‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 33 sur 70 · LE THEATRE · texte numérisé non relu

LE THEATRE

milier va faire comprendre ce que nous voulons dire. Vous lisez dans votre journal l'histoire d'un meurtre qui a été commis il y a quelques jours. A mesure que vous en suivez le récit dans cette feuille, votre imagination vous en retrace assez vivement les circonstances, et,' comme vous avez un bon cœur et une conscience droite, vous vous apitoyez sincèrement sur lavictime et vous maudissez cordialement le bourreau; mais enfin vous passez de cette nouvelle locale à d'autres qui vous la font un peu oublier, et, au bout de quelques jours, peut-être de quelques heures, vous n'y pensez plus. Mais si, au lieu d'avoir lu l'histoire de ce crime et de vous l'être représenté en imaginanation, d'après le récit qui en était fait, vous en avez été vous-même témoin, si vous l'avez vu de vos propres yeux, si les cris de colère du meurtrier, les ràlements étouffés de la victime ont frappé vos oreilles, si son sang fumant a rejailli jusque sffr vos vêtements, sur vos mains, sur votre visage, quelle différence! Votre âme est ébranlée jusque dans ses dernières profondeurs; les auteurs de cette scène se gravent en caractères ineffaçables dans votre souvenir. Pourtant, dans les deux cas, le fait est le même : il est seulement arrivé à votre âme par deux portes différentes, là par l'imagination, ici par les sensextérieurs. Eh bien, c"est précisément ce qui distingue le genre narratif et le genre dramatique, et fait que celui-ci nous procure des émotions tout autrement vives que celui-là. 11 n'y a là qu'une application particulière d'une loi psychologique très simple, mais à

laquelle on ne fait pas attention, c'est que l'âme est plus fortement remuée par ce qui frappe les sens que parce qui frappe seulement l'imagination.

C'est parce que l'art dramatiqu3 nous émeut si profondément qu'on s'est demandé s'il n'offrait pas des dangers exceptionnels, et s'il n'y aurait pas lieu ou de le supprimer ou de le soumettre à une discipline particulière. Platon, dans sa République, en fait ressortir le péril. Aristote, dans sa Politique, se montre moins sévère : il défend aux jeunes gens d'assister auxfarces satiriques et aux comédies, mais seulement jusqu'à l'âge où ils pourront prendre place aux repas des hommes et boire le vin pur. Les Pères de l'Église condamnent les représentations théâtrales, d'abord parce qu'elles se lient, dans leur pensée, aux cérémonies idolàtriques de l'ancien culte et aux spectacles sanglants où l'on jetait les chrétiens aux lions, ensuit 3 parce qu'elles leur paraissent en elles-mêmes des leçons d'immoralité et de corruption. A une époque où l'on fuyait au désert pour éviter l'atteinte des passions, comment n'aurait-on pas détesté ces théâtres où elles se donnaient si librement carrière? La question de la moralité du théâtre fut reprise, comme on sait, au xvii 1 ' et au xvnf-' siècle et suscita des discussions pleines d'intérêt. Nicole, Racine, Marmon tel, d'Alembert, y prirent part avec plus ou moins de distinction; mais deux auteurs surpassèrent tous les autres par la vigueur et l'éclat de leur éloquence : je veux parler de Bossuet et deJ.-J. Rousseau.

Un religieux théatin, le Père Caffaro, avait essayé de justifier la comédie dans un petit écrit, publié du reste sans son aveu. Bossuet, qui était alors le véritablechef de rEglisegallicaneetdontl'œil était incessamment ouvert sur toutes les innovations qui pouvaient altérer soit la pureté du dogme, soit celle de la morale, prit aussitôt la plume et écrivit au Père Caffaro pour lui démontrer ses erreurs et le sommer de se rétracter.

L'apologistedu théâtre avait prétendu que les spectacles n'ont point pour but d'exciter les passions; que c'est là un résultat purement accidentel et étranger à leur essence. L'éloquent èvêque rejette dédaigneusement une telle distinction : « Dites-moi, s'écrie— t-il, ce que veut un Corneille, dans son Cid , sinon que l'on aime Chimène, qu'on l'adore avec Rodrigue, qu'on tremble avec lui, lorsqu'il est dans la crainte de la perdre, et qu'avec lui on s'estime heureux lorsqu'il espère delà posséder?... Si le but des théâtres n'estpas de flatter ces passions qu'on veut appeler délicates, mais dont le fond est si grossier, d'où vient que l'âge où elles sont le plus violentes, est aussi celui où l'on esttouchéle plus vivement de leur expression? Pour -

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quoi, dit saint Augustin, si ce n'est qu'ony voit, qu'on y sent l'image, l'attrait, la pâture de ses passions? »

