasme, mens dicinior, comme disaient les anciens, qui nous soulève de terre et qui n'est pas
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donné à tout le monde. Nous l'exécuterons du moins avec cet esprit philosophique qui s'appliquo à subordonner à un seul principe, à une idée maîtresse, toutes les vues de détail et à les organiser en système. Si notre livre a quelque originalité, elle sera là : c'est par là qu'il se distinguera de la plupart des ouvrages publiés dans ces derniers temps sur les mêmes matières. Toutes les idées y seront comme suspendues à une seule que nous avons consacré une grande- partie de notre précédent ouvrage à établir, à l'idée du bien sainement conçu , c'est-à-dire à l'idée de la perfection spécifique de l'homme considérée comme la fin suprême de la vie. Notre travail sera cette idée développée ; cette idée est déjà notre travail en abrégé.
Reprenons-la avec quelque détail.