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DEVOIRS RELATIFS A LA VOLONTÉ

Volonté et personnalité. — Dignité personnelle et force d'âme. — La dignité personnelle dans l'histoire. — Culture de la volonté.

L'intelligence est unie à la volonté par des liens si étroits que nos devoirs envers la première sont déjà des devoirs envers la seconde. La volonté est, en effet, une faculté complexe, dans laquelle se mêlent et se confondent l'activité et l'intelligence. En l'absence de cette dernière, il n'y a dans l'être humain que cette activité instinctive, qui se déploie machi naleraent dans l'animal, dans l'enfant et dans l'aliéné, sans que celui qui en est doué la dirige librement et ait la responsabilité de ses actes : la liberté et la res-

ponsabilitè supposent l'activité éclairée parla raison, c'est-à-dire la volonté.

Comment l'homme passe-t-il de l'activité instinctive, qui lui est commune avec l'animal, à l'activité raisonnable qui lui est propre? c'est une question que nous avons traitée ailleurs et sur laquelle nous ne reviendrons pas 1 . Nous ferons seulement remarquer que le désir de connaître un objet ou de triompher d'un obstacle, amène de bonne heure l'homme à concentrer toute son activité sur un point. Il n'y a encore rien là qui dépasse le pouvoir d'un simple animal. Mais que tout à coup l'homme se replie sur luimême, qu'il se rende compte de ce mouvement de concentration qu'il a produitet de l'effet qui en est résulté, sa vie tout entière va changer de face. Ce qu'il a l'ait d'abord instinctivement, il va le faire librement et de propos délibéré : la volonté est née, et c'est à la réflexion qu'elle doit sa naissance. Puisque la volonté naît de la réflexion, c'est-à-dire de l'intelligence opérant d'une cerlaine manière, on voit comment nos devoirs envers l'intelligence sont déjà des devoirs enversla volonté. Fortifier l'une, c'est en effet fortifier l'autre; affaiblir l'une, c'est affaiblir l'autre; annuler l'une, ce serait annuler l'autre, ou, ce qui revient au même, la résorber dans l'activité instinctive d'où elle est sortie.

Apartir du moment où l'homme est doué de volonté, il se dégage du vaste mécanisme du monde et s'ar-

1 V. notre Philosophie du devoir, p. 80.

rache à l'immense engrenage des choses, il devient un principe particulier d'action, et joue un rôle à part sur la scène du monde : il est une personne. En même temps qu'il est une personne, il le sait, il se distingue de ce qui n'est pas lui, il a le sentiment du moi et du non-moi, il se pose et s'affirme lui-même. Auparavant ses facultés et ses tendances étaient déjà en plein exercice, mais elles se dèploj'aient sans règle et. au hasard. Adater de ce moment, elles nesontplus, sauf les instants d'interrègne dont la fréquence et la durée varient avec les divers sujets, que des instruments dociles dans la main d'un pouvoir qui les fait servir à réaliser le plan qu'il a conçu, dans le temps, dans le lieu, dans les circonstances qu'il a marquées. Ce pouvoir est la volonté ou pouvoir personnel.

Si l'homme vaut par l'intelligence, il vaut encore plus parla volonté, puisque c'est seulement par cette dernière qu'il peut s'élever à ce haut état qu'on appelle la moralité. De même qu'un seul esprit, suivant la pensée de Pascal, a plus de prix que toute la masse des choses corporelles, de même un seul être moral aurait plus de valeur que tous les esprits ensemble, si la volonté, et partant, la moralité, venait à leur faire défaut : ce sont des choses d'un autre ordre. Quand l'intelligence se développe indépendamment de la volonté, elle a, comme la vie et la sensibilité, sa végétation naturelle : elle appartient encore au règne de la nature. Quand la volonté se déploie et fait effort pour se perfectionner et pour perfectionner l'essence qui la supporte, pour la promouvoir et l'élever par

des actes répétés à un degré supérieur de l'existence, elle sort de la série des forces naturelles, elle agit et opère dans le monde de la liberté, elle inaugure le règne de la moralité. Supposons un esprit extrêmement intelligent et extrêmement éclairé, possédant toutes nos sciences et tous nos arts, connaissant mieux que nous toutes les nuances du bien et du mal, mais privé par une fée malfaisante du don de vouloir. Un tel être sera inférieur au plus humble d'entre nous, à l'artisan le plus vulgaire, qui ne se contente pas de voir le bien à sa manière, mais qui le réalise par ses actions; qui ne se borne pas à concevoir la justice et le dévouement, mais qui en retrace dans sa vie modeste les nobles images. Le premier n'est qu'une machine industrieusement construite ou, si l'on aime mieux, un animal perfectionné; le second est un être libre et moral. L'un a tiré d'ailleurs la valeur qu'il possède ; l'autre se l'est donnée et se la donne chaquejour lui-même.

