‹ Nos filles: qu'en ferons-nous?Chapitre 2 sur 16 · Nos FilSy que feront-ils? (Chez Calmann Lévy · texte numérisé non relu

Nos FilSy que feront-ils? (Chez Calmann Lévy

Un jour prochain, je compte rechercher par quels efforts pratiques cette œuvre pourrait être préparée. Nos filles y ont leur place marquée à côté de nos fils.

Nous expatrierons inutilement des jeunes gens d'élite tant que nous n'aurons pas formé des femmes capables de les assister, des femmes qui referont pour eux la patrie, et, au loin, seront les gardiennes de nos chères traditions.

Ces jeunes filles-là existent-elles?

Supposez que nous ayons créé le garçon d'initiative, de bon sens pratique dont je vous parlais naguère, ce fils qui, en travaillant à son propre bonheur, rendrait à la France le rang qu'elle a perdu dans le monde. Au moment de s'embarquer ^ trouvera-t-il une compagne prête à le

suivre? La jeune fille d'aujourd'hui estelle digne que l'on noue avec elle de longues fiançailles? que l'on emporte à l'autre bout du monde son image toute pure? que l'on lutte, pendant des années de jeunesse, pour lui créer le foyer, dont, un jour, elle sera la joie et la lumière ?

On comprendra que, en un aussi vaste sujet, je me limite. Je m'occuperai dans ce petit livre des filles de boui^eoisie qui ont une dot, qui furent élevées dans la certitude que, entre la dix-huitième et la vingtième année, un ou plusieurs hommes de leur monde solliciteraient leur main. A mon grand regret, je laisse de côté les jeunes filles de la bourgeoisie ruinée, celles qui sont obligées de renon-

cer au mariage et qui demandent le pain quotidien à des travaux ingénieux et précaires. Si dignes qu'elles soient d'attention, leur aventure peut encore être considérée comme exceptionnelle. Elles font songer à ces jeunes filles de noblesse, tombées dans la gêne, qui préfèrent le célibat, toute Tétroitesse de la pauvreté, à la mésalliance. Même le cas des nôtres est plus touchant, car c'est la délicatesse, non l'oi^eil qui en fait le fond. En eflfet, s'il n'y a pas de réelle différence entre un homme de tiers-état bien élevé et un noble, — entre les filles qui ont de l'éducation et un rustre, il y a un abîme. On agit honorablement en préférant le travail aux facilités d'une telle union.

D'autre part, je me préoccupe de me mettre à l'abri de ce reproche :

— Vous ne nous parlez que des jeunes filles parisiennes...

Ce n'est pas la faute de ceux qui sont les historiens de nos mœurs si Paris, les habitudes de Paris, les audaces de Paris, tiennent tant de place dans nos préoccupations. C'est déjà quelque chose — dans cette halle qu'est aujourd'hui notre société — de distinguer les françaises des étrangères et de ne pas imputer aux nôtres les excentricités, voire les licences « d'en face ».

A un certain degré de culture et de fortune, Paris apparaît aux Français comme la fin de toutes les aspirations et de tous les efiforts. Si nos jeunes pro-

vinciales épousent des fonctionnaires, Paris sera le but de leur ambition; mariées à des commerçants, à de riches industriels, elles auront pour idéal de louer à Paris un pied-à-terre, où, tous les ans, à l'époque de la « saison », elles viendront passer quelques semaines.

Moins fortunées, elles se contenteront de courts séjours à l'hôtel, — le temps de commander, d'essayer chez le couturier et chez la modiste, d'entendre, dans les grands et petits théâtres, les pièces qui ont du succès. Plus modestes encore, elles s'abonneront à des journaux de mode, elles liront des romans parisiens, les catalogues des grandes maisons de nouveautés... La France provinciale n'est qu'un orchestre que Paris mène du bout de son archet.

Je mets tout à fait en dehors de ces observations, d'une part, notre noblesse, de l'autre, cette bourgeoisie commerçante fraîchement sortie du peuple.

J'ai en vue la bourgeoisie qui exerce des professions libérales, qui vit dans le monde des affaires, qui spécule sur la matière première, qui ne touche pas à la « marchandise ouvrée ». Ce sont les fonctionnaires, les magistrats, les financiers, les banquiers, les industriels, les grands négociants, les armateurs, etc., le milieu où c'est une tare pour un homme de n'exercer aucune profession, de se contenter de la fréquentation des clubs ou du passe-temps de la chasse.

Pour cette infime catégorie de bourgeoisie qui s'efforce d'imiter une certaine

noblesse dans ses habitudes d'oisiveté masculine, il n'y a pas à s'occuper d'elle.

Elle n'a pas de rôle dans l'État, pas d'avenir; elle s'élimine d'elle-même.

Jadis, il y avait pour les filles de noblesse dont aujourd'hui nos jeunes bourgeoises tiennent la place dans la hiérarchie sociale, une autre solution que le mariage : c'était le couvent. Nous savons du reste que la vocation n'était pas nécessaire pour conduire une fille de bonne maison à prendre le voile. Vous souvenez-vous de cette Marie-Blanche, la petite- fille de madame de Sévigné, que l'on enferma à la Visitation d'Aix, dès cinq ans et demi, et que sa grand'mère pleura vivante dans des lettres exquises ?

Madame de Sévigné se résigna pourtant ;

elle le savait : le train que réclamait le gouvernement de Provence avait entamé l'aisance de M. de Grignan. Avant tout, il fallait assurer l'avenir de l'héritier du nom. Dans cette nécessité, la sœur de Marie -Blanche, l'infortunée « Paulinotte », l'échappa belle : un moment l'ombre de la cornette descendit sur sa jeunesse, attrista son sourire et ses jeux.

