‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 20 sur 70 · DIGNITE PERSONNELLE DANS I, 'HISTOIRE · texte numérisé non relu

DIGNITE PERSONNELLE DANS I, 'HISTOIRE

unit ainsi du même coup l'homme à Dieu de la manière la plus étroite et le sépare profondément du pur animal.

Proudhon reproche aux chrétiens de supporter patiemment tous les outrages et de pardonner bassement k tous leurs ennemis. Comment ne voit-il pas que. si une telle conduite est quelquefois l'indice de la bassesse du cœur et de l'avilissement du caractère, quelquefois aussi elle est la marque de la grandeur et de la noblesse de l'âme? Un des plus nobles personnages de l'antiquité, Périclès, ayant été poursuivi jusqu'à sa demeure par un homme qui ne cessait de l'accabler d'injures, le fit tranquillement reconduire chez lui par un valet avec un flambeau. Cicéron, cet éloquent interprète de la morale stoïcienne, a écrit quelque part : « Gardez- vous d'écouter ceux qui croiront que vous devez poursuivre vos ennemis d'une haine vigoureuse et que c'est là le propre d'un homme courageux et magnanime. Rien n'est plus digne d'un grand et noble cœur que le pardon et la clémence '. »

On prétend que le sentiment de l'honneur a baissé depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, et pour nous en convaincre, on nous parle de la susceptibilité qu'Achille montre à l'égard d'Agamemnon. Il suffit de lire l'histoire du moyen âge et celle des temps modernes pour être en état d'opposer à ce fait des milliers de faits analogues. Ajoutons que ni les chevaliers d'autrefois, ni les hommes de guerre d'aujourd'hui, ni

' Cicéron, De Officiis, livre \, chapitre xxv.

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même les simples bourgeois ne s'insulteraient aussi longtemps et aussi violemment que les deux princes grecs, sans se déclarer offensés et sans jouer leur vie pour défendre leur honneur. Est-ce un bien? estce un mal? ce n'est pas la question en ce moment. Nous constatons seulement qu'ils ne sont pas moins chatouilleux sur le point d'honneur que les héros de l'antiquité. Nous ne voulons pas insister sur l'exemple de Goriolan : il tourne contre l'auteur lui -même. Le sentiment de la personnalité n'est légitime qu'à la condition d'être subordonné à celui de la solidarité : or, ici il ne l'est pas, puisqu'il pousse l'orgueilleux patricien à prendre les armes contre sa patrie.

Concluons donc contre Proudhon que le sentiment de la dignité personnelle n'a rien perdu depuis l'antiquité: il est même devenu, a certains égards, plus exigeant et plus susceptible. Ajoutons qu'il s'est généralisé. Dans l'antiquité et au moyen âge, il était l'apanage exclusif des classes dirigeantes : les esclaves, les serfs ne le connaissaient pas. A mesure que les diverses classes se sont fondues dans l'unité de la nation, il est devenu commun à tous, II contribua puissamment, on le sait, à la Révolution française : elle fut déterminée parle sentiment du droit, c'est-àdire par le besoin d'égalité, de considération, de dignité, bien plus que parles appétits matériels. Depuis, ce sentiment a pénétré partout, et a tout transformé ; dans la vie ordinaire, où le châtelain n'oserait plus lever la main sur le paysan ; dans l'année, où l'officier ne frappe plus le soldat; dans les établissements

d'instruction publique, d'où la délation hideuse est bannie, d'où l'ignoble bonnet d'àne a disparu, où les voies de fait sont interdites et où le fouet est supprimé. Tant on respecte dans l'enfant l'homme futur ! tant on se garde de tout ce qui pourrait flétrir d'avance en lui le sentiment délicat delà dignité personnelle !

Nous avons donné quelques préceptes pour le perfectionnement de l'intelligence; nous voudrions en donner aussi quelques uns pour le perfectionnement de la volonté; mais la chose n'est pas aussi facile qu'elle le semble au premier abord. Pour l'homme, dit très bien M' r '' Necker de Saussure, le grand point n'est pas de se perfectionner, mais d'engendrer en lui-même une volonté énergique et persistante de travailler à son propre perfectionnement, c'est-àdire une vaillante et durable initiative dans le bien. C'est là, en effet, une chose qui suffit à tout et que nulle autre ne remplace; c'est là le grand ressort et comme la maîtresse pièce de notre nature. Or, pour l'avoir, il faut se la donner et, pour se la donner, il faut, à ce qu'il semble, déjà l'avoir : nous tournons dans un cercle .De Maistre n'a pas moins bien vu la difficulté : « Celui qui veut une chose, dit-il, en vient à bout ; mais la chose la plus difficile dans ce

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monde, c'est de vouloir. L'action me manque, dit-il plus loin. La troisième personne de la trinité humaine que je n'ai pas tant mal déchiffrée, ce me semble, est blessée dans moi. Je voudrais vouloir, mais je finis toujours par penser et je m'en tiens là. » C'est l'histoire de la plupart des gens d'étude, qui trouvent toujours infiniment plus commode de penser et de spéculer que de vouloir et d'agir.

