‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 16 sur 70 · NOS DE · texte numérisé non relu

NOS DE

Dire une chose et en penser une autre, lors même qu'il n'en résulterait pour autrui aucun dommage, est une atteinte à notre dignité d'homme. Cela suppose toujours que nous manquons de respect à la nature humaine que nous portons en nous, et quenou.j nous détournons des grandes fins de toute créature libre et raisonnable. Le mensonge constitue une véritable déchéance, puisqu'il nous ravale au rang dis êtres sans volonté, sans personnalité, sans caractère. Il fait de nous des choses et même- moins que de* choses, suivant la remarque de Kant; car quelqu'un peut tirer parti d'une chose et la faire servira la fin pour laquelle elle est faite, tandis que le menteur manque lui-même sa fin, en détournant de sa destinée naturelle la faculté qu'il a de communiquer ses pensées. Aussi le menteur se rend méprisable non seulement aux yeux des autres, mais encore et surtout à ses propres yeux, parce qu'il offense l'humanité en sa personne. C'est pourquoi il porte partout avec lui le sentiment amer de son indignité et de sa bassesse : son infamie, dit le philosophe allemand, s'attache à lui et le suit comme son ombre.

Le mensonge est si bien une défaillance de la volonté de ]='«nergie morale, c'est-à-dire, en définitive, de la nature humaine, que les anciens ne le concevaient que dans les êtres les plus faibles, dans l'enfant dans la femme, dans l'esclave. Il leur paraissait incompatible avec la dignité virile et, à plus forte raison avec la noblesse héroïque. Le type le plus admiré dû héros chez les Grecs, Achille, ne peut souf-

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frir le mensonge : il déclare qu'il hait, à l'égal des portes de l'enfer, celui qui a une pensée sur les lèvres et une autre au fond du cœur. Il en est de même des grands types de l'énergie morale, durant les âges historiques : qui peut se représenter Caton, le fier Caton, s'abaissant jusqu'à ruser et à mentir? Enfin, au moyen âge, à cette époque où le sentiment de la dignité humaine éclata parfois d'une manière admirable, la franchise était devenue le caractère distinctif du gentilhomme. Lui dire : « Tu en as menti », était de tous les affronts le plus sanglant et le plus inexpiable. Nous trouvons comme un écho de ces sentiments magnanimes dans une œuvre du plus grand peintre de la dignité romaine et de la dignité chevaleresque, dans le Menteur de Corneille.

L'habitude de mentir est la fausseté. Ce vice ne va jamais seul ; il en suppose beaucoup d'autres : « La Bible, dit Kant, date le premier crime par lequel le mal est entré dans le monde, non du premier fratricide, mais du premier mensonge, et elle désigne comme l'auteur de tout mal le menteur primitif, le père des monsonges. » Un homme accoutumé à se jouer de la vérité, dans les entretiens de la vie ordinaire, ne fait aucun cas de sa parole; s'il n'y manque pas ouvertement, il cherche à l'éluder par mille subterfuges, tandis que celui qui pratique habituellement la franchise regarde une promesse comme quelque chose de sacré. Le mensonge engendre la déloyauté, et la loyauté est fille de la franchise.

C'est aussi du mensonge que dérive l'hypocrisie.

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L'hypocrisie, en effet, n'est pas autre chose que la fausseté se servant, non seulement des paroles, mais encore des actes comme d'un système de signes, pour simuler des pensées et des sentiments sans réalité, principalement en matière religieuse. C'est la fausseté, avec cette circonstance aggravante qu'elle s'applique aux choses que tout le monde a coutume de respecter, qui doivent être recherchées pour ellesmêmes comme des fins, et qu'elle s'en sert comme de simples moyens, pour atteindre des fins subalternes et inférieures. Or c'est là une monstrueuse interversion des véritables rapports des choses, et une déplorable transgression des lois qui les régisssent. Si l'hypocrisie est considérée comme le plus odieux de tous les vices, c'est qu'elle implique tous les autres, et dénote une corruption foncière et radicale. 11 faut, en effet, qu'an homme ait perdu tout sentiment de dignité personnelle, pour passer sa vie a produire des paroles et des actes sans rapport avec le fond de son être, a se faire passer pour ce qu'il n'est pas, à représenter un personnage qui n'est pas le sien, en un mot — comme le mot hypocrite lui-même le ( ]it ) — à jouer la comédie. Il faut qu'il soit profondément perverti pour faire semblant de penser ce qu'il ne pense pas, d'aimer ce qu'il n'aime pas; pour se jouer des sentiments les plus respectables, des croyances les plus sacrées, au point de s'en faire un moyen d'avancement et un objet de lucre. C'est la pire des corpuptions, celle de ce qu'il y a de meilleur, aorruptio optimi pessima. Aussi quel mépris et

