GOUVERNEMENT DE NOS INCLINATIONS
leur essor naturel; si nous trouvons, au contraire, qu'elles sont mauvaises, nous devrons proclamer la nécessité soit de les réprimer soit de les détruire.
Une des premières tendances qui se développent en nous, est celle qu'on appelle indifféremment amour de la vie ou instinct de la conservation. C'est elle qui porte l'homme à se défendre, avant même d'y avoir pensé, quand il est l'objet d'une attaque soudaine ; c'est elle qui le pousse à se débattre contre les flots, lors même qu'il s'y serait précipité volontairement et avec l'intention arrêtée d'y chercher la mort. Une telle tendance est évidemment très salutaire : sans elle, l'homme ne résisterait pas aux causes de destruction qui menacent sa vie, et, à la moindre contraritè, à la peinela plus légère, il en rejetterait le fardeau. Il faut en dire autant des instincts secondaires qui dépendent de cet instinct principal. Je veux parler de ceux qui font rechercher à l'homme les aliments nécessaires à son existence, et de celui qui porte un sexe vers l'autre et assure ainsi la perpétuité du genre humain . Supprimez ces divers penchants et remettez-vous-en à la seule raison du soin d'accomplir ces grandes fonctions de notre nature, et ces fonctions ne s'acompliront pas. Si l'homme était obligé de déterminer rationnellement le moment précis où il doit manger, la qualité et la quantité exactes des aliments qu'il doit prendre, la raison la plus éclairée n'y suffirait pas, comme l'exemple du fondateur du positivisme en fait foi. Or il se trouve que l'instinct y suffit et qu'il tient lieu de tout l'esprit du monde. Les stimulants, qui le
constituent, agissent avec tant d'opportunité, et les mouvements de satiété qui succèdent à leur action, se produisent si bien à point, que la machine n'a qu'à leur obéir pour se conserver longtemps dans son état normal.
L'homme a des tendances d'un ordre plus relevé : l'amour de la propriété, l'amour delà liberté, l'amour du pouvoir, l'amour de l'estime, qui servent, pour la plupart, non plus à la conservation de sa vie, mais au développement de sa personnalité. Eh bien, qu'où prenne une à une ces diverses tendances, et qu'on dise laquelle est positivement mauvaise et devrait être supprimée pour le plus grand bien de l'espèce humaine. Ce n'est pas l'amour de la propriété. Si, en effet, les hommes ne songeaient pas à amasser pour le lendemain, la plupart d'entre eux périraient, victimes de leur imprévoyance; bien plus, ceux qui resteraient, réduits à vivre au jour le jour et à chercher leur pâture comme les animaux, n'auraient pas le temps de cultiver leur raison et végéteraient dans une sauvagerie éternelle. L'amour de la liberté et l'amour du pouvoir n'on t pas moins d'importance. Sans le premier, non seulement l'homme ne pourrait pas se gouverner, mais il ne pourrait pas dire moi; il ne serait pas une personne. Sans le second, les individus agissant chacun à leur manière, et personne ne s'inquiétant de faire converger leurs efforts vers un but unique, les peuples périraient dans les convulsions de l'anarchie ou languiraient comme des corps sans âme. Quant à l'amour de l'estime, qui ne sait de quel secours jl