DIGNITÉ PERSONNELLE DANS L'HISTOIRE
timent de sa valeur et de sa noblesse propres. Ils croyaient que ces dieux étaient- en rapport constant avec l'humanité, que c'était d'eux que les héros étaient issus, et que leur sang s'était souvent mêlé à celui des mortels. Aussi quelle n'était pas, chez ces peuples, la vivacité du sentiment de l'honneur! C'est parce qu'Agamemnon a tenté de déshonorer Achille que celui-ci se retire sous sa tente, et laisse pendant si longtemps les Grecs en proie à Hector et aux Troyens. C'est parce que Coriolan a été insulté et exilé par le peuple que le fier patricien marche en armes jusque sous les murs de Rome, et ne se retire que devant la majesté maternelle. C'est parce que Caton ne veut pas voir le visage d'un maître qu'il prend son épée et se déchire les entrailles. Ce n'étaient pas seulement les hommes émineots qui avaient leur dignité, c'étaient les citoyens en général. La prison, la torture, la peine capitale, la fustigation, ne pouvaient être infligées à uu citoyen romain, et on a encore présentes à l'esprit les éloquentes invectives de Cicéron contre le préteur de Sicile qui avait méconnu ces droits sacrés. Toute cette glorification de la personnalité humaine trouva, à la fin. sa formule philosophique dans la plus mâle doctrine de l'antiquité, dans la doctrine stoïcienne, qui est comme l'apothéose de l'homme.
Après ce brillantpanégyrique, vient chez Proudhon un violent réquisitoire. Qu'est-ce que le christianisme, s'écrie-t-il, a fait de cette nature humaine que l'antiquité avait élevée si haut et avait environnée de tant
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de gloire? Il l'a dégradée et flétrie. Né en Orient, où la dignité humaine n'a jamais été connue, venu eu Occident dans un temps où elle y avait été étouffée sous la main des Césars, il fut l'expression la plus saisissante del'avilissement universel. Il ne s'agit plus alors de lutter ; l'époque des grandes luttes est finie et a fait place à celle de la soumission sans conditions et sans mesure : il faut se résigner. Ce n'est plus le moment de faire respecter son honneur et de revendiquer les droits de sa personne; l'individu est trop faible pour cela : Rome l'écraserait sous le poids de l'univers. Si on le persécute, il n'a qu'à aimer sespersécuteurs ; si on le soufflette sur une joue, il n'a qu'à tendre l'autre. L'hellénisme avait formé des citoyens, le christianisme n'a formé que des sujets ; l'un avait produit l'homme digne, 1* autre n'a produit que le bonhomme. Et il n'y a pas lieu de s'en étonner, ditProudhon. La dignité est fille de l'estime de soi; elle jaillit spontanément d'une nature qui a le sentiment de son excellence, et qui se sent capable de la manifester par des actes. Or, cette nature, le christianisme ne la connaît pas. Pour lui, la nature humaine est foncièrement corrompue et viciée par la chute primitive ; elle est par elle-même incapable de toute vertu. Quel sentiment peut-elle avoir, sinon celui de sa bassesse, qui est tout l'opposé de celui de sa grandeur et de sa dignité 1 ?
i Proudhon, De la justice dans la Révolution et dans VEglise, 2 e étude.