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quelle indignation nous inspirent les types consacrés de ce vice hideux ! Je ne parle pas de ceux que l'antiquité nous a transmis — ils sont assez rares, sans doute parce que l'hypocrisie y était moins lucrative que cheznous, — je parle de ceux qui ont étécréés par la littérature moderne, depuis le Faux-Semblant du Roman de la Rose, jusqu'à cette vieille Macette de Régnier,

Dont l'œil tout pénitent ne pleurait qu'eau bénite,

et jusqu'à ce bon monsieur Tartufe de Molière,

Qui venait d'un air dou.c Tout vis à vis des gens se mettre à deux genoux,

ce qui ne l'empêchait pas de faire bonne chère à la table d'Orgon, de chercher à séduire sa femme, à voler son bien, et de lui répondre, quand il voulait le chasser de la maison où il l'avait reçu gueux et mendiant :

C'est à vous d'en sortir; c'est moi qui suis le maitre.

La coupable habitude de faire de la religion un simple moyen pour atteindre une fin étrangère, affecte diverses formes. Il y a des écrivains qui mettent leur plume au service de croyances qui ne sont pas les leurs, et qui sacrifient leurs convictions intimes à des intérêts mesquins. Il y a des médecins et des commerçants qui, pour s'attirer une clientèle d'une certaine catégorie, feignent des sentiments qu'ils

n'ont pas et en font grand étalage. Il y a même eu, à certaines époques, des fonctionnaires publics qui se livraient ostensiblement à des pratiques religieuses eu opposition avec leur manière devoir, pour se faire bien noter de leurs supérieurs hiérarchiques. Toutes ces manières d'agir impliquent un avilissement de la personne humaine. Les ministres des différents cultes doivent bien se garder de les encourager, en accueillant avec des semblants d'estime ceux qui se les permettent : ils se rendraient complices de leur turpitude. Qu'ils ne leur témoignent que du dédain, et la race en sera vite diminuée, au grand profit de la morale et de la religion elle-même.

La fausseté, la déloyauté, l'hypocrisie, ne sont que des variétés d'un vice plus général, qui est la bassesse, c'est-à-dire l'état d'un cœur qui ne sent pas sa valeur et son élévation, et qui agit en conséquence.

L'homme, considéré dans le système de la nature, a, suivant le philosophe de Kœnigsberg, une valeur vulgaire, analogue à celle des autres animaux qui couvrent le sol. Il a plus de force physique que les uns, moins que les autres, et partant un prix plus ou moins grand au point de vue commercial, ou en d'autres termes, au point de vue des services qu'on en peut tirer. L'intelligence, c'est-a-dire la faculté qu'il a de se proposer à lui- même des fins et de combiner des moyens en vue de celles qu'on lui assigne, ajoute à sa valeur, sans le mettre pourtant hors de pair. Mais l'homme, considéré dans le svtème de la moralité,

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c 'est-à-dire comme personne, comme sujet d'une volonté libre et d'une raison pratique qui la règle, est au-dessus de tout prix. Il n'est plus un moyen relativement aux fins d'autrui, ni même relativement à celles qu'il lui plaît de se poser : il est lui-même une fin. C'est pourquoi il possède une valeur intrinsèque absolue, une dignité qui doit imposer le respect aux autres et à lui-même. C'est par là que tout homme est l'égal d'un autre homme ; qu'il a le droit de n'être pas traité comme un simple instrument, et de \ revendiquer hautement son autonomie et son indépendance. C'est là la racine de toute morale, non seulement individuelle, mais encore sociale ; c'est là le principe de la liberté et de l'égalité devant la loi, telqu'ilaété v formulé parla Révolution.

