‹ Nos filles: qu'en ferons-nous?Chapitre 8 sur 16 · SIMPLICITÉ ET SNOBISME · texte numérisé non relu

SIMPLICITÉ ET SNOBISME

Je m'aperçois qu'en peignant dans une maison de banlieue l'heureuse vie d'un ménage auquel il manque seulement d'être un vrai ménage pour nous apparaître comme un modèle, j'ai commenté un de ces chapitres de la Femme et de V Amour où Michelet, avec autant de poésie que de précision, indique les conditions dans lesquelles il faudrait tenter l'épreuve de mariage.

Cet idéal de bonheur fut celui d'un artiste inspiré, que sa vie intérieure faisait riche... SuflBt-il à la génération qui pousse ?... Les jeunes filles de la boui^eoisie particulière dont je décris ici les mœurs considèrent-elles comme une rivale cette déclassée qui vient prendre leur place au foyer de Thomme modeste ?... Regrettent-elles ce qui leur échappe?... Préfèrent-elles le célibat avec les libertés douteuses qu'on lui promet, à la vie d'économie et de travail qui les attendrait dans la « petite maison de banlieue »?

Parmi nombre de lettres écrites sur des papiers glacés, et plus ou moins historiés de chifTres multicolores, par des enfants trop gâtés, je choisis ces deux billets :

« D'où sortez-vous, mon cher monsieur? Quelle idée supérieure vous faitesvous de vos contemporains pour vous imaginer que nous trouverions un dédommagement au regret d'abandonner le € monde », les plaisirs qu'il donne, notre liberté, pour la satisfaction de nous faire la servante d'un de vos amis, sa jardinière, sa gardeuse d'enfants, sa repasseuse, sa cuisinière... Quoi encore ? Je vois bien que votre idéal de la femme dans le mariage est un type de bonne à tout faire.

» Vous datez, mon pauvre monsieur 1 Si seulement vous lisiez les annonces des journaux où vous écrivez, vous verriez dans leur colonnes de réclames que personne ne s'offre plus comme « bonne à tout faire ». Aujourd'hui, chacun a une

petite spécialité dont il tire sa dignité et qui assure son indépendance. Je crois que vous trouverez difficilement dans les rangs de la boui^eoisie — voire parmi les jeunes filles sans dot — ces servantes. •• — faut-il dire servantes - modèles ou servantes-maîtresses? — que le peuple ne fournit qu'en rechignant.

y> J'ai vingt-huit ans. Je ne suis pas mariée, je n'ai pa# voulu l'être. Je m'aperçois qu'un peu d'argent, un peu de culture, la passion de la musique, le goût du voyage, la certitude que les hommes ne sont pas une humanité supérieure, les femmes une humanité inférieure, forment comme la chaîne d'un paratonnerre qui met à l'abri du coup de foudre. »

Voilà l'opinion de V « extrême-gauche féministe, d

Ceci me paraît l'expression des vœux charmants et sages d'une < modérée » ;

a Ce que vous demandez, monsieur, serait possible, car un véritable amour donne, sans doute, la force de tout supporter. A une condition : il faudrait empêcher que celle qui a fui le « monde j> ne fût, — pardonnez-moi le mot — « relancée » par le monde. Et votre banlieue est trop près de Paris I On aurait d'anciennes amies qui viendraient vous voir comme un objet de curiosité. Elles pourraient tomber à une minute de découragement — les meilleures en ont, — et alors leur ironie germerait en buissons de regrets.

» Vous autres hommes, vous ne savez pas que si, dans la solitude, on peut abdiquer la coquetterie, dès que, sur une autre femme, on aperçoit un corsage qui va bien, on souffre d'une robe mal taillée et qui vous trahit.

» Tenez 1 les parents eux-mêmes, le père et la mère, sont à craindre. Ils auront une tendance à plaindre leur fille s'ils la trouvent écrasée par trop de besognes, privée, dans la maison du mari, des douceurs dont ils avaient, eux, entouré sa jeunesse. Cette affectueuse pitié serait plus corruptrice que le reste.

» Avec vous, j'admets que la femme doit quitter tout pour suivre son mari.

Mais alors qu'il l'emmène plus loin qu'Asnières! Beaucoup plus loin! Qu'il

lui fasse une vie vraiment neuve où elle se sentira son associée. La banlieue, monsieur, c'est le vestibule de la tentation. Faites-nous passer la mer. •

En temps et lieu, nous retrouverons ce vœu de s'expatrier qui, de lui-même monte à des lèvres de jeune fille. Aujourd'hui, je retiens de ce gracieux billet une pensée consolante et en même temps mélancolique : Il y a encore dans la génération qui grandit des âmes courageuses ; volontiers, elles échangeraient le bien-être et le luxe contre la joie de fonder une famille. Mais, dans la minute même où ces vaillances réconfortent, elles avouent une singulière faiblesse : eUes ont peur de Vopinion que le Monde

aurait de leur bonheur. Elles confessent leur respect pour le jugement d'une société qui ne représente plus rien, ni un principe, ni une tradition, ni même un préjugé de caste, et qui, au fonds commun, n'apporte que des appétits de jouissance ou, moins encore, des niaiseries de snobisme.

