‹ Nos directions; réalisme et poésie, notes sur le drame poétique, du classicisme, sur le vers libreChapitre 13 sur 13 · SELON MM. VILDRAC ET DUHAMEL · texte numérisé non relu

SELON MM. VILDRAC ET DUHAMEL

J'aurais répondu tout spécialement à l'article impartial de Michel Arnauld sur le Vers Français ^ si d'abord il ne m'eût donné satisfaction de principe presque complète, si d'autre part, dans une étude qui parut au même moment ', je n'avais précisé mes vues et prévenu plusieurs de ses objections. Il reste que, — pour la première fois, peut-être, — un critique averti mais sans complaisance, aura reconnu tout haut: i° l'insatisfaction que laisse désormais à nombre de lecteurs sensibles l'emploi systématique et exclusif du vers régulier traditionnel, 2° la légitimité d'une autre forme, non peut-être encore définitive, mais consacrée par des œuvres maîtresses et en voie de perfection. Voilà le fait important à mes yeux de quiconque s'attache à rénover notre technique poétique selon l'instinct et la raison. J'en prends acte - — et sans

' Nouvelle Revue Française, i" janvier 1910. * Le Mouvement dans la poésie lyrique.

surprise : tous ici, nous communions — sous des espèces différentes, n'importe!.. — dans l'horreur du désordre autant que dans le mépris du poncif. Et tandis que tel d'entre nous s'ingéniera à rendre à l'alexandrin ancestral la tonicité de la vie, ma tâche parallèle et complémentaire sera de formuler la discipline du " vers libre ", hélas ! trop souvent anarchique, fils en révolte de la plus profonde nécessité.

Je vois la tâche d'autant plus urgente que le renouveau " vers libriste " dont tressaille presque unanimement la génération nouvelle, paraît avoir peu profité des expériences décisives qui nous valurent le Saint Georges, la Clarté de Vie, la Chanson d'Eve, les Odelettes... etc. Le problème aux trois quarts résolu, on le pose à peine, et l'on retourne bénévolement à la confusion des premiers jours. Mêmes timidités, mêmes hardiesses folles. Tel se cramponne à la vieille métrique comme l'ivrogne au réverbère, qu'il essaie de quitter mais rattrape aussitôt. Tel use, à tort et à travers, sans esprit de suite, du vers blanc, du vers faux, de l'allitération, de l'assonance... Et vraiment nous pourrions croire qu'un insouci absolu de la forme règne, je ne dis pas chez tous, mais chez la plupart des poètes qui viennent de se révéler, si deux d'entre eux, et de valeur certaine, représentatifs en outre d'un groupe très vivant, F Abbaye, n'avaient réuni récemment quelques Notes sur la technique poétique, pour notre édification. Des textes de ce

genre sont trop rares pour que nous laissions passer celui-ci sans l'examiner attentivement, d'autant qu'il est subtil et rédigé avec finesse.

J'y trouverai incidemment sans doute l'occasion de répondre à Michel Arnauld, sur quelques points litigieux, tout en étudiant l'attitude consciente de la jeune génération vers-libriste en face de la forme dont elle se sert.

MM. Georges Duhamel et Charles Vildrac font profession de modestie: ils ne se posent pas en théoriciens. Il faut avoir longtemps cherché, éprouvé une théorie pour s'y emprisonner sans risque de diminution. L'œuvre d'abord : or, ils débutent. Aussi bien je n'attends de leur petit ouvrage rien de plus que l'aveu d'une " orientation " ; dès les premières lignes ils me promettent pourtant davantage. " Un des caractères, disent-ils, de l'effort artistique contemporain est la tendance vers plus de dignité, plus de droiture, plus d'initiative. " Et il ajoutent : " Même parmi ceux que admettent le vers libre (en note : vocable décrié avec raison) certains nç^n soupçonnent pas le mécanisme. " Bravo ! Mais si mécanisme il y a, quel est-il }

A vrai dire, ils nous en proposent plusieurs : c'est leur manière de ne point théoriser. On sent qu'il va s'agir pour eux de justifier à la fois les poétiques les plus dissemblables. Dans les exemples qu'ils citent on trouve Jammes à côté de Vielé-Griffin, Verhaeren auprès de Bataille, et pêle-mêle Kahn, Van Lerberghe, Jules Romains,

Paul Castiaux, eux-mêmes... Quiconque transgresse, à raison ou à tort, la loi ancienne, ils l'accueillent, quitte à prendre pour des beautés singulières d'involontaires négligences, quitte aussi à se contredire.