Un homme peut avoir peu de valeur comme animal, être dépourvu de force, de richesse, d'habileté, c'est-à-dire de cette intelligence inférieure, qvii se met au service des appétits; mais il a, même alors, beaucoup de valeur comme être libre et raisonnable, c'est-à-dire comme être moral. Cette valeur, il doit en avoir le sentiment profond ; il doit se tenir lui-même en haute estime; il doit respecter par dessus tout sa dignité d'homme et la faire respecter des autres : s'il ne le fait pas, il est un homme bas, un indigne.

Mais que devient, avec cette doctrine, cette vertu qu'on nomme l'humilité? Elle subsiste tout entière, non pas telle que l'entendent certains auteurs, qui l'outrent et l'exagèrent, mais telle qu'il faut l'entendre réellement. Quand je me compare, moi, homme

imparfait, au type de perfection que m'offre ma conscience; moi, homme réel, à l'homme idéal que je conçois, je ne puis m'empêcher de juger qu'il y a infiniment loin de cet original auguste à la copie grossière que j'en ébauche dans ma conduite; j'ai le sentiment mélancolique de ma faiblesse et de mes défaillances. C'est en cela que l'humilité consiste. Elle est une vertu, puisqu'elle n'est que la conformité de nos pensées et de nos actes à la vérité, c'està-dire à la nature des choses, et qu'elle nous porte à ne pas nous complaire dans notre perfection apparente, et à nous rapprocher de plus en plus de cet idéal dont nous nous sentons si loin.

Mais il y a une fausse humilité, qui n'est point une vertu. C'est celle qui consiste à nous trop ravaler au-dessous des autres ; car cela ne peut venir que de ce que nous ne voyons pas les choses telles qu'elles sont, ce qui est un défaut au premier chef, ou de ce que, les voyant telles qu'elles sont, nous feignons de ne pas les voir ainsi, pour capter la faveur de ceux auxquels nous nous comparons, ce qui est un acte de fausseté, d'hypocrisie, et partant, un avilissement de la personnalité. C'est aussi une fausse humilité que celle qui consiste à nous refuser à nous-mêmes toute valeur morale, et à nous mésestimer profondément. D'un côté, elle implique une erreur sur nous-mêmes, puisque nous sommes , quelles que puissent être nos imperfections, d'une valeur éminente en tant qu'êtres moraux ; d'un autre, elle peut être funeste à notre vie

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morale, car celui qui ne s'estime pas n'aspirera jamais à rien faire d'estimable 1 .

C'estpourquoi Pascal, bien qu'il ne se soit pas toujours tenu lui-même k égale distance de ces deux extrêmes, voulait que l'homme ne se mit ni trop haut ni trop bas : « S'il se vante, disait -il, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante 2 '. » Et ailleurs « : Il est dangereux de trop faire voira l'homme combien il est égal aux bêtes, sans lui montrer sa grandeur. Il est encore dangereux de lui trop faire voir sa grandeur sans sa bassesse 3 . » Bossuet n'est pas moins explicite. En même temps qu'il s'élève contre ces stoiques superbes, qui se placent à côté des dieux, dans un Olympe de leur façon, il se déchaîne contre ces épicuriens efféminés, qui se ravalent au rang des brutes. Ils ressemblent, suivant lui, « à quelqu'un de grande maison qui, ayant le courage bas, ne voudrait point se souvenir de sa dignité, de peur d'être obligé à vivre dans les exercices qu'elle demande''. »

Mais de tous les moralistes qui ont parlé de la dignité de l'homme, aucun ne l'a fait avec autant d'élévation que Kant. Rien de plus mâle et de plus sublime que les idées du philosophe allemand sur ce point. Rien de plus propre à rendre aux âmes flétries, à certaines époques de décadence, le sentiment de leur valeur et à les relever à leurs propres yeux.

i Y. Kant, Doctrine de la vertu, l™ partie, 1. 1, ch. u, article 3.

2 Pascal, Pensées, p. 131.

3 Pascal, Pensées, p. 21.

* Bossuet, Connaissance de Dieu, ch. v.

