OPINION DE J.-.T. ROUSSEAU
sait qu'appliquer à un cas particulier sa théorie de l'immoralité de la littérature considérée dans son ensemble : il était tout a fait dans la logique de sa situation.
Suivant Rousseau, il n'y a, pour l'homme, déplaisirs légitimes que ceux qui dérivent de sa destinée. Or il est dans sa destinée d'être fils, époux, père, citoyen, d'en remplir les devoirs et d'être heureux quand il les remplit. Voilà les vrais plaisirs de la vie. Hors de là, il n'y a que des passe-temps frivoles, qui ne peuvent plaire qu'aux esprits malades et aux cœurs corrompus. C'est dans cette dernière catégorie que les plaisirs du théâtre doivent être rangés. Rien île plus juste que la réponse de ce barbare à qui l'on vantait les jeux et les spectacles de Rome : « LesRo mains, dit-il, n'ont donc ni femmes ni enfants? »
Rousseau prétend qu'il n'y a de plaisirs légitimes que ceux qui sont en harmonie avec notre destinée. Il a raison : il reste seulement à savoir en quoi cou siste notre destinée véritable. Or c'est là une ques lion qui ne pouvait être bien résolue par un.auteur qui n'avait pas craint de soutenir que l'homme qui pense est un animal dépravé. La destinée de l'homme consiste, comme l'ont très bien vu les sages de tous les temps, à développer sa nature spirituelle et vraiment humaine, c'est-à-dire les sentiments supérieurs qu'il possède seul sur la face de cette planète, l'amour du vrai, l'amour du beau, l'amour du bien, par lesquels il crée la science, l'art, la morale, et agrandit sans cesse l'écart qui existe entre lui et les autres êtres
animés. Elle consiste à donner l'essor à ces diverses aspirations, à déployer son être dans tous les sens, à perfectionner sa pensée sous toutes ses formes, cette pensée dont, suivant Pascal, nous devons nous relever, et qui est le vrai principe de notre grandeur : sa destinée domestique et sociale n'est qu'une partie de sa destinée ainsi comprise. C'est assez dire que les plaisirs qui découlent de ce mode supérieur de l'existence sont non seulement légitimes, mais encore nobles et élevés entre tous. Or, c'est parmi eux qu'il faut placer ceux qui découlent de l'art dramatique, comme ceux qui dérivent des autres variétés de l'art et de la littérature.
Rousseau ne se borne pas (on peut déjà le pressentir) à s'élever contre les abus de l'artdramatique: il le condamne, comme Bossuet, dans son essence même. Le but de cet art est, dit-il, de plaire au public. Or, pour lui plaire, il faut flatter sa passion dominante, c'est-à-dire lui servir, s'il est voluptueux, de la musique et des danses; s'il est galant, de l'amour et de la galanterie; s'il est badin, des ridicules et des plaisanteries. Mais qu'est-ce que cela, sinon exagérer ses mœurs dans le sens où elles pèchent déjà, c'est-à-dire le pervertir et le corrompre ?
Nous admettons que l'auteur dramatique ne peut plaire aux spectateurs qu'à la condition d'entrer plus ou moins dans leurs sentiments ; mais il n'est pas obligé pour cela de flatter celui de ces sentiments qui domine actuellement chez eux. Il arrivera au même but, s'il parvient par son art à rendre momentanément do-