LE THEATRE
prit pour peu de chose, et où la vie inférieure et animale se donne momentanément carrière aux dépens de la vie supérieure et vraiment humaine, c'est, de l'aveu de tout le monde, s'oublier soi-même et se dégrader. Faire d'un bal, qui ne devrait être qu'une distraction sans importance, coupant un instant une existence occupée et affairée, sa grande occupation et sa principale affaire, y dépenser pour sa parafe des sommes qui auraient suffi à entretenir un mari et des enfants durant une année entière, compromettre sa fortune et quelquefois même ruiner sa famille, pour le vain plaisir d'humilier uu moment une rivale, c'est une vanité folle, un égoïsme monstrueux que l'opinion publique ne saurait assez sévèrement flétrir.
De tous les divertissements auxquels on se livre chez les peuples civilisés, il n'en est point qui aient donné lieu, au point de vue moral, à de plus longs et plus mémorables débats que les spectacles dramatiques. Gomme la question est loin d'être résolue et qu'elle se rattache étroitement à notre sujet, ou nous permettra de la reprendre avec quelque détail.
Pour bien apprécier la moralité des spectacles dramatiques, ilfaut d'abord se rendre compte de leur origine et de l'action qu'ils exercent sur les âmes. L'art dramatique doit sans doute sa naissance, comme les autres variétés de la poésie, au besoin d'exprimer le beau par le langage mesuré et de le représenter à l'imagination d'autrui tel qu'on l'imagine soi- même.
Mais il suppose de plus le besoin de voir ce qu'on a d'abord seulement imaginé. Quand les enfants ont entendu raconter de grandes batailles, ils ne se bornent pas, on le sait, à repasser dans leur esprit ces scènes terribles, ni même à les retracer par la parole à leurs jeunes camarades : ils les figurent extérieurement et s'en donnent à eux mêmes et aux autres le spectacle ; ils se forment en deux camps, ils en viennent aux mains, ils jouent aux soldats. Eh bien, sur ce point comme sur beaucoup d'autres, les hommes sont de véritables enfants". Ils ne sont heureux que quand ils peuvent contempler les événements les plusimportants de- leurhistoire politique et religieuse reproduits plus ou moins exactement à leurs regards, et qu'il leur est donné de voir et de toucher, pour ainsi dire, des personnages qu'ils n'avaient jusqu'alors qu'entrevus, comme dans un rêve, sous les formes indécises et vaporeuses que leur prêtait l'imagination. C'est ainsi qu'ils évoquèrent, chez les anciens, le vainqueur de l'Inde et son brillant cortège, dans lés fêtes deBacchus; c'est ainsiqu'ilsfirentrevivre, au moyen âge, le touchant Crucifié du Golgotha, avec son entourage lugubre, dans les cérémonies de la Passion, et ce fut de cette manière, on ne l'ignore pas, que l'art dramatique prit naissance.
Mais pourquoi les hommes ne se contentent-ils pas du simple récit des faits et tiennent-ils à les voir représenter? C'est qu'ils sont avides d'émotions et que les choses qu'on entend raconter n'émeuvent jamais comme celles qu'on voit soi-même. Un exemple fa-