Qui oserait reprocher à nos filles cette estime du monde et de sa critique ?

Quotidiennement nous leur donnons l'exemple de notre docilité à sa tyrannie.

Telle mère de famille de ma connaissance est, le dimanche, irrégulière à la messe. Elle ne manquerait pas une réunion du Concours Hippique ou du Vernissage : ces fêtes-là sont d'obligation.

Le temps est passé où l'on faisait des

cabales pour obtenir un tabouret à la Cour; mais aux courses, dans les tribunes, il y a telles places où l'on est fière de se montrer. Il y a tels mails-coaches sur lesquels il est nécessaire que Ton monte. Il y a tels salons dont il faut forcer les portes, car ils classent...

Les mères de famille dont je vous parle n'ont pas rompu avec toutes leurs obligations. Ce sont des mondaines qui se croient des héroïnes de devoir. Est-ce que le matin, avant le départ du collège, elles ne donnent pas un coup d'œil à la toilette de leurs fils? Ensuite, la cuisinière a son audience. Mettons que ces deux corvées, bout à bout, leur donnent une heure et demie de tracas* Après cela, elles se sentent quittes de tous les devoirs qu'im-

posent la maternité et les nécessites domestiques. Le reste du matin appartient à la lingère, à la modiste, qui apportent des modèles, au plaisir de téléphoner à des amies, à des amis, pour intriguer, pour obtenir de se faire voir dans l'endroit où, ce jour-là, se porte la concurrence du monde.

C'est une actrice de passage que l'on « doit » applaudir ; une première représentation à laquelle il convient d'assister; un orateur du Collège de France, un prédicateur, voire un explorateur qu'il est de bon ton d'entendre. De la vraie curiosité d'esprit? Il n'y en a pas derrière cette agitation. Il n'est plus question de former son jugement ou son goût : on ne va pas voivj on va se faire voir. Chez ses

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adeptes, le monde ne tolère ni les goûts, ni les inclinations particulières. On aimerait la musique qui touche les cœurs: il impose des admirations qui exposent au plus cruel ennui. On aurait, malgré tout, un goût latin de vivre avec les héritiers de l'esprit français : il commande l'estime de tous les incompréhensibles farceurs qui font voir des lanternes magiques éteintes. Vous cherchez en vain sur les lèvres de ces arrière-petitesfilles des femmes du xvni^ siècle une parole qui ne soit pas dictée par le snobisme, un jugement qui jaillisse de l'esprit, un sentiment qui sorte du cœur.

Vous recueillez la leçon du jour, et, quelque optimisme que vous nourrissiez, à la fin, il faut que le dégoût vous vienne

de cette plate comédie jouée par des doublures.

Elles ont cet argument admirable :

— Mais c'est dans l'intérêt de mon ménage, de mes enfants (qu'il faudra marier un jour), que j'entretiens mes relations mondaines...

Mensonge comme le reste.

Les financiers ne donnent pas de « tuyau :» à leurs amis intimes, ou bien, si c'est par l'oreille d'une jolie femme que le renseignement arrive au mari, nous savons de quel prix il est payé.

Les hommes politiques sont les prisonniers de clientèles : nulle miette de gâteau ne tombe de leurs poches sur les tapis des salons. Les grands médecins ne donnent pas de consultation entre deux cigares.

Achevez la litanie...

La vérité que tout le monde connait, la voici :

Le monde est une vaste foire aux liaisons. Les hommes y viennent pour séduire, les femmes pour être séduites — au moins pour se donner le frisson des côtoiements de l'adultère. Quand l'heure où on les courtisait est passée, elles se chauffent aux aventures des autres. Elles se consolent dans le colportage des médisances et des scandales.

Interrogez ceux qui reçoivent et ceux qui sont reçus. S'ils sont sincères, au lendemain de ces fêtes de snobisme et de galanterie, ils vous confesseront leur écœurement. Les financiers ont été aigris par les impertinences des gens de nais-

sance; le noble Faubourg est exaspéré de constater que les financiers l'éclipsent définitivement par leur luxe ; les gens modestes qui, par naïveté ou sot orgueil, se sont glissés dans ces mêlées en sortent couverts de horions. Il n'y a vraiment que les couturiers qui aient intérêt à voir durer cette farandole, car, quelle que soit la main qui paye, leur profit est net.

