Chez Hachette
i56 NOS FILLES
« Mon orgueil, dit-elle, s'est répandu par toute la maison. Dieu sait que j'ai voulu établir la vertu à Saint-Cyr; mais j'ai bâti sur le sable. J'ai souhaité que nos filles eussent de l'esprit, qu'on leur élevât le cœur, qu'on leur formât leur raison. Elles ont de l'esprit et s'en servent contre nous: elles ont le cœur élevé et sont plus hautaines que des princesses; nous avons formé leur raison et fait des discoureuses, présomptueuses, curieuses, hardies... Il faut reprendre notre établissement par ses fondements.
Nos filles ont été trop considérées, trop caressées, trop ménagées. Il faut renoncer à nos airs de grandeur, à ce goût de l'esprit, à cette délicatesse, à cette liberté de parler, à ces murmures, à ces ma-
nières de raillerie, toutes mondaines, enfin, à la plupart des choses que nous faisions. »
Y a-t-il un mot à retrancher dans cette contrition ? Est-ce que le mea culpa de madame de Maintenon ne devrait pas être le nôtre?
Elle eut ce mérite, plus rare encore que la sincérité : le courage de la réforme. Elle se souvint de cet idéal de la mère de famille que Fénelon lui avait proposé : « La femme sera chargée de réducation de ses enfants, des garçons jusqu'à un certain âge, des filles jusqu'à ce qu'elles se marient ou se fassent religieuses, de la conduite des domestiques, de leurs mœurs, de leurs services, du détail de la dépense, des moyens de tout
faire avec écononomîe et honorablement ». Elle mit ce programme en pratique, et Saint-Cyr devint une ruche de laborieuses abeilles. Les grandes demoiselles y étaient façonnées d'avance aux soins de la tendresse maternelle. Elles habillaient, peignaient, nettoyaient les petites. A tour de rôle, chacune d'elles passait par les travaux de l'infirmerie, de l'apothicairerie, de la lingerie, du dortoir, du réfectoire. On faisait son lit, on frottait, on époussetait, on ramassait des fruits, on épluchait des fleurs pour les sirops et des légumes pour la soupe. On faisait de la couture utile, variée, « passant du neuf au vieux, du beau au grossier, des habits aux bonnets et aux coiffes ». Il s'agissait d'apprendre à
raccommoder, à repriser, à broder, à tricoter, à tailler, « à faire un peu de tout 3». Gela n'allait pas sans lutte. Les familles ne comprenaient pas qu'on plaçât leurs filles chez une lingère ou chez une coiffeuse ; mais madame de Maintenon était tout à fait sûre que, cette fois, elle marchait dans le droit chemin, et elle tenait bon.
Voilà les mœurs qui firent de tant de femmes de noblesse, d'admirables édu catrices. Elles formèrent ces jeunes filles, ces jeunes femmes que la tourmente révolutionnaire trouva prêtes à supporter, sans ressources, tontes les misères de l'exil.
Il n'y a pas souvent deux remèdes vraiment souverains pour le même mal.
L'idéal de vie pratique par où madame de
Maintenon guérit ses filles de leur orgueil est apparu naguère aux réformateurs du Nord comme le meilleur moyen d'élever la jeune fille en dignité et de la préparer à son rôle d'amour. Je songe ici à la Suède, pays aristocratique et qui a sur la Norvège l'avantage inappréciable de posséder une tradition. On me cita, quand j'y vins, l'initiative typique de deux jeunes filles de bonne naissance.
Persuadées qu'elles ne savaient rien des difiicultés de la vie et qu'il était de leur intérêt de ne les point ignorer, elles s'étaient rendues dans une ville où on ne les connaissait pas. Là, elles travaillaient à la journée comme couturières et vivaient de leur aiguille.
A Upsal, j'ai visité des écoles de cuisine :
des jeunes filles d'excellente bourgeoisie, quelques-unes nobles, viennent, leurs études finies, y apprendre cet art utile entre tous. En môme temps ces maisons reçoivent des filles du peuple , qui , elles, sortiront avec un diplôme. Non seulement les jeunes bourgeoises ne se considèrent point comme diminuées par ces contacts, mais elles s*y plaisent dans un esprit très élevé de charité sociale et chrétienne.
Elles partagent les travaux de leurs humbles compagnes, jusqu'à leurs dortoirs. Afin que leur peine ne soit pas perdue, la cuisine qu'elles accommodent est servie à bas prix sur la table des étudiants pauvres.