Il y a quelque chose de plus admirable que l'esprit, c'est le cœur où la volonté a sa racine. Aussi est-ce par celui-ci bien plus que par celui-là qu'on mérite le titre de grand homme. Voilà un personnage qui a composé des poésies merveilleuses qu'on ne se lasse pas de relire et qui enchanteront encore nos derniers neveux ; mais ses actions n'ont pas été à la hauteur de ses écrits : ce n'est qu'un grand poète. En voilà un autre qui, durant vingt ans, a tenu suspendues à ses lèvres les multitudes frémissantes etravies; mais il n'a rien fait pour les élever et les ennoblir : ce n'est qu'un grand orateur. En voilà un troisième qui est

sorti vainqueur de dix batailles et qui a étonné l'Europe par ses exploits ; mais il n'a jamais songé à mettre son épée au service d'une idée généreuse : ce n'est qu'un grand général. Le seul et vrai grand homme est le personnage, d'ailleurs éminent, chez qui l'élément essentiellement humain, c'est-à-dire la moralité, la volonté droite, domine tousles autres. Là où ce bel ordre est interverti, où la grandeur poétique, oratoire, militaire, prime la grandeur morale au lieu de lui être subordonnée, je ne reconnais pas la réalisation de l'idéal humain ; je ne vois qu'une grandeur apparente, ou tout au moins d'un ordre inférieur.

C'est ce que Pascal nous fait entendre, quand il distingue trois espèces de grandeurs 1 : celle des rois, des princes, des riches, de tous ces grands de chair, comme il les nomme; celle des génies supérieurs, qui éclairent les intelligences par leurs découvertes et qui éclatent aux yeux des esprits capables de les comprendre; celle enfin des justes, des vertueux, des saints, qui sont souvent dédaignés des princes de la terre et même des princes de la science, mais qui brillent d'un éclat incomparable aux yeux des cœurs dignes de les apprécier.

Ainsi, la charité, comme s'exprime Pascal, ou pour parler un langage plus profane, la bonne volonté est le tout de l'homme : au prix d'elle, comme le remarquaient déjà les stoïciens, les autres biens ne comptent pas. Elle achève en nous la personne morale que

i Pascal. Pensées, p. 223, édit. Havet.

l'intelligence n'avait fait qu'ébaucher; elle nous élève bien au-dessus des autres êtres de la création , elle nous assigne parmi eux un rang à part et nous donne une valeur infinie.

Quel devoir dérive immédiatement de cette nature d'être libre, de personne morale, qui est la nôtre? Celui de ne pas la méconnaître et de vivre, suivant une formule consacrée, conformément à elle. L'homme est un être libre : il doit rester un être libre. Qu'il suive donc la seule loi qui conseille et ne contraigne pas, la seule par conséquent qui laisse sa liberté entière. Il est une personne morale : il doit en maintenir en lui le noble caractère. Qu'il soumette donc sa volonté à la loi des êtres moraux, et ne l'asservisse pas à celle des êtres purement physiques ou physiologiques. Il doit conserver cette liberté qui fait tout son prix, c'est-à-dire ne pas s'avilir, dans le sens étymologique du mot; il doit conserver cette personnalité qui lui donne dans la nature un rang si élevé, une dignité si èminente, c'est-à-dire ne pas se dégrader. Tous les devoirs relatifs à la volonté sont compris dans cette courte formule et exprimés par ces paroles significatives, qui n'existeraient pas dans les langues, s'il n'y avait pas dans les cœurs dès états qui leur répondent.

Le devoir quenous avons de constituer et d'agrandir notre personnalité est si important, que plusieurs philosophes en ont fait notre seul et unique devoir, et ont essayé d'y ramener la morale tout entière. Nous serions presque de leur avis, s'il ne s'agissait que de

la morale individuelle ; car la constitution et l'expansion de la personne humaine impliquent évidemment le développement des facultés intellectuelles et la discipline des tendances sensibles, c'est- à-dire l'accom plissement des autres devoirs envers soi-même- Mais il est difficile d'y faire rentrer la morale sociale et la morale religieuse. Bornons-nous donc à reconnaître qu'entre nos devoirs envers notre personne et| nos devoirs en général, il y a une corrélation constante. Toutes les fois que j'obéis à la passion, mon activité n'est pas volontaire, mais instinctive, je n'agis pas comme une personne, mais comme une chose; je n'ai pas mon principe d'action en moi- même, mais au dehors; je n'accomplis pas ma loi, mais une loi étrangère ; je ne suis pas autonome, mais hétéronome . Quand j'obéis à l'intérêt, j'ai déjà un commencement de volonté et de personnalité; car, au lieu de céder directement aux tendances sensibles, je ne cède qu'à la conception que je me fais de leur plus haute satisfaction possible. Or, cette conception n'est pas un fait de sensibilité, mais d'intelligence ; elle me conseille a.u lieu de me stimuler; elle ne me stimule du moins que par l'image des biens que j'attends, non par la sensation que j'en ai, et me laisse, rcr conséquent, une liberté beaucoup plus grande. Mais je n'atteins à mon maximum de volonté et de personnalité que du jour où la considération du devoir pour luimême, abstraction faite de toute stimulation sensible et de toute conception intéressée, devient le principe de ma conduite et la règle de ma vie. Il semble