Qu'il s'agisse de rejeter la métrique préétablie du vers traditionnel, et aussitôt ils invoquent le principe connu du rythme nécessaire scandé par les "arrêts de la voix et du sens". C'est fort bien. Pourtant ils n'iront pas, comme le voudrait la logique, iusqu'à la strophe analytique^ où, disent-ils "le vers disparaît " — Justement ! — En fait, la notion de la strophe qui est l'acquisition la plus sûre du "vers librisme " et dans laquelle le vers se réduit à l'état àHunitè rythmique indivise qu'il s'agit de mettre en valeur, ils la sacrifient volontiers, contrairement à leurs prémisses, à la notion traditionnelle et scolaire du vers numérique à césures ^ dont l'alexandrin est le type. L'alexandrin est leur point de départ, leur modèle, et " il fait partie de leur liberté ". C'est un compromis défendable ; nous ne le discuterons pas...

A propos de l'alexandrin, j'aimerais pourtant à citer quelques remarques ingénieuses où ils raillent ses facilités et analysent ses ressources. Même, n'y découvrent-ils pas un vers libre de douze pieds ? — Ce vers libre-là on le voit déjà dans Racine, quand la césure " émotive " surajoutée prend le pas sur la césure obligée et crée à elle seule le

' Ils éludent complètement la question de l'accentuation.

rhythme... Mais si l'alexandrin contient une façon de vers-libre, pourquoi donc le quitter ? — Néanmoins ils excellent à montrer les effets curieux qu'on en tire, en l'allongeant soudain comme fait Verhaeren, en étouffant d'une muette non élidée telle sonorité centrale etc., etc. Ils examinent ainsi chaque vers pris à part, du vers de sept pieds au vers de quinze ; et trouvent toujours le mot juste pour désigner la qualité propre à chacun, selon la variété de ses coupes... Mais comme ces mètres ne se présentent pas isolément, comme pour justifier leur union, il ne suffit pas dans le cas présent d'invoquer l'exemple de La Fontaine, MM. Duhamel et Vildrac s'avisent de nous fournir tout un lot de lois rythmiques " facultatives " et ils appuient d'exemples nombreux, tour à tour, la loi de constante rythmique^ la loi d'équilibre rythmique, la loi de symétrie.

"L'ancienne poétique, écrivent-ils, alignait des corps numériquement égaux et les vers étaient entre eux dans le rapport d'unité à unité. On constate fréquemment dans la forme moderne que la cadence d'une strophe ou paragraphe poétique est due à la présence répétée dans chaque vers d'un corps numérique fixe, que l'on peut appeler constante rythmique et qui bat la mesure dans la mélodie continue. Le vers libre à constante rythmique est bien la première et ' la plus simple métamorphose du vers régulier. " Exemple :

En allant vers la ville où l'on chante aux terrasses Sous les arbres en fleur comme des bouquets de fiancées En allant vers la ville où le pavé des places Vibre au soir rose et bleu d'un silence de danses lassées.

(H. DE Régnier)

Le procédé, ainsi qu'on voit, est simple, — du moins lorsque la constante rythmique ouvre le vers ou bien le ferme. Mais, nous dit-on, il peut arriver qu'elle s'y déplace, tantôt extrême et tantôt médiane. Et à l'appui, on nous cite cette autre strophe :

La voix retentit comme un hymne paré d'étoiles parmi les drapeaux et des miroirs de fête des cadences de marteaux géants dans des forges hantées de chanteurs athlètes, etc.