Kant a été véritablement le philosophe de la dignité personnelle, comme Corneille en a été le poète : « Ne soyez point, dit- il, esclaves des hommes. — Ne souffrez pas que vos droits soient impunément foulés aux pieds. . . Ne recevez point de bienfaits dont vous puissiez vous passer, et ne soyez ni parasites, ni flatteurs, ni (ce qui ne diffère du vice précédent que par le degré) mendiants... Il semble indigne d'un homme de s'humilier et- de se courber devant un autre. Les hautes marques de respect dans les paroles et dans les manières, les révérences, les compliments, les phrases de cour, qui indiquent avec une scrupuleuse exactitude la différence des rangs... le Très noble, le Très haut, le Très puissant (Ohe ! jam satis est), sorte de pédanterie que les Allemands ont poussée plus loin que tous les autres peuples, excepté peutêtre les castes indiennes, — tout cela n'est-il pas la preuve que le penchant à la servilité est très répandu parmi les hommes? (hse nugsa in séria ducunt). Celui qui se fait ver, peut-il ensuite se plaindre d'être écrasé 1 ? »

La dignité personnelle, portée à son degré le plus élevé et, pour ainsi dire, à sa plus haute puissance, se nomme magnanimité. La magnanimité consiste à dédaigner toutes les choses que le vulgaire admire en comparaison de l'honneur, et à ne se laisser vaincre, suivant l'expression d'un ancien, ni par la fortune, ni par la passion, ni par un mortel quel qu'il

1 Kant, Doctrine de la vertu, trad. de Barni, p, 99-101.

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soit. Le magnanime a une haute opinion de lui-même. Au lieu de l'abattre, les revers lui élèvent le cœur, et lui font trouver en lui-même des ressources inattendues. Quant aux succès, il y est médiocrement sensible. Il accueille les plus grands honneurs qu'on lui décerne, comme des choses qui lui sont dues, et les acclamations banales de la foule n'excitent que ses dédains. Jamais il n'a laissé tomber de ses lèvres ni une plainte ni une supplication ; jamais il n'a sollicité un bienfait; mais, si par hasard le bienfait est allé au-devant de lui, il l'a rendu au centuple. Prompt à ressentir l'injure, il l'oublie sans peine et croit au-dessous de lui d'en tirer vengeance. Le danger ne saurait l'émouvoir : il ne le brave pas ; il n'y fait pas attention; il a le calme de la force. C'est Alexandre dormant d'un profond sommeil, à la veille de sa première bataille ; c'est César disant tranquillement au pilote éperdu : « Que crains-tu ? Tu portes César » ; c'est le sénat romain , ce sénat qu'on appelait une assemblée de rois, mettant en vente, le lendemain de la défaite la plus désastreuse, le champ où campait Annibal 1 .

La pratique habituelle des devoirs de l'homme en vers la volonté constitue cette vertu que les anciens appelaient indifféremment la force ou le courage, et qu'il regardaient moins comme une vertu particulière que comme le fond de toutes les vertus. De là le nom de virtus que les Romains lui avaient donné.

1 V. Aristote, Morale, à Nicomaque, 1. IV, ch. in.

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A leurs yeux, un homme sans courage n'était pas un homme. L'opinion des modernes s'accorde assez bien avec la leur sur ce point : le reproche le plus sanglant qu'on puisse adresser à quelqu'un, c'est de le traiter de lâche ; le plus bel éloge qu'on puisse faire d'un homme, c'est de dire qu'il est homme de cœur. Aussi le peuple n'admire rien tant que les actions qui partent ou semblent partir d'une âme forte et grande, pour laquelle la vie et les biens qui s'y rattachent ne sont rien au prix de l'honneur. Quel enthousiasme n'excitent pas dans les multitudes les exploits où l'homme a joué bravement sa vie, les hauts faits dans lesquels il a déployé une rare vertu guerrière ! Marengo, Austerlitz, Iéna ! quels souvenirs industriels et pacifiques ne pâlissent devant ces noms-là ! Le courage est, en effet, le centre de la vie morale, comme la volonté, dont il est le développement et l'achèvement, est le centre de la vie psychologique ; il estl'essence du moi humain, l'élément constitutif de la personne : quand on n'en a pas, on n'est rien, on ne compte pas, on n'a pas de prix, on est, suivant le sens étymologique du mot, méprisé.

