‹ Nos devoirs et nos droitsChapitre 42 sur 70 · DROITS DE L'HOMME ET SENSUALISME · texte numérisé non relu

DROITS DE L'HOMME ET SENSUALISME

de l'individu que s'ils n'existaient pas. Quanta Auguste Comte, qui professe à la fois en psychologie le phénoménismede Hume et le matérialisme de Brous sais, il déclare en toutes lettres que la notion de droit doit disparaître du domaine politique, comme la notion de cause du domaine philosophique. Il est en cela parfaitement conséquent. Dès qu'il n'y a pas de causes, l'homme n'en est pas une : dès qu'il n'en est pas une, il n'est pas un être libre, une vraie personne : il n'a rien, par conséquent, qui le rende respectable, il n'a pas de droits. Aussi ce philosophe fait-il litière de toutes nos libertés civiles et politiques 1 . Les sensualistes actuels ne sont guère plus tendres poulies institutions libres que leurs devanciers. M. Taine voit dans la Révolution de 1789 non une explosion du sentiment de la justice, mais un déchaînement de nos tendances inférieures et animales. Après avoir si eu rieusement étudié les autres, il est lui-même, sans s'en-douter, un curieux sujet d'étude; car il offre le phénomène d'un écrivain qui, pour avoir retiré à l'homme ses qualités spécifiques, est amené logiquement à faire de l'histoire humaine une branche de l'histoire naturelle.

Les sensualist.es qui ont montré des tendances libérales ont été des sensualistes inconséquents. Quelques-uns, comme Hélvètius, revendiquent hautement les droits de l'homme et (chose singulière !) ils ne lui

1 V. notre Histoire de la Philosophie au xix* siècle, l re partie, Socialisme et Positivisme, pages 12, 137 et 406.

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reconnaissent ni devoir, ni liberté, ni raison, dans le sens philosophique du mot, et ne négligent aucune occasion de le ravaler jusqu'au rang des bêtes. Il y a là évidemment une contradiction des mieux conditionnées. Le droit n'étant que l'exigibilité du devoir, il est absurde de réclamer l'un quand on nie l'autre; le droit n'étant que notre liberté et notre raison, c'est-à-dire notre essence comme hommes, notre humanité en tant qu'elle doit imposer le respect à autrui, il est absurde de réclamer les droits de l'homme, quand on méconnaît son essence et qu'on s'ingénie à faire de lui un pur animal.

C'est un paralogisme qui n'est pas particulier à Helvétius. Il lui est commun avec toute l'école sensualiste du dix-huitième siècle, qui admet le droit en politique et nie la raison, la liberté et le devoir en psychologie. Il lui est commun aussi avec bon nombre d'écrivains de notre temps, qui se nattent d'être les représentants les plus avancés de la liberté et du droit et qui, au lieu de combattre une doctrine psychologique qui en contient la négation radicale, lui font un accueil empressé et verraient volontiers dans ceux qui l'attaquent des fauteurs du despotisme. Pauvres esprits sans logique, sans étendue, sans profondeur, qui ont quelques idées en l'air, mais qui ne savent ni d'où elles viennent ni où elles vont, qui ne sont capables ni d'en suivre les tenants et les aboutissants, ni de s'en rendre compte et de les accorder entre elles ! Ils ignorent que le droit suppose le devoir et que la liberté politique implique la liberté morale.

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