(G. Kahn)

Arrêtons-nous... Vraiment, en toute bonne foi, est-il possible de le suivre dans ses déplacements injustifiés, " ce corps fixe qui bat la mesure " } Non souligné, le trouverions-nous même } Pour ma part, dans ces quatre vers, je lui dénie toute valeur rythmique ; aveuglés par leur théorie, nos deux jeunes poètes nous entraînent dans le chaos : la constante qu'ils cherchent, mais il la trouveront partout, là même où il n'est pas de rythme ! — Qu'il faut donc ici de prudence ! Songez que si tel poème ne présente qu'une constante, tel autre, ajoutentils, en présentera deux, alternées ou enchevêtrées, tel autre plusieurs... Examinons plutôt la loi des

équilibres rythmiques que nos auteurs exposent en ces termes :

" Un peu d'arithmétique. — Il arrive souvent que deux vers consécutifs formant strophe soient césures chacun de telle façon qu'on puisse dire : le premier hémistiche de l'un est au premier hémistiche de l'autre, comme les seconds hémistiches des deux vers sont entre eux. De même les deux hémistiches d'un des vers sont entre eux comme les deux hémistiches de l'autre.

Le rapport numérique tient alors à un équilibre rythmique et les corps numériques jouent mutuellement un rôle de contre-poids comme les quatre facteurs d'une proportion etc. "

L'exemple éclairera suffisamment le théorème :

Cette rose — à ton corsage

Cette fleur rouge — à ton col entr'ouvert

(A. Salmon.) Ou bien :

Oh ! elles existent — elles attendent

Ils n'auraient qu'à choisir — ils n'auraient qu'à prendre

(Ch. Vildrac.)

Nous n'insisterons pas. Ceci est d'une évidente justesse, d'une juste ingéniosité. Voici un mécanisme clair, éprouvé et légitime. Nous en dirons autant du mécanisme de la symétrie : symétrie de coupe, symétrie de tour ; le mot prononcé, la chose se divine.

Mais, ces trois lois diverses {symétrie, constante, équilibré) ne se laissent-elles pas ramener assez aisément à un principe- général, qui est précisément le principe essentiel de la tradition métrique : j'ai nommé le " parallélisme " ? Parallélisme varié, retardé, raffiné sans doute, mais continuant et étendant le parallélisme plus rigoureux et plus artificiel du vers classique.

Grâce à lui, " le vers libre ", selon MM. Duhamel et Vildrac, satisfait aux conditions dictées par l'étymologie, que naguère exigeait du vers Michel Arnauld : " Le seul mot de vers (versus) disait-il, implique un certain retour régulier. " Oui certes. Mais ne l'oublions pas, à côté de la régularité de Racine, il y a la régularité déjà assez approximative de La Fontaine, et de laquelle nous nous autorisons... Il me semble, quant à moi, que la vraie tradition du rythme se continue dans " le vers libre " qui nous est proposé ici. Et ce " vers libre " je le considérerais volontiers comme un intermédiaire heureux, viable, entre le mètre régulier et la strophe analytique intégrale, s'il ne comportait la négation d'un principe, à mon avis irremplaçable : celui du retour, sinon régulier, du moins périodique, de la rime et de l'assonance : " versus " encore !

" Nous voulons un poème qui soit un chant " écrivait Michel Arnauld, autrefois, dans un bel article sur V Amour Sacré. Je ne crois pas qu'un poème puisse être un chant sans l'assonance ou la rime systématiques. Certes, on ne reprochera pas à

MM. Duhamel et Viidrac de négliger la question des sonorités dans leur petit livre. " L'allitération, disent-ils, est une des plus essentielles richesses du vers. Nous aimons un vers animé d'un souple jeu de voyelles ou de consonnes, tendant à interpréter harmoniquement les évolutions de la pensée." Avec beaucoup de subtilité musicale, ils dépistent les allitérations là même où elles jouent le plus mystérieusement... " Arabesques de voyelles " " amas de diphtongues nasales " aucune ne leur échappe. Toute la musique du vers, ne vont-ils pas l'y concentrer ? Je le crains fort. Quand ils arrivent à la rime, à l'assonance qui est la rime atténuée, ils se montrent moins complaisants. Ecoutez ce réquisitoire :

" Nous ne les dirons pas, les torts de la rime, déclarent-ils. Nous dirons :

La poétique comporte maintenant d'autres protagonistes : la rime est un acteur dont l'emploi reste dans ce qu'on appelle au théâtre les " utilités ".