A en croire l'honnête théatin, l'amour, tel que le théâtre moderne le décrit, est un sentiment si noble et s'exprime si délicatement qu'il n'y a vraiment pas à s'en alarmer. L'austère prélat repousse cette justification : « Quoique vous ôtiez en apparence, dit-il, à l'amour profane ce grossier et cet illicite, il en est inséparable. De quelque manière que vous vouliez qu'on le tourne et qu'on le dore, dans le fond ce sera toujours, quoi qu'on puisse dire, la concupiscence de la chair, que saint Jean défend de rendre aimable, puisqu'il défend de l'aimer... » Et ailleurs : « Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière ou que vous ne rangiez pas dans les pièces d'au j ou rd'hui celles d'un auteur qui vient à peine d'expirer, et qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais infecté des oreilles chrétiennes ? »

C'est ainsi que Bossuet fulmine ses anathèmes et contre le théâtre et contre les grands auteurs dramatiques pour lesquels notre éducation littéraire nous a inspiré une sorte de culte. Essayons de nous soustraire à l'empire de ce langage véhément et d'examiner avec calme ce qu'il faut penser d'une telle condamnation.

L'art dramatique a-t-il essentiellement pour but de remuer les passions, dans le sens où Bossuet l'entend, c'est-à-dire de produire une délectation voluptueuse ?

Je ne le crois pas. Sous sa forme la plus haute, qui est la tragédie, il a pour principe la sympathie que l'homme éprouve naturellement pour son semblable, et tend à exciter en lui des sentiments de pitié ou de terreur, en plaçant les personnages dans des situations pathétiques ou effrayantes. C'est ainsi que l'entendaient, dans l'antiquité, les théoriciens de l'art, notamment Aristote; c'est ainsi que le comprenaient les maîtres de l'art eux-mêmes, principalement Eschyle et Sophocle. Qu'on se rappelle la sombre légende d'Oreste poursuivi par les Furies, pour avoir trempé ses mains dans le sang de sa mère ; qu'on se souvienne de la lugubre histoire d'Œdipe découvrant peu à peu les horribles forfaits qu'il a commis à son insu, puis se crevant les yeux de désespoir et s'en allant mendier son pain de porte en porte, appuyé sur le bras d'une fille tendre et pieuse, et qu'on dise si on voit rien là qui tende à flatter les sens et a exciter la volupté! Tout n'y est-il pas combiné, au contraire, pour éveiller dans le cœur de l'homme les sentiments graves et tristes qui naissent du spectacle navrant des misères humaines?

La tragédie produit quelquefois dans l'âme, en même temps que la terreur et la pitié, un autre sentiment encore plus noble et plus étranger à la vie organique, je veux dire l'admiration. Qu'on relise le Prométhée d'Eschyle et YAntigone de Sophocle, et qu'on tâche d'y découvrir quelque trace de cette sensualité qui est, suivant Ijossuet, le caractère essentiel de toute pièce dramatique, on n'y réussira pas. On

n'y trouvera que le sentiment delà dignité personnelle et celui du devoir accompli éclatant avec une admirable énergie. Qu'on aille assister à une représentation à' Horace ou de Cinna et on verra si on en sort l'âme amollie, et si on n'en rapporte pas, au contraire, avec une plus haute conception de l'idéal humain, plus d'ardeur pour le réaliser.

Mais l'amour tient cependant beaucoup de place dans les tragédies, surtout dans celles du théâtre français ! Je ne l'ignore pas ; mais n'en tient-t-il pas beaucoup aussi dans les autres œuvres de la littérature et de l'art? Il faudra donc, si l'on veut être conséquent, l'en bannir aussi et en interdire toujours et partout l'expression. Le bon sens proteste contre un pareil rigorisme. Que faire donc? Le dépeindre conformément aux lois del'honnêtetè et de la décence. Or, c'est précisément ce qu'ont fait nos grands tragiques. C'est pourquoi leurs pièces ne sauraient offrir aux hommes faits, pour lesquels seuls elles ont été composées, aucun danger sérieux. Le grand art, en effet, épure et ennoblit tout ce qu'il touche, parce qu'il cherche, en peignant la passion, à éveiller le sentiment de la beauté et non celui de la volupté : « Si la Vénus du Capitole ou la sainte Cécile, dit un illustre écrivain, excite en vous des désirs sensuels, vous n'êtes pas fait pour sentir ie beau 1 . » Ce que Victor Cousin dit ici des grandes créations de la sculpture et de la peinture, il faut le dire aussi de celles de l'art draroa-

i V. Cousiu, Du Vrai, dtf Beau et du Bien, p. 145,

tique, de Chimène et de Pauline, de Monimeet d'An dromaque. Ce sont là des créatures trop pures, trop idéales, trop divines, pour produire dans les âmes autre chose qu'une noble et suave délectation esthétique .