Le courage n'est pas une vertu, quand il dérive du tempérament plutôt que de la volonté, et qu'il est une qualité physique plutôt que morale. Le soldat que la chaleur du sang, l'odeur de la poudre, le bruit du clairon et de la trompette précipitent au milieu des ennemis, n'est pas vertueux pour cela : il ne l'est pas plus que l'animal qui s'élance impétueusement à la rencontre de ses agresseurs et qui combat

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contre eux jusqu'à la mort. Le vrai courage suppose la possession de soi-même et l'idée d'un noble luit a atteindre : en dehors de là, il n'y a que des stimulations sensibles, non des motifs rationnels; il n'y a que l'empire de la nature, non le règne de la liberté et de la personnalité.

Aussi l'énergie que l'on déploie clans les difficultés de la vie civile implique -t-elle souvent plus de vrai courage que celle que l'on fait éclater au milieu des fanfares de la vie guerrière. Quel courage que celui de Socrate, bravant les trente tyrans qui lui ordonnent d'arrêter un citoyen innocent, ou s'exposant à être mis en pièces par le peuple, plutôt que défaire voter contre les dix généraux des Arginuses ! Quelle force d'âme que celle du premier président Mathieu Mole, conservant, durant les troubles de la Fronde, une attitude impassible au milieu d'une multitude furieuse! Quel héroïsme que celui de Boissy d'Anglas dominant, par son calme et sa dignité, les envahisseurs de la Convention nationale !

Le courage ne consiste pas seulement à agir, mais encore à pâtir, et ce n'est pas dans ce dernier ca^ qu'il exige le moins d'efforts et implique le moins de mérite. La constance dans les douleurs soit du corps, soit de l'àme, n'est pas une vertu facile et méprisable : il n'appartient qu'à un cœur énergique et ferme de faire taire le cri de la douleur physique, si cuisante qu'elle soit, et de subordonner pleinement l'homme animal à l'homme spirituel. Il y a deux moyens d'arriver à ce degré d'impassibilité: le pre-

mier est l'habitude; le second, la raison. L'habitude, ayant pour effet d'émousser nos sensations, quelles qu'elles soient, émoussera nécessairement nos sensations pénibles, comme les autres. Quant à la raison, elle fournit à l'homme des considérations d'honneur et de gloire qui l'empêchent de faiblir extérieurement, lors même qu'il serait tenté intérieurement de le faire. Il se domine donc avec quelque peine une première fois, plus facilement une seconde, plus facilement encore une troisième, jusqu'à ce qu'il soit pleinement maître de lui, c'est-à-dire doué d'une vraie force et d'une vraie constance.

Il n'y a pas moins de faiblesse à céder au chagrin, qui est une douleur de l'âme, qu'aux douleurs purement corporelles. D'un autre côté, c'est un moyen insuffisant d'y porter remède que de laisser faire au temps, comme Voltaire le demande dans son joli conte des Deux Consolés. Le temps est sans doute pour beaucoup dans l'allégement de nos peines, mais la raison, quoi qu'on en dise, y est aussi pour quelque chose. Ce qui entretient si longtemps en nous ces chagrins funestes, qui détendent insensiblement notre énergie intérieure et débilitent peu à peu notre constitution morale, c'est pour l'ordinaire que nous les aimons, et même que nous nous en faisons gloire, tenant à passer, à nos propres yeux et à ceux des autres, pour des cœurs tendres et sensibles; comme si ' la tendresse et la sensibilité faisaient toute l'excellence de l'homme, et comme si l'énergie virile ne valait pas aussi quelque chose ! C'est ici qu'il faut que

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laraison intervienne. Il faut qu'elle nous montre que notre tristesse ne changera rien à la nature des choses; qu'elle ne rappellera pas des gouffres dupasse les objets qu'ils ont engloutis ; qu'elle ne fera que nous rendre momentanément inutiles a nous-mêmes et aux autres, et que suspendre pour un temps ce qui ne doit jamais être suspendu, l'accomplissement de nos devoirs. Si nous sommes soutenus par de telles réflexions, de nouvelles impressions, nées de nos occupations journalières, effaceront graduellement nos impressions anciennes, cicatriseront peu à peu nos blessures et nous rendront peu à peu à notre état normal. Au moral, comme au physique, il importe, pour vivre et pour guérir, de ne pas s'affaisser et de savoir se tenir debout.

