‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 36 sur 70 · OPINION DE J.-J. ROUSSEAU · texte numérisé non relu

OPINION DE J.-J. ROUSSEAU

minant celui qui ne l'était pas. La magnanimité ne dominait pas parmiles spectateurs des pièces de Corneille ; car elle est, à toutes les époques, une disposition rare : cela n'empêcha pas l'illustre poète d'aller la chercher au fond des cœurs, et de la réveiller par d'héroïques accents chez ceux qui en paraissaient le moins susceptibles. Le dédain des biens matériels n'est pas non plus très répandu parmi nous, et pourtant on sait qu'un poète estimable de notre temps fit applaudir, il y a quelques années, les vers où il opposait au culte de l'argent celui de l'honneur. Ajoutons que le raisonnement de Rousseau, s'il était juste, aurait des conséquences devant lesquelles ce singulier esprit ne reculerait sans doute pas, mais qui sont bien propres à faire réfléchir tous les amis de la civilisation : il entraînerait non seulement la condamnation de l'art dramatique, mais encore celle de la littérature tout entière. Tous ceux qui la cultivent se proposent, en effet, en une certaine mesure, déplaire au public auquel ils s'adressent; ils doivent donc, eux aussi, si le raisonnement de Rousseau est exact, flatter ses passions, c'est-à-dire le pervertir et le corrompre.

Non content d'attaquer le théâtre en général, Rousseau critique la plupart des auteurs qui l'ont illustré, surtout Molière, envers lequel il est aussi dur que Bossuet lui-même : « Son plus grand soin, dit-il, est de tourner la bonté et la simplicité en ridicule et de mettre la ruse et le mensonge du parti pour lequel on prend intérêt... Voyez comment, pour multiplier ses plaisanteries, cet homme trouble l'ordre de la société;

avec quel scandale il renverse tous les rapports les plus sacrés sur lesquels elle est fondée ; comment il tourne en dérision les respectables droits des pères sur leurs enfants, des maris sur leurs femmes, des maîtres sur leurs serviteurs ! »

Cette critique de Molière est d'une injustice manifeste; car ce grand homme ne justifie pas les mœurs auxquelles ou fait allusion ici, il les dépeint, ce qui est bien différent. — Mais ne devrait-il pas les condamner d'une manière formelleet expresse? — Non ; car la comédie n'est pas un enseignement, mais une peinture. Tout ce qu'on peut lui demander, c'est d'être une peinture fidèle et ressemblante de la réalité, c'est-à-dire de ne pas enlaidir la vertu et embellir le vice. Cette condition remplie, la comédie ne sera pas immorale. Elle ne le sera pas plus que le monde dont elle n'est que le reflet, pas plus que l'histoire dont elle n'est que le pendant, puisqu'elle dépeint la vie privée et l'histoire la vie publique ; pas plus que la psychologie, dont elle n'estque la mise en action, puisqu'elle étale sur la scène tous les mystères de notre nature morale. Loin d'être nuisible, la comédie est utile, comme toutes les choses auxquelles nous venons de la comparer ; car elle fournit, comme elles, une ample matière à nos réflexions et nous facilite» comme elles, l'accomplisement du plus grand précepte de la sagesse antique : « Connais-toi toimême. »

Mais. les comédies de Molière remplissent-elles toutes ces conditions ? Ne rendent-elles pas mépri-

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sables de simples travers et ne font-elles pas paraître aimables de véritables crimes ? « Quel est le plus blâmable, s'écrie Rousseau, d'un bourgeois sans esprit et vain, qui fait sottement le gentilhomme, ou du gentilhomme fripon qui le dupe? Dans la pièce dont je parle, ce dernier n'est-il pas l'honnête homme? N'a-t-ii pas pour lui l'intérêt, et le public n'applaudit-il pas à tous les tours qu'il fait à l'autre ? Quel estle plus criminel d'un paysan assez fou pour épouser une demoiselle ou d'une femme qui cherche à déshonorer son époux? Que penser d'une pièce où le parterre applaudit a l'infidélité, au mensonge, à l'impudence de celle-ci et rit de la bêtise du manant puni? C'est un grand vice d'être avare et de prêter à usure ; mais n'en est-ce pas un plus grand encore de voler son père, de lui manquer de respect, de lui faire mille insultants reproches, et, quand ce père irrité lui donne sa malédiction, de répondre d'un air goguenard qu'il n'a que faire de ses dons ? »