Par exemple :

Marquer parfois la fin de quelques vers à rythme émoussé.

Sonner, rouler quand il faut faire donner la batterie.

Taper du talon les pas d'une petite danse qui s'en accommode, etc., etc.."

La tirade est brillante ; libre à nous de nous en amuser ; mais notons-en bien le sens : dans " le vers libre " selon nos deux poètes, la rime ne sera

plus la règle, mais l'exception... Hélas, ils ne traiteront pas mieux l'assonance !... Que nous importe qu'ils en sachent goûter 1' "inattendu " et les " délicatesses " s'ils la relèguent dans le même coin, si doctoralement ils décident que son "emploi, érigé en règle, serait aussi dangereux que l'emploi constant de la rime" ? Donc, c'est dit, plus d'écho sonore, pour renforcer, asseoir périodiquement la carrure assez instable, nous l'avons vu, de leurs constantes rhythmiques. Plus de musique que celle des " arabesques de voyelles ", des " amas de diphtongues nasales ". Plus de réponse harmonique d'un vers à l'autre à travers la strophe. La musique du vers .^ jeu d'allitérations ; un luxe pour suppléer au nécessaire qu'on exile 1

Allitéré ou non, le vers blanc reste le vers blanc, à la frontière de la prose rythmée. Il nous parait laid et barbare. Or, poètes français, il est un héritage que nous ne pouvons pas, physiologiquement parlant, rejeter : l'héritage de la rime, de l'assonance, de l'écho sonore. Comme on a assoupli, étendu l'ancien mètre, on peut, on doit étendre la rime et l'assouplir. La rejeter c'est renoncer à la moitié de la valeur sensuelle de la prosodie française. Il n'est pas un de nos aînés vers-libristes, je parle de ceux qui ont réalisé, qui ait consenti systématiquement à un pareil sacrifice : chez eux le vers blanc reste exceptionnel, en vue d'un effet très précis. Je crains que MM. Duhamel et Vildrac n'aient trop cultivé tels autres poètes,

d'intention noble, mais de réalisation grossière : on ne saurait justifier à la fois le " vers libre " de ceux-là et le " vers libre " de ceux-ci. C'est la tare profonde de leur petit livre, par ailleurs si ingénieux et délicat.

" Nous voulons un poème qui soit un chant ", mon cher Arnauld, moi comme vous, et nous l'aurons. La dernière objection de votre article portait sur l'impossibilité où vous êtes de retenir le chant du vers-libre. Votre oreille est tout habituée encore au parallélisme étroit des rythmes classiques et au retour régulier de la rime... Elle s'accoutumera peu à peu, croyez-moi, au parallélisme plus varié des " rythmes libres " selon la doctrine de M. Vildrac s'il consent à le souligner de musique. Quant à la strophe analytique ^, elle ne rejette, vous le savez, ni le parallélisme, ni la périodicité de l'écho : vous y plierez votre mémoire. Puissent les jeunes gens, d'ici là, produire beaucoup de poèmes, soumis à l'une ou l'autre de ces disciplines — et dignes de chanter en vous, lorsque vous vous promènerez. On chantonne en marchant du Rossini d'abord, puis du Beethoven, puis du Debussy...

' Vous lui reprochez sa " difficulté " bien à tort. Une forme neuve est d'abord difficile, pour devenir facile — et trop facile un jour. Des initiateurs travaillent pour la commodité des artistes futurs — et Malherbe pour Lamartine. On maniera plus tard la strophe analytique aussi spontanément, que spontanément vous la retiendrez.

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