Ces jeunes filles sont soutenues dans leur humilité par un sentiment qui me
semble rare. Elles savent qu'un grand effort a été tenté dans leur pays pour reforger scientifiquement une race que la mauvaise hygiène, la tuberculose et l'alcoolisme avaient gravement atteinte. Elles n'ignorent pas que Ton recrée les os d'un peuple par la nourriture , que l'on empêche l'homme de déserter la maison en lui faisant trouver à son foyer du confortable et de la douceur de vie.
Il y a un bel élan de patriotisme dans leurs tentatives. A supposer que, plus tard, elles n'aient pas la nécessité de mettre la main aux casseroles, elles sont du moins en état de surveiller exactement leurs dépenses, de dresser leurs servantes, de faire — comme disait Valère — « bonne chère avec peu d'argent ».
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L'Angleterre offre un spécimen intéressant de œs « simplifications ».
Elle a créé la « nurse ».
La révolution que les doctrines microbiennes, la pratique de l'antisepsie ont apportée dans l'art d'élever l'être humain, de le soigner quand il est malade, de le panser quand il a reçu une blessure, ont ouvert un champ très large à la bonne volonté et à la délicatesse féminines.
Est-il besoin de rappeler que les plus élémentaires principes d'hygiène pratique sont tout à fait bannis de l'éducation de nos filles ? Le jour où le mariage leur apporte un premier enfant, elles sont prises au dépourvu. Elles sont obligées de s'en remettre à la prétendue expérience des grand'mères ou des nourrices sèches.
Si, l'été, on habite une campagne un peu isolée, c'e^t un perpétuel tourment.
Un des obstacles auxquels on se heurte, quand on propose à nos mères de famille de marier leurs filles à des hommes d'initiative qui les conduiraient vivre aux colonies, c'est ce cri désespéré :
— Ma fille n'ira pas habiter un pays où il faut faire dix lieues pour trouver un médecin I
Et, en efiTet, cette fille ne sait ni panser une blessure, ni laver une plaie, ni tourner une bande autour d'un membre brisé, pas même prendre une température...
Les jeunes Anglaises qui, elles, sont destinées à faire des mariages d'amour et à suivre leurs maris jusqu'au bout du
monde ont pensé qu'elles apporteraient au fonds commun une valeur d'un grand prix si elles possédaient ce trésor des principes d'hygiène et de la médication usuelle. Il s'est formé des associations strictement laïques, encore qu'on y voie surtout entrer des jeunes personnes d'âme religieuse, au moins sérieusement élevées.
Elles ont pour but de former des gardesmalades modèles. Des filles de négociants, des filles de pasteurs et des filles de lords ont jugé qu'entre la fin de leurs études et l'heure du mariage elles ne pouvaient mieux faire que de se pencher avec tendresse sur la souffrance humaine. Elles ont appris dans les hôpitaux l'art de soigner la douleur ; elles ont passé des examens qui sont une sanction de leur
effort. Et alorSy avec un petit bonnet blanc et une robe noire, elles se sont mises à la disposition des malades qui avaient besoin d'elles. Elles vont soigner dans leurs maisons des riches et des pauvres. Chacun les rétribue selon ses ressources. Tant que dure leur volonté de soutenir cette épreuve, leur gain appartient à Tœuvre. J'ai vu de telles jeunes filles au chevet de malades que j'aimais; je leur ai gardé une respectueuse dévotion pour leur belle humeur, leur savoir, leur bonne volonté, leur tact, toutes ces nuances qui, dans la chambre où Ton souffre, n'ont pas de prix.
Dira-t-on qu'il est impossible d'acclimater chez nous de telles mœurs?
On m'a parlé d'une jeune fille fran-
çaise, protestante, fort jolie, qui, à l'exemple des « nurses » anglaises, va porter ses soins d'infirmière aux malades de nos hôpitaux. Je n'ai jamais ouï dire qu'un étudiant lui eût manqué de res* pect. A supposer que quelque garçon mal éduqué ait parlé devant elle sur un ton dont sa pudeur ait pu se trouver blessée, j'ai la certitude que cette brutalité d'un goujat aura été moins dange-' reuse pour elle que tant de galanteries qui se murmurent en paroles voilées au bal et ailleurs. Si de tels exemples étaient suivis — et pourquoi ne le seraient-ils pas ? — il y a gros à parier que nos étudiants renonceraient volontiers à celte grossièreté qu'ils portent comme un uniforme et qui n'a pas de racines dans leurs
cœurs. Bien mieux, il se ferait là des mariages d'amour. La maison de douleur est un bon endroit pour se rencontrer quand on a le cœur généreux et les forces de Tespérance.
Je n'espère pas que mes exhortations et celles d'autres prêcheurs de la bonne parole changent brusquement les mœurs.