Je réponds à Rousseau que nous n'avons pas la moindre admiration pour le gentilhomme fripon, pour la femme infidèle et pour le jeune homme prodigue dont il veut parler. Il est vrai que Molière ne rend pas ces personnages aussi méprisables qu'il rend les autres ridicules ; mais la raison en est bien simple, quoiqu'elle n'ait jamais été démêlée nettement, c'est que ces derniers sont les vrais sujets de la pièce, et que c'est sur eux que l'auteur veut concentrer l'attention, tandis que les premiers servent simplement à les faire ressortir et ne doivent être vus mie de

profil. Quand un père veut empêcher son fils de se laisser exploiter par des chevaliers d'industrie, il ne s'amuse pas à lui montrer ce qu'il y a d'ignoble dans leur profession : il s'attache seulement à lui faire voir ce qu'il y a de désagréable et d'humiliant à être leur dupe ; car c'est là le propre sujet de sa harangue : le reste n'a rien à y voir. De même quand un poète veut peindre les travers d'un bourgeois vaniteux, qui se laisse exploiter par un gentilhomme, il ne s'amuse pas à montrer combien la conduite de celui-ci est réprèhensible, il montre seulement combien celle de l'autre est ridicule ; car c'est là le vrai sujet de sa comédie : le reste ne fait rien à l'affaire. Rousseau s'indigne de la violation de la majesté paternelle dans la personne d'Harpagon. Il eût mieux fait, suivant moi, de réserver son indignation pour une occasion plus favorable. Car enfin où est-elle cette majesté ? Qu'en a fait le vieux ladre ? S'il voulait être honoré de sa famille, il ne devait pas lui préférer sa cassette; s'il tenait à être respecté de son fils, il devait commencer par se respecter lui-même, au lieu de se dégrader à la fois par l'usure et par le mensonge. Le fils fait mal sans aucun doute de manquer à son père ; mais le père mérite que son fils lui manque. Il l'a réduit aux emprunts onéreux et à la révolte par sa conduite : il est puni par où il a péché. A ce point de vue, la scène blâmée par Rousseau a même un côté moral : elle n'est qu'une application à la personne de l'avare de la grande loi du mérite et du démérite.

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D'ailleurs, comment le philosophe genevois n'a-t-il pas vu que, dans une œuvre littéraire quelle qu'elle soit, il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de punir le vice d'un personnage autrement que par celui d'un autre? Mais qu'est-ce que je dis? Il l'a vu le mieux du monde. Dans son Emile, il blâme LaFontaine, parce qu'il a châtié l'imprévoyance de la cigale par l'avarice de la fourmi, et la vanité du corbeau par l'astuce du renard, prouvant ainsi par là ce que nous avons déjà établi précédemment, qu'on ne saurait condamner la comédie, sans condamner en même temps toute littérature?

J'ai cru devoir à l'autorité de deux écrivains aussi considérables que Dossuet et J.-J. Rousseau de prouver un peu longuement contre eux des vérités qui semblent n'avoir pas besoin de preuves. Il est bien clair, en effet, qu'il ne peut y avoir aucun mal à nous émouvoir sur les malheurs des hommes et à nous faire rire de leurs vices et de leurs travers. Or c'est là le double objet de la tragédie et de la comédie. A les prendre en elles-mêmes et dans leur essence, ces deux espèces de compositions n'ont donc évidemment rien de blâmable ni de répréhensible. Quand elles se dénaturent et donnent lieu à des

abus plus ou moins graves, elles sont justiciables de la critique, qui a pour mission de maintenir chaque cUose en rapport de conformité avec son type.