donc que mieux je remplis mes devoirs, de quelque nature qu'ils soient, mieux je consolide en moi la personne, et réciproquement. C'est dans ce sens qu'il peut y avoir une sorte d'équation envers nos devoirs en général et nos devoirs envers la personne humaine en particulier.

Du reste, que nos devoirs envers notre volonté et envers notre personne résument, ou non. tous nos devoirs, peu importe : ce n'est là qu'une affaire de classification. Ce qui importe, c'est de Lien se rendre compte de la grandeur de ces devoirs et du caractère degenéralîté qui les distingue. Quel devoir plus grand, plus essentiel, plus impérieux, que celui qui nous ordonne de maintenir et de développer en nous la personnalité morale! et, en même temps, quel devoir plus généralement applicable aux différents cas et aux différentes circonstances! La formation de la personne humaine est à la portée de tous les êtres humains, dans quelque point du temps et de l'espace qu'on les suppose placés. Comme elle ne dépend ni de la naissance, ni delà fortune, ni de la sensibilité, ni de l'intelligence, mais de la seule volonté, chacun peut également y prétendre et en acquérir la gloire; car cette gloire ne se mesure point sur le degré précis où l'on a conduit l'œuvre, mais sur les efforts que l'on a faits pour la réaliser. Or, pour faire ces efforts, que faut- il? Ce qui ne dépend que de nous, ce que nul autre ne peut nous donner, de la bonne volonté. A cet égard, le sauvage grossier, qui vit sous sa hutte de feuillage et ne connaît que son

fétiche, est dans des conditions aussi favorables que le lettré délicat, éclairé par le double flambeau de la religion et de la philosophie, et qui recueille entre les vieux murs de la Sorbonne ou sous les voûtes hardies de Notre-Dame, la parole élevée de Jouffroy ou de Lacordaire.

Bien plus, les circonstances qui semblaient, au premier abord, devoir opposer à l'accomplissement de notre destinée les obstacles les plus insurmontables, sont quelquefois celles qui nous aident le mieux à l'accomplir ; car elles nous contraignent à ramasser toutes nos forces, à chercher toutes les ressources que nous avons au fond de nous-mêmes, et à déployer ce qu'on nomme si bien toute notre valeur. C'est au feu du péril et au creuset de l'adversité que s'est forgée de tout temps la personnalité humaine. Supprimez ces adversités et ces périls, vous n'avez plus d'hommes, mais seulement des enfants, ayant la tranquille innocence et la molle quiétude de leur âge, mais sans la virile énergie et les mâles vertus du nôtre. Il est parfois fâcheux pour les hommes d'être placés, à leur naissance, sou.'i un ciel trop clément et sur une terre trop fertile, qui leur verse libéralement tous ses trésors et laisse sans emploi leur activité. Mieux vaudrait pour eux, bien souvent, voir le jour sous d'âpres climats, en des régions désolées, sur des plages hérissées de glaces, tourmentées par les vents et battues par une tempête éternelle. Là, du moins, l'homme n'est pas exposé à s'endormir dans le sein de la nature et à rester toujours enfant. Il faut

DIGNITE PERSONNELLE

qu'il se montre actif, prévoyant, industrieux, intrépide pour triompher des maux qui l'accablent et des dangers dont il est assailli. C'estpour lui une question de vie ou de mort. Aussi, ou il succombe à ces épreuves, ou il en sort plus aguerri et mieux trempé. Quelle différence pour la force morale, c'est-à-dire pour le développement de la personnalité, entre l'Italien qui passe ses jours et ses nuits couché sous le ciel amollissant de cette Parthénope que les anciens, dans leurs allégories transparentes, disaient bâtie sur le tombeau d'une sirène, et l'Anglais qui lutte sans répit ni relâche, pour acquérir l'indépendance et la dignité que la propriété procure, et pour faire vivre sa famille dans une honnête aisance! C'est ce qui inspirait à un philosophe contemporain ces paroles un peu exagérées, mais vraies à bien des égards : « La vie actuelle est éminemment bonne, parce qu'elle est éminemment mauvaise. Sa bonté est dans le mal qu'elle contient ; car au prix de ce mal est la moralité, la personnalité 1 . »

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