Mais, si nous n'avons pas prise directement sur la volonté, comme cela semble ressortir des considérations qui précèdent, nous pourrons peut-être la modifier d'une manière indirecte. Nous savons que le physique exerce sur le moral une influence considérable. Or cette influence, il dépend certainement de nous de l'utiliser, Tantôt c'est le système nerveux qui prédomine dans notre organisation, tantôt c'est le système musculaire, et autant le premier suppose de finesse et de délicatesse, autant le dernier implique de force et de vigueur. Or, qui nous empêche de développer celui-ci en nous par des exercices appropriés? Nous arriverons ainsi à fortifier notre physique et notre moral tout ensemble : « Pour lui raidir la volonté, dit Montaigne, en parlant de l'enfant, il faut lui raidir les muscles. » Ce n'est pas seulement la volonté, mais encore le courage que nous développerons en nous, en développant notre force musculaire; car « le courage n'est, suivant la remarque de Montesquieu, que le sentiment des forces que l'on a. » Quand Hector fuit devant Achille, dans le poème d'Homère, il avoue naïvement que c'est parce

qu'il ne se sent pas aussi fort que lui. Donnez-lui de la force, vous, lui donnerez du courage par cela même.

Un autre moyen plus relevé de développer la volonté et avec elle la force d'àme et le courage, dont elle est la racine, c'est d'inculquer au sujet de nobles principes et de nobles sentiments. Qu'un prince, un noble, un simple soldat, se pénètrent profondément du sentiment de l'honneur, c'est -à dire de l'idée de ce qui convient à tel rang, à telle classe, à telle proies aton.etvous les verrez tenir bon devant l'ennemi, malgré leurs tendances inférieures qui les poussent à la fuite, et se faire tuer sur place plutôtque de reculer et de rompre d'une semelle. Les soldats grecs sacrifiaient leur vie pour arracher aux Troyens un corps mort, le corps de Patrocle, et les nôtres se font hacher jusqu'au dernier plutôt que de laisser une pièce d'étoffe, qu'il appellent leur drapeau, aux mains de l'ennemi. Une idée ou plutôt un idéal a fait ce prodige et leur a donné la force de volonté nécessaire pour faire taire en eux l'instinct animal de la conservation.

Il est à remarquer que plus les motifs auxquels l'homme obéit sont nobles, plus la volonté est libre. Aussi on peut dire que pratiquer le devoir c'est s'affranchir. C'est, en effet, s'arracher à l'oppression des mobiles sensibles, à la tyrannie des lois physiolo giques, pour agir en libre citoyen du royaume des esprits, dans la pleine possession de sa vie suprasensible et hyperorganique. La personnalité sort plus

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forte, plus glorieuse, plus triomphante du dévouement au bien, où elle semblait avoir cherché l'immolation d'elle-même. C'est pourquoije ne crainspasdedire,en modifiant un mot bien connu, qu'au lieu de se servir simplement de la volonté pour pratiquer le devoir, ou devrait aussi se servir du devoir pour former la volonté. La tremper à cette source est le moyeu de la rendre imployable.

Un autre moyen de fortifier la voionté et aussi de l'incliner au bien, c'est l'habitude. Ce que nous avons déjà fait, nous le faisons plus facilement une autre fois, et cette facilité est d'autant plus grande que l'action a été faite plus souvent et avec plus d'énergie : c'est en cela que l'habitude consiste. Elle exerce une grande influence sur la volonté ; car elle comble graduellement l'intervalle qui sépare, dans le vouloir, la puissance et l'acte, et facilite de plus en plus le passage de l'une à l'autre. On se plaint quelquefois, non sans raison, de l'incapacité des hommes d'étude dans le domaine de l'action. Elle tient à ce qu'ils sont plus habitués à penser qu'à agir et qu'on n'apprend pas plus à agir en spéculant, fût-ce sur la meilleure manière d'agir, qu'on n'apprend à forger en méditant sur l'art du forgeron : il faut agir dans un cas de même qu'il faut forger dans l'autre. Cela revient à dire que, si la vie spéculative est l'école des esprits , la vie active est celle des caractères. Tout acte que l'on fait laisse après lui un certain penchant à le renouveler ; par conséquent, tout acte commence une habitude, habitude bonne s'il est bon,

mauvaise s'il est mauvais. Aussi les moralistes nous recommandent-ils de nous surveiller attentivement et de ne rien faire à la légère. Platon tançait un jour un enfant qui jouait aux noix : « Tu me tances pour bien peu de chose, lui dit l'enfant. — Ce n'est pas peu de chose, répondit le philosophe, que l'habitude. » Elle peut, en effet, modifier profondément notre caractère et donner à notre vie entière une autre direction.

Il nous semble donc que, pour tremper les volontés, il faut : 1° former des corps vigoureux; 2° inculquer aux âmes des principes élevés et les leur faire aimer passionnément; 3° les habituer à les pratiquer jusqu'à ce qu'ils aient passé dans leur substance, puisque l'habitude finit par devenir une seconde nature.

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