Cette part faite à l'éloge, dans l'appréciation de l'art dramatique, il nous sera bien permis de donner quelque chose au blâme, et de reconnaître que lîossuet et Rousseau n'ont pas eu entièrement tort dans les attaques qu'ils ont dirigées contre lui. L'un et l'autre sesont élevés non seulement contre la comédie, mais encore contre les comédiens. Certainement la vie de ces derniers n'est pas aussi dissolue qu'ils le prétendent et, de nos jours, on en a vu plus d'un mener une conduite fort régulière. Cependant elle offrait, du temps de Bossuet, et offre encore aujourd'hui assez à redire pour justifier les éloquentes paroles qu'arrache au grand évêque son austérité bourgeoise, non moins que son caractère sacerdotal : « Apparemment, dit-il à Caffaro, qui ne voulait mettre aucun péché à la charge de la comédie, apparemment vous ne songez pas à ceux des comédiennes, à ceux des chanteuses, ni aux scandales de leurs amants. N'est-ce rien que d'immoler des chrétiennes à l'incontinence publique, d'une manière plus dangereuse qu'on ne ferait dans dans les lieux qu'on n'ose nommer ? Quelle mère, je ne dis pas chrétienne, mais tant soit peu honnête, n'aimerait pas mieux voir sa fille dans le tombeau que sur le théâtre? L'ai-je élevée si tendrement et avec tant de précaution pour cet opprobre ? L'ai-je tenue nuit et jour, pour ainsi dire, sous mes ailes avec tant de soin pour la livrer au public ? »

Assurément la tragédie excite dans l'àme un noble sentiment en y excitant la pitié; mais Rousseau n'est-il pas un peu dans le vrai., quand il prétend que c'est là une pitié stérile, parce qu'elle ne produit aucun acte de vertu? Par cela seul qu'on s'est attendri qu'on a pleuré, on se juge suffisamment bon et vertueux, on se tient quitte du reste. Le tyran dePhères gémissait, au théâtre, sur le sort de Priam et d'Andromaque : cela n'empêchart pas les cris de ses vie timesdele trouver impassible : « Quand un homme, dit ironiquement Jean-Jacques, est allé admirer de belles actions dans les fables et pleurer des malheurs imaginaires, qu'a-t -on encore à exiger de lui ? N'est il pas content de lui-même? Ne s'applaudit-il pas de sa belle âme? Ne s'est-il pas acquitté de tout ce qu'il doità la vertu par l'hommage qu'ilvientde lui rendre ? Que voudrait-on qu'il fit de plus? Qu'il la pratiquât lui-même? Il n'a point de rôle à jouer, il n'est pas comédien. »

Ce sont là des observations qui ne manquent pas de justesse. Ajoutons qu'en excitant en nous la pitié, sans lui donner aucune occasion de se manifester par des actes, la tragédie a l'inconvénient d'user inutilement un ressort que la nature avait mis en nous en vue d'une noble fin. Une des grandes lois de la sensibilité, c'est qu'elle s'émousse par l'habitude. Par conséquent, quand on s'apitoie trop souvent, au théâtre, sur des malheurs fictifs, on finit par devenir peu «ensible, dans la vie, aux malheurs réels. Gela se comprend d'autant mieux que ces derniers n'ont ni

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l'éclat ni la grandeur des 'autres, et sont ordinairement entourés de circonstances qui n'ont rien de théâtral et qui inspirent moins d'intérêt que de dégoût. Chezceux qui sont accoutumés à faire le bien dans la vie ordinaire, dit un philosophe écossais, ce sentiment de dégoût s'affaiblit peu àpeu, parce qu'il est contrebalancé par l'habitude d'une bienfaisance active; mais, chez les pleureurs de théâtre, il est sans contre ■ poids et conserve toute sa. force. La laideur naturejle de la souffrance froisse leur délicatesse et les porte à en détourner les yeux : il est rare qu'ils soient réellement bienfaisants .

Sans doute Rousseau est trop sévère à l'égard de Molière ; cependant il a quelquefois raison contre lui, notamment dans la critique qu'il fait du caractère du misanthrope. Cela tient à ce qu'il se place à un point de vue supérieur. Pour Molière, comme pour la plupart des poètes comiques, l'honnête homme est celui de la morale mondaine, l'homme bien élevé, qui respecte scrupuleusement ioutes les conventions sociales, et se plie sans efforts à toutes leurs exigences. Pour Rousseau, comme pour la plupart des philosophes, l'honnête homme est celui qui suit, avant tout, les lois delà morale éternelle, et qui se préoccupe des grands devoirs qui dérivent de notre nature, plus que des obligations souvent arbitraires que le monde nous impose. Ce sont là deux idéaux fort différents, pour ne pas dire fort opposés. Quand un homme s'éloigne^ du premier, pour se rapprocher du second, il peut paraître ridicule aux yeux de la coutume, mais il ne l'est pas

aux yeux de la raison . Aussi, à mesure que nos mœurs perdent ce qu'elles avaient de convenu et d'artificiel, et deviennent plus naturelles et plus saines, certaines parties du rôle d'Alceste, qui faisaient rire nos aïeux, excitent de plus en en plus notre admiration. 11 n'est pas nécessaire d'être misanthrope, il suffit d'avoir l'âme droite pour approuver Alceste, quand il refuse soit de chercher à influencer ses juges, soit de déguiser sa pensée, et pour applaudir à ces vives paroles :

Je vous vois accabler un homme de caresses Et témoigner pour lui les dernières tendresses,

Et quand je vous demande après quel est cet homme, A peine pouvez-vous dire comme il se nomme !

Morbleu ! c'est une chose indigne, lâche, infâme De s'abaisser ainsi jusqu'à trahir son àme !

C'est là un sentiment très noble et très élevé : Kant, le philosophe de la dignité personnelle, ne se serait pas exprimé autrement.

Ce n'est pas non plus sans raison que Rousseau oppose aux plaisirs souvent frivoles et quelquefois corrupteurs que le théâtre procure, ceux qui naissent des occupations naturelles de l'homme et de l'accomplissement de ses devoirs domestiques. Rien de plus beau, rien déplus touchant que la peinture qu'il trace des mœurs douces et paisibles , de l'activité intel ligente et industrieuse de quelques populations suis ses, groupées autour de Neufchàtel, etdes inévitables ravages que l'établissement des spectacles produi-

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rait parmi elles. On trouve déjà là, dans toute sa force, suivant la remarque de M. Villemain, la noble inspiration qui dictera plus tard Y Emile, celle de l'esprit de famille réagissant contre les empiétements de l'esprit du monde. Il aurait pu y ajouter le tableau de la dégradation à laquelle le goût immodéré des jeux publics a quelquefois réduit les villes les plus illustres et les nations les plus puissantes. Les Athéniens, à l'époque de leur décadence, avaient une telle passion pour les spectacles qu'ils défendirent, sous peine de mort, de distraire la moindre partie de l'argent affecté à leur entretien, pour défendre la patrie contre ses ennemis ou pour faire face à d'autres nécessités pressantes. Les Tarentins, au temps de leurs plus grands périls, passaient leurs jours et leurs nuits au théâtre, au lieu de faire de vigoureuses sorties avec Pyrrhus, leur allié, contre l'armée romaine. Enfin, sous le Bas-Empire, les Romains, dégénérés à leur tour, se préoccupaient beaucoup plus des rivalités des cochers verts et des cochers bleus que des intérêts généraux et des destinées publiques.

Concluons. Il faut à l'homme des divertissements, dans le sens où on prenait ce mot-là au xvn e siècle, c'est-à-dire des plaisirs qui détournent son espritfatigué de ses occupations ordinaires, qui lui permettent de se relâcher de sa contention habituelle, et de laisser à ses facultés, trop longtemps disciplinées et surmenées, leur jeu spontané et naturel. Or, parmi les divertissements auxquels il peut se livrer, il en est peu qui offrent un caractère aussi noble et aussi élevé

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que ceux du théâtre. 11 ne lui est donc pas défendu d'y assister quelquefois, puisqu'il a quelquefois besoin de se distraire des affaires sérieuses ; mais il ne lui est pas permis d'y passer sa vie, parce qu'ils ont plus d'un inconvénient et que d'ailleurs il est fait pour travailler, non pour se divertir. S'il en usait autrement, il n'accomplirait pas sa destinée : les passions, inséparables d'une vie molle et oisive, prendraient bientôt le dessus sur sa volonté et sa raison, et l'empêcheraient de réaliser son idéal en tant qu'homme.

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