Je suppose que vous êtes un père de famille en passe de marier votre fille.

Tout jeune vous avez fréquenté le monde ; vous savez quel métier y font les célibataires. Comme mari, vous connaissez les tentations qui assaillent les femmes, si elles sont fragiles ; les amertumes qui les abreuvent, si elles sont honnêtes. Alors, dites-moi ? quand cette toupie bariolée.

cette cohue sans âme, unique dans les nacres de sa décomposition, qu'est la société moderne, tourne, ronfle devant vous, est-ce qu'il ne vous vient pas des vertiges à la pensée de faire entrer dans cette danse une âme qui vous est chère, une pureté qui vous a rafraîchi? Est-ce qu'il ne vous est pas arrivé de fermer les yeux, d'appeler de vos vœux le cataclysme qui ensevelirait ces fous et leurs folies sous des ruines?

La salle de bal croule et devient catacombe..

Je n'ai pas l'âme anarchiste et je forme, pour ma part, ce rêve champêtre :

Derrière le décor qui se lézarde, il me semble que j'aperçois un paysage plus

frais. Eh oui, mon Dieu ! de nouveau, la petite maison dont je vous parlais naguère. Les lilas ont poussé, les enfants ont grandi, les parents dont, autrefois, la jeune femme craignait la visite, sont maintenant accueillis avec plaisir. Ils ne tiennent plus rigueur à leur gendre de la modestie de ses commencements.

C'est qu'aussi il soufifle sur le pays un air nouveau. Ceux de France se sont avisés que le meilleur moyen d'isoler les exotiques qui avaient défiguré leurs mœurs était de se détacher du luxe acquis par n'importe qui de n'importe quelle façon. Ils ont rendu leur estime à la politesse, à l'urbanité, à la culture, aux dons de race que l'or, n'achète pas.

Ainsi le snobisme a réparé les maux que

le snobisme avait causés. // a mis la SIMPLICITÉ à la mode. Ah I l'excellent, l'utile snobisme, et comme à cette heure je regrette d'avoir médit de lui, autrefois!

BÉFORMES

« Sachez, mes chères filles, que rien n'est présentement si méprisé que la pauvre noblesse. L'argent est tout, dans le temps oii nous sommes, et la guerre n'a épargné personne : celles qui ont laissé leurs parents avec deux mille livres de rente n'en trouveront peut-être pas mille; celles qui en avaient mille n'en auront pas cinq cents ; celles même qui étaient le mieux ne trouveront pas grand'-

chose, et le plus grand nombre n'aura rien du tout. »

Ces paroles, que madame de Maintenon adressait à ses chères pupilles de Saint- Cyr, résument nos appréhensions actuelles. Remplacez le mot « pauvre noblesse »

par celui de « bourgeoisie pauvre », haussez un peu le chiffre du revenu qui servait à faire figure en ce temps-là, et vous aurez une peinture exacte de nos inquiétudes. Ce n'est pas d'hier que le sort des enfants qui ont de l'éducation, de l'instruction, et peu ou point de dot, occupe les honnêtes gens. On l'a vu, je me sépare résolument de ceux qui cherchent pour nos filles une autre carrière que le mariage. Je n'entre pas cette fois-ci dans l'examen des formes que l'on pourrait

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donner à la vie de la femme célibataire ou indépendante. Je cherche dans quelles conditions nous espérons marier nos filles avec des chances humaines de bonheur.

J'ai cité madame de Mainténon. On me permettra de revenir à elle avant que de parler des réformes d'éducation essayées par ceux de nos voisins que la faillite du mariage a préoccupés avant nous. Aussi bien, le cas où les élèves de Saint-Cyr se trouvaient au début du xviii* siècle, rappelle, par plus d'un côté, celui des jeunes filles de bonne bourgeoisie à la fin du XIX^

Les rêves de madame de Maintenon furent les nôtres et nous repassons par ses déceptions. Il en faut lire l'histoire contée par M. Gréard dans son rare livre Éducation des femmes par les femmes.

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Toute la philosophie de la question a été exposée là par un moraliste qui, de plus, est un grand éducateur. Je me suis trop nourri de sa pensée, de sa science, de sa clarté, pour ne pas lui rendre, sur la route, rhommage que je lui dois. Je suis sûr d'acquérir un titre à la reconnaissance des parents qui s'intéressent aux questions de Téducation féminine en les renvoyant à ces sources *.

Ce fut au lendemain même de la représentation d'Athalie que madame de Maintenon s'avisa qu'elle avait fait fausse route en cherchant à élever ses pupilles, par la culture et le savoir, au-dessus de la condition féminine. Elle eut cette noblesse de s'accuser elle-même :

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