LETTRE SUR LE VERS LIBRE
La revue " Poésia " ayant interrogé divers poètes sur la question du vers-librisme^ nous avons répondu en ces termes :
Je pense, mon cher confrère, que le vers libre est mort, en tant que vers, en tant que libre, du jour où l'effort concordant de ses apôtres a mis sur pied la strophe analytique : quand nous disons : vers libre, c'est d'elle qu'il s'agit.
La critique, mal informée, en est encore à la conception négative des premiers jours, incompatible désormais avec notre souci cartésien de construire : nous en sommes au rationalisme, Messieurs ! Ne nous objectez pas la technique flottante du délicieux Jammes, individuelle du curieux Kahn : instinctifs purs, ils n'écoutent que leur génie, celui-là autour de l'habitude balancée de l'alexandrin, celui-ci sans tenir assez compte des éléments rythmiques traditionnels de notre poésie. Auprès d'eux, voici les classiques, les Vielé-Grifl[în, les Verhaeren, les Van Lerberghe, instinctifs rai-
sonnables, soucieux de continuer le passé et de n'user d'aucune forme qui ne soit défendable logiquement : étudions-les.
Vers libre ? Qu'est donc la liberté dans l'art, sinon le choix d'une discipline ? Arbitraire et habituelle chez les Parnassiens, personnelle et nécessaire chez les nôtres, entre les deux il faut choisir. Et les plus novateurs, à certains moments de leur œuvre, n'ont pas toujours assez choisi. Trop d'entre eux laissent se glisser, dans leur strophe, sans spéciale intention, le bloc désuet et machinal de l'alexandrin d'autrefois, et ce n'est pas, croyez le bien, quand leur pensée s'affermit, mais chancelle et ne trouve plus son rythme adéquat. Ce flottement, ce compromis ont perdu momentanément notre cause devant le tribunal de l'opinion moyenne, en perpétuant indûment la notion du vers organisme dont nous n'avons que faire ici.
Vers libre ? Ni libre — je viens de le montrer — ni vers même, au sens académique du mot. A moins d'appeler vers, sur la ressemblance typographique, les unités rythmiques, les unités logiques (c'est tout un) que certains d'entre nous ont pris l'habitude d'isoler chacune sur une ligne, comme on fit des vers jusqu'ici, et qui ne valent jamais par elles-mêmes, mais par leur groupement, leurs proportions, leurs relations réciproques dans la strophe organisme qui les unit. Vous dirai-je que personnellement, je considère l'alexandrin, quand isolé, complet, il se suffit (le bel alexandrin qu'on
admirait si fort naguère) comme une strophe de deux unités rhythmiques en équilibre ? Que s'il en faut un autre pour le compléter, la strophe change et les comprend tous deux ; elle se compose alors, en fait, d'au moins quatre unités en équilibre, suivant le degré de fragmentation du vers... Et ainsi de suite... De telle sorte qu'il est autant de strophes que de groupes d'unités indissolubles, indépendamment du nombre de vers que chacune peut contenir. C'est affirmer du même coup que ces unités rythmiques et logiques, nées de l'expressivité même de la langue, nous ne les avons pas inventées, mais reçues de tous les poètes dignes de ce nom qui ont chanté dans la langue de France. Sans les discerner sous le masque de telle ou de telle forme extérieure que la mode leur imposait, ils les groupaient d'instinct sous cette forme, autant que celle-ci le permettait, ramenant les mêmes unités chez Racine, de plus diverses chez Hugo, et ainsi voyons-nous, à mesure que se déroulent les siècles, à des pensées moins calmes, moins évidentes, plus subtiles, correspondre des groupements plus nombreux, plus riches, plus variés, qui, enfin, rejetèrent l'étreinte des règles pour tenter d'exister par eux-mêmes. C'est fait.
Certes, pas plus que nos ancêtres, nous ne sommes parvenus encore, à mesurer précisément ces unités rythmiques, à fixer les lois de leur groupement harmonieux : ceci fut et demeure provisoirement " affaire d'oreille " pour nous, comme
pour Hugo, comme pour Racine, dont les vers tiennent leur valeur musicale de tout autre chose que de la prosodie de Boileau. Nos règles à nous, les voici, non plus empiriques, mais rationnelles.
Chaque unité expressive de la pensée^ chaque unité logique du discours^ créera une unité rythmique dans la strophe.
Corollaire : la strophe sera l'expression totale analytique, harmonique de la pensée. Une strophe, une pensée (c'est à dire une idée, un sentiment ou une image).
Et comme se groupent les pensées en s'appelant l'une l'autre, en s'opposant l'une à l'autre, ainsi : la strophe naîtra de la strophe précédente, prendra sur elle son point d'appui ou s'en écartera, en antithèse — et j'entends rythmiquement.
Ainsi le poème nous apparaîtra comme la forme nécessaire d'un système clos de pensées, à l'exclusion de toute cheville et de tout ornement. Et son rythme vaudra ce que vaudra ce qu'il exprime.
Mais le rythme ne suffit pas. Non plus que la tradition des unités rythmiques^ nous ne prétendons rejeter la tradition du rappel de sons. La langue lyrique française exige l'accentuation fréquente et volontaire de certains mots. Comme on soulignait d'un accent sonore, tout arbitrairement, la fin périodique de chaque vers, nous en soulignerons chaque unité rythmique avant le temps de repos qui la suit^ accusant ainsi rationnellement^ chaque mouvement de Iq strophe^ chaque progrès de la pensée et chaque
moment du discours. Et ce ne sera plus de façon symétrique, uniforme comme autrefois, mais suivant les mille ressources du clavier infini des assonances et des rimes : vagues ici, précises là, sourdes, éclatantes, lointaines, proches, sans dépasser pourtant la limite d'écart où l'écho cesse d'être perçu. Pour invoquer encore l'autorité de l'exemple classique, admettons que ce maximum est fixé par la distance qui sépare les rimes extrêmes dans le quatrain d'un sonnet régulier, au total trois alexandrins : le champ est vaste. Par un plus grand nombre d'échos, par leur altération, leur entrecroisement, leur parallélisme, quel enrichissement sonore pour le discours ! Il faut le dire, l'influence de la musique n'est pas étrangère à cette conception. Réglementer davantage l'emploi de ces échos sonores, c'est restreindre les possibilités de combinaisons dans l'orchestre. " AflFaire d'oreille " ici encore — et de raison.
Telle est la strophe analytique qui subordonne à la pensée le rythme et le rappel de sons, et n'admet qu'exceptionnellement pour certains effets isolés^ des moyens d'ordre différent, comme l'ancien vers-organisme à césures, comme Vunitè rythmique sans écho, et rend désormais inutile la rime intérieure dont beaucoup abusent encore.
Voilà, mon cher confrère, où en est à mes yeux la question du vers libre, c'est-à-dire de la strophe analytique. Je n'imagine point quel autre système pn pourrait édifier sur les meilleurs exemples dç
nos plus grands novateurs. Etablie selon la raison, vivifiée par l'instinct, quels admirables poèmes nous doit permettre notre forme !
12 mai 1906.