La disposition d'âme qui consiste à entreprendre hardiment de rudes et pénibles travaux et aies supporter longtemps sans se décourager et sans fléchir, rentre évidemment dans la vertu dont nous faisons l'analyse. Elle est une forme du courage proprement dit ou de la constance, suivant que l'élan ou la ténacité y dominent.

L'homme étant fait pour agir et le travail n'étant qu'un déploiement d'activité, il semble qu'il devrait toujours nous attirer et nous plaire. Cependant l'expérience prouve qu'il n'en est pas ainsi. D'où cela peut- il venir ? De ce que le travail est un déploiement d'activité plus ou moins continu et soutenu, en vue d'une certaine fin, et que, pour le continuer et le soutenir sans nous relâcher etsansdévierjamais, nous

avons besoin de lutter non seulement contre la fatigue qui nous gagne, mais encore contre le caprice et la fantaisie qui nous portent à nous occuper d'autre chose. C'est cet effort qui rend le travail pénible, au point que, dans la plupart des langues, le mot qui le désigne est -synonyme de celui qui exprime la peine. Mais cet effort est aussi ce qui donne au travail sa dignité et sa noblesse, ce qui eu fait un exercice marqué au coin de la volonté et partant de la personnalité. Il est une manifestation de la force morale, de l'énergie virile, en un mot, du courage véritable. Ceux qui ne peuvent pas s'y livrer sont des ôœur .; sans vigueur et sans ressort, des caractères mous et efféminés. Le peuple ne s'y trompe pas : il les appelle indifféremment, dans son langage expressif, des fainéants ou des lâches, parce qu'en effet, s'ils ne font rien, c'est faute de tension intérieure, et par suite d'un certain relâchement.

Le travail a été fort méprisé à certaines époques, et il n'y a pas lieu de s'en étonner. Comme il estune peine, au moins jusqu'à ce qu'on y soit habitué, et qae le mépris d'un homme pour un autre provient des avantages qu'il a ou croit avoir sur lui, l'homme qui pouvait vivre sans travailler devait, dans les âges primitifs, regarder avec quelque hauteur celui que sa condition réduisait à la dure nécessité de. s'imposer une peine semblable. Plus tard, quand l'esclavage eut été établi, les esclaves furent chargés des travaux les plus pénibles, et l'avilissement de ces malheureux rejaillit encore sur le travail lui-même.

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Il n'y a peut-être, dans l'antiquité, qu'un homme qui ait essayé de venger le travail — j'entends le travail manuel — des injustes dédains dont il était l'objet : c'est le cœur le plus élevé et le plus noble de l'ancien monde, c'est Socrate. 11 faut, lire, dans les Mémorables, le chapitre où il montre si bien que le travail convient parfaitement à des personnes libres, et vaut mieux pour elles qu'une oisiveté inutile et dégradante. En nous représentant celui qui était venu rélever les hommes, non seulement par les souffrances de sa mort, mais encore par l'exemple de savie, passant ses jeunes années a travailler dans la modeste bou tique d'un artisan, le christianisme réhabilite aussi, à sa manière, le travail des mains; mais il semble, en même temps, en détourner les fidèles par quelques unes de ses paraboles et de ses maximes. Du temps de saint Augustin, certains moines d'Afrique s'autorisaient, pour ne rien faire, de ces paroles bien con • nues : « Les lis des champs ne travaillent ni ne filent, et pourtant ils surpassent, par l'éclat de leur parure, Salomon dans toute sa gloire. » Le grand évèque fut obligé de leur prouver que le travail n'est pas condamné par les livres saints, et qu'il esl un des plus nobles emplois de la vie.

Cette dernière vérité n'a plus aujourd'hui besoin de preuves. Le travail est désormais considéré comme la grande loi des sociétés, et personne ne pourrait s'y soustraire complètement sans encourir le mépris public. A notre époque, on convient généralement que chacun doit produire d'une manière ou d'une autre,

intellectuellement ou physiquement, pour être autorisé à prendre sa part des productions générales. Le travail est regardé comme un devoir de justice, en même temps que de force morale, comme une obliga tion envers les autres, en même temps qu'envers soimême. Le sens commun proclame, en effet, que celui qui ne veut pas travailler ne doit pas manger, en même temps que la philosophie déclare que, l'homme étant actif de sa nature, il ne saurait rester inactif sans se dénaturer et sans manquer à sa destination.

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