La comédie a pour but de provoquer la gaieté et le rire, comme la tragédie d'éveiller la pitié et l'admiraiion. Elle n'est ni moins naturelle ni moins légitime ; car il est aussi conforme h la nature et à la raison de rire de ce qui est ridicule que d'admirer ce qui est admirable et que de s'apitoyer sur ce qui est digne de pitié. Le ridicule, en effet, n'est pas autre chose que le laid, en tant qu'il ne dépasse pas certaines limites et ne va pas jusqu'à l'odieux : c'est la vanité, la poltronnerie, lajalousie, l'avarice, c'est-à-dire des altérations plus ou moins graves de l'idéal humain conçu dans sa pureté essentielle. Le poète qui nous représente le ridicule sous les traits de M. Jourdain, de Sosie, d'Arnolphe ou d'Harpagon, n'est pas moins fidèle aux lois de la moralité que celui qui nous dépeint l'héroïsme sous les traits de don Diègue, du vieil Horace, de Poljeucte ou de Sévère. Si celui-ci nous rend plus sensibles à la beauté morale, celui-là aiguise en nous le sentiment de la laideur morale : au fond, le résultat est le même. Qu'il puisse quelquefois échapper au poète comique, dans l'exécution de son oeuvre, des détails qu'un goût sévère désavoue el qu'une conscience scrupuleuse réprouve, nous en convenons volontiers; que Molière ne soit pas plus esempt de reproche qu'un autre sous ce rapport, nous

en convenons encore; mais on conviendra bien aussi que Bossuet va trop loin et se laisse emporter au delà des limites de la justice, quand il ne veut voir que des impiétés et des infamies dans les œuvres, généralement si saines, du prince de la comédie française. Ce jugement est d'autant plus étonnant de la part d'un esprit aussi élevé, qu'il aimait Térence, qu'il le faisait lire en entier à son jeune et royal élève, et que. si le comique latin est plus pur déforme que le comique français, il est certainement plus propre à énerver l'âme et à la plonger dans de molles langueurs. Quelle que soit donc notre déférence pour l'autorité de Bossuet et notre respect pour les sentiments qui ont inspiré ses critiques, nous croyons pouvoir conclure de tout ce qui précède qu'elles sont peu fondées, et que ce n'est qu'en partant d'une fausse conception de l'art dramatique et en exagérant les abus qu'on en avait faits, que cet écrivain est arrivé à en proscrire l'usage.

Ce qui nous confirme dans cette manière de voir, c'est l'observation de ce qui se passe dans la vie ordinaire. Qui de nous n'a entendu quelquefois des gens bien élevés s'entretenir dans un salon de quelque pièce jouée depuis peu ? L'un parle des acteurs et caractérise avec goût le genre de talent de chacun d'eux ; un autre analyse la pièce, et montre très bien que tel personnage est pris dans la nature et dans la réalité, tandis que tel autre n'a jamais pu exister que dans les rêves d'un cerveau malade; que le langage du premier est plein de vérité, tandis

que celui du second sonne faux et a quelque chose de déclamatoire. Ce qui se dégage de ces appréciations, c'est un sentiment plus ou moins délicat de l'art et une connaissance plus ou moins fine du cœur humain ; quant à la sensualité, elle n'y apparaît nullement. Or il esta croire que les impressions que ces honnêtes gens expriment ainsi dans la conversation, sont précisément celles qu'ils avaient éprouvées au spectacle. On en peut donc conclure qu'ils y étaient allés chercher, non des excitations voluptueuses, mais une distraction innocente, assaisonnée d'émotions esthétiques.

Bien loin de corrompre toujours les hommes, l'art dramatique les améliore toutes les fois qu'il reste fidèle à sa nature ; car il développe en eux cet esprit de réflexion auquel le libre arbitre doit sa naissance et qui leur permet de faire échec k la fatalité. Aussi lui appliquerai-je volontiers les belles paroles par lesquelles un penseur allemand caractérise l'art en général : « Comment l'art, se demande Hegel, a-t- il la vertu de polir les mœurs et de mettre uu frein aux passions? La grossièreté ou la violence du caractère consiste dans la domination tyrannique des penchants particuliers de la nature sensible, avec lesquels l'homme est identifié, de telle sorte qu'il n'a pas de volonté en dehors de ces mobiles. Or l'art adoucit cette rudesse inculte et tempère cette violence, en donnant l'homme en spectacle à luimême. Dans ce simple tableau, il y a un pouvoir de calmer et une influence libératrice. Tandis que

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l'homme contemple ainsi ses propres penchants et ses propres passions, tels qu'ils se développent en lui dans leur entraînement naturel et leur mouvement irréfléchi, il les voit hors de lui se poser devant lui ; il se prend à les considérer comme quelque chose d'extérieur à lui, il s'en distingue, s'en dégage, et par là même commence à s'affranchir, à être libre. On répète souvent que l'homme doit vivre dans une identité parfaite avec la nature. C'est demander qu'il reste inculte et grossier. En brisant l'unité qui le retient confondu avec elle, l'art l'élève de ses douces mains au-dessus de cet état d'innocence sauvage. En lui apprenant à contempler , il le dispose à réfléchir , il ouvre à son esprit la voie de la spéculation et de la science 1 . »

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