C'était une aventure commune. La société royale, hypocrite et bien policée, se refusait à l'attristant spectacle du célibat involontaire. Un prédicateur du temps osa dire que les filles pas mariées qui restent dans le monde y sont des « objets de scandale, un obstacle aux bonnes mœurs ». Et, comme le principe d'autorité était triomphant, la société

amputait sans pitié les libres rameaux qui gênaient l'ordonnance de ses perspectives.

Bien qu'il soit malaisé de produire ici des statistiques, nous le savons de source certaine : le même mouvement qui, à cette heure, porte tant d'hommes vers les séminaires, peuple aussi les couvents féminins de sincères vocations. Il ne faut pas s'en étonner. Les mêmes causes ramènent les mêmes effets. Quand les mœurs deviennent trop brutales, quand les forts sont trop arrogants, quand les faibles sont trop écrasés, quand la grossièreté de l'instinct est trop victorieuse, les âmes tendres abandonnent la partie, elles vont au refuge. Or, ceci est bien caractéristique du mouvement moderne

NOS FILLES il

qui pousse tant de jeunes filles à se couvrir du voile : autour de nous une seule vertu s'est supérieurement éduquée, la religion de la souffrance humaine.

Cependant, ce n'est pas vers les ordres hospitaliers, vers ceux dont l'idéal de charité rêve le soulagement des malades et des pauvres que le mouvement se dessine. Il profite aux maisons purement mystiques. Les jeunes filles qui aujourd'hui rompent avec le monde ont le dégoût de l'humanité. Elles la méprisent jusque dans sa douleur. C'est vers Dieu seul qu'elles se rejettent.

Je suis de ceux qui regrettent pour la race cette désaffection des âmes d'élite :

« Les couvents se multiplient assez d'eux-mêmes, disait le Père La Chaise au

commencement du xviii® siècle; il faut donner à l'État des femmes bien élevées.

Il y a assez de bonnes religieuses, et pas assez de bonnes mères de famille. »

La recrudescence de ces vocations monacales n'est pas encore menaçante.

L'avenir des jeunes filles de bourgeoisie, tous les jours plus nombreuses, qui ne trouvent pas à se marier, et qui, cependant, persistent à vivre dans le monde, est, pour la famille, pour la société française une inquiétude autrement grave. Ici, encore, on ne peut produire de chiffres. Il n'y a pas de statistique spéciale de cette particulière catégorie :

« les jeunes filles à marier qui ont une dot bourgeoise ». Mais ouvrez les yeux et les oreilles.

Les salons que vous fréquentez, les plages où vous passez l'été sont peuplés de jeunes filles dont les parents vivent dans l'aisance. Ces enfants n'ont ni plus ni moins de charme que leurs sœurs aînées, et pourtant, elles ne trouvent point de maris. Causez avec les pères et les mères, ils vous diront, très chagrins :

— Notre fille est intelligente, instruite; elle est bonne musicienne ; elle peint un peu ; elle est gentille, elle a de l'esprit, elle a du cœur ; sa dot est fort honnête, — et pourtant nous ne la marions pas. Ce n'est pas à dire qu'elle soit trop difficile, elle n'a pas découragé par des refus successifs les jeunes gens qui, l'été, jouent au tennis avec elle, et, l'hiver, la font

li NOS FILLES

danser. Aucun parti ne se présente...

Nombre de ses amies sont dans le même cas. Qu'est-ce que cela signifie? Faudrat-il promener sur les chemins des aflSches avec cette légende : « Demoiselle à marier » et, au-dessous, le chiffre de la dot en gros caractères?

On sourit encore en faisant allusion à ces inquiétudes. C'est une contenance.

Dans les insomnies, quand un hasard offre au père et à la mère l'occasion d'un tète-à-tête un peu long, ils se consultent, ils s'attristent. Cette question que jamais ils ne s'étaient posée : a Est-ce que vraiment notre fille ne se mariera pas? »

s'installe dans leurs préoccupations. Elle en provoque une autre, toute voisine, encore plus douloureuse :

— Alors, que deviendra-t-elle ?

Ces parents sont à plaindre. Hier ils se demandaient :

— Que fera notre fils ?

Aujourd'hui :

— Que deviendra notre fille!

Et ils ne s'aperçoivent pas encore que le problème est unique, qu'une de ces questions provoque Tautre comme une réponse, ils refusent de voir qu'euxmêmes ont préparé une victime en créant un égoïste I

Il reste ceci : tout mal éduqué et maladroitement préparé à la lutte qu'il est, notre fils, par un acte de décision personnelle, un effort individuel de courage, pourrait changer la face de sa vie et faire un homme avec le « Fils à

Papa». Que peut la jeune fille? Quelle initiative lui souhaiterons-nous, lui permettrons-nous ? Par qiiel conseil de la dernière heure la protégerons-nous contre son cœur et contre le monde? Quel droit une société qui met dans la circulation des divorcées, très décidées à jouir de leur liberté ou candidates très hardies à de nouveaux mariages, quel droit une telle société, qui ne peut soutenir le mensonge de l'amour de Dieu comme un emploi suffisant à nourrir l'appétit des cœurs, a-t-elle d'interdire aux filles libres cette disposition d'elles-mêmes, que notre prédicateur appelait « un scandale exceptionnel, un obstacle aux bonnes mœurs » ?

Ce sont là des questions qui méritent réflexion.

NOS FILLBS 17

J'apporte ici la mienne, telle que je l'ai formée après des entretiens avec des pères et des mères de famille, avec des jeunes gens et des jeunes filles sincères, avec des notaires, des magistrats, des hommes de loi — toutes personnes qui s'obstinent à croire que le mariage n'est pas une expérience usée, et qu'à cette heure l'arbre donne des fruits amers seulement parce qu'il est mal greffe.

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