Nous aimons les nuances : nous nous choquons des secousses. Mais pourquoi des mondaines qui ont de l'autorité dans leur entourage, à Paris ou en province, ne prendraient-elles pas sous leur protection de telles tentatives ?
Nous sommes tous d'accord que les hasards de l'argent moderne peuvent réduire une fille, une femme bien élevée à la subite nécessité de gagner son pain.
A supposer que la vie lai soit clémente, nous sommes sûrs qu'un homme de coeur qui se sent le courage de fonder un foyer, de soutenir une famille par son travail, ' prendra confiance devant nos filles s'il les voit élevées dans des sentiments qui correspondent aux siens, s'il a la certitude que, dans le désastre où lui périrait, elles ne seraient pas fatalement englouties. Il faut donc éduquer nos filles de manière que le jour où cet homme nous dira : « Je voudrais me marier, »
nous puissions lui répondre': « Nous avons formé la femme qu'il vous faut.
Elle connaît les petits savoirs qui font les maisons heureuses, les secrets qui sont les grandes économies et qui, si la nécessité l'ordonne, se tournent en gagne-pain. »
Ces secrets-là n'ont guère varié depuis madame de Maintenon. C'est toujours Tart de la modiste et celui de la couturière; non pas l'humble travail oii l'ouvrière s*épuise, mais l'œuvre de goût où l'éducation, le tact mondain, les instincts d'art, les dons les plus relevés, peuvent trouver leur emploi. C'est, si l'on veut, la peinture de décoration commerciale :
peinture sur étoffés, peinture sur porcelaine, non pas le petit gribouillage qui est un jeu d'oisive, mais le vrai métier, celui qui trouve acheteur.
C'est la pratique de la sténographie et de la machine à écrire ; c'est cette science de l'hygiène qui prépare une femme aux délicates fonctions de la a nurse )».
Je dis garde- malade et non « doctoresse ».
— * Malheur I écrivait aux conventionnels la marquise de Fontenay, malheur aux femmes qui méconnaissent leurs belles destinées pour s'affranchir de leurs devoirs et perdent les vertus de leur sexe sans acquérir celles du vôtre 1 Ce que je réclame aujourd'hui pour les femmes avec la plus forte confiance, c'est l'honorable avantage d'être toutes appelées dans les asiles sacrés du malheur pour y prodiguer leurs soins et leurs douces consolations. Ordonnez, citoyens représentants, nos cœurs voiis en conjurent, que toutes les jeunes filles, avant de prendre un époux, iront passer quelque temps dans les refuges de la pauvreté et de la dou-
leur pour y secourir les malheureux et 8*y exercer, sous les lois d*un régime oi^anisé par vous, à toutes les vertus que la société a le droit d'attendre d'elles. »
Otez quelques points d'exclamation dans cette apostrophe de celle qui fut madame Tallien, substituez à la nécessité de la loi le libre mouvement de l'initiative et des cœurs, et nous n'aurons plus que l'occasion d'approuver. Il faut que la jeune fille de bourgeoisie moderne, riche ou pauvre, ait un état. On peut le lui donner sans l'exposer à des contacts fâcheux pour elle. Paris et les villes de province sont pleines de cours de peinture, de chant et de musique, de déclamation. Les mères qui conduisent leurs filles à ces leçons n'ont pas l'intention de
les envoyer à l'École de Rome, ni de les faire, un jour, monter sur les planches?
De même, on pourrait enseigner à une jeune fille Tart si délicat, si féminin, de construire et d'orner un chapeau sans s'engager à en faire une modiste. Si elle se mariait par la suite, ce savoir serait aussi agréable au mari que des récitations de vers ; si elle ne se mariait point et si l'argent venait à manquer, l'habileté de ses doigts lui serait une sûre ressource.
J'ai la joie de penser que ces idées, si conformes aux nécessité de notre temps, sortent de la pure rêverie. L'hiver passé, j'ai reçu la visite d'une femme d'initiative qui se proposait d'ouvrir des cours de la couleur de ceux que je dépeins. Je n'ai
pu obtenir d'elle qu'elle fît enseigner l'hygiène et formât des gardes-malades.
Mais elle m'a promis que j'aurais toute satisfaction du côté des tailleuses, des modistes et de la peinture commerciale.
Une lettre qu'elle m'écrivait hier m'annonce que les maîtres sont trouvés et que des familles semblent tentées...
Je suivrai cette expérience avec un intérêt bien vif. On n'a pas peitiu son temps à prêcher la vérité, quand on a déterminé la vocation, fût-ce d'un seul disciple.