‹ Nos filles, qu'en ferons-nous?Chapitre 8 sur 23 · LE LUXE ET LA JEUNE MLLE · texte numérisé non relu

LE LUXE ET LA JEUNE MLLE

S'il vous arrive de dire dans une assemblée :

— Le luxe nous est devenu aussi nécessaire que le pain...

Il se trouvera quelqu'un pour répondre :

— Êtes-vous sûr que ce soit un besoin nouveau? L'histoire des civilisations nous apprend que, de tout temps, le luxe a été la fin suprême des convoitises.

Je veux seulement dire que la concur-

NOS V II. Il S

rence effrénée pour le luxe est L'inévitable

cancer d'une sociélé bourgeoise. Le luxe, c'est l'argent qui se montre, et, dans un temps où le « nom * n'est plus un privilège dont on vit, 1' « argent », quoi qu'on fasse, devient la mesure de la considération. Le mot est impropre : c'est crédit (ju'il faut dire, crédit d'affaires, crédit mondain, crédit moral... C'est le crédit qu'on poursuit, c'est le crédit qu'il faut saisir et conserver coûte que coûte. Dans cette nécessité, il n'est pas rare que le luxe soit, pour ceux qui en portent la livrée, moins une jouissance qu'une charge. Des gens de bourgeoisie font, pour soutenir ce luxe obligatoire, les mêmes sacrifices qu'une noblesse peu fortunée consentait autrefois à son nom.

J'entretenais, ces jours-ci, une jeune fille de ces pensées sévères.

Je lui demandais :

— A vous aussi, est-ce qu'il vous faudra un hôtel, un coupé, dix robes par saison et, dans le recueil des adresses mondaines, le petit signe qui veut dire « château » pour être heureuse?

Elle m'a répondu avec beaucoup de calme :

— Cela dépendra, vous comprenez, des occupations de mon mari... Je ne suis pas vaniteuse, mais, si nous avons besoin du crédit public, il faudra bien faire comme les autres. Que de fois j'ai entendu mon père dire à ma mère au moment où elle partait pour le bal : « Comment ! une robe nouvelle ? La dernière qu'on vous a

faite fiait encore fraîche ! » Dans ce cas-là, ma mère hausse les épaules et répond : « Mon pauvre ami, il n'est pas besoin qu'une robe soit défraîchie pour qu'on la change... J'ai porté celle-ci quatre fois... toutes nos amies l'ont vue et remarquée... elles la reconnaîtront l'année prochaine si je la rapporte maquillée, remise au goût du jour. Elles ne manqueraient pas de chuchoter : « Tiens ! tiens!... Qu'est-ce » qui se passe donc chez les T...? » Cela porterait atteinte à votre crédit. Je ne veux pas vous faire tort. »

Interrogez les couturiers, ils parlent la même langue.

Il y en a de célèbres qui, au début de chaque saison, produisent régulièrement trois modèles : la robe de ville, la robe

d'intérieur, la robe du soir. Ils vous content que, autrefois, les clientes, assez riches pour se fournir chez eux, commandaient régulièrement la série des trois toilettes. Si la Française, la Parisienne, marquait un goût pour une élégance particulière, c'était surtout dans « sa maison » qu'elle voulait se parer.

Tout cela est changé. Une clientèle nouvelle et nombreuse ne demande que « la toilette de rue ». Le luxe de la femme dans les endroits publics s'est fait une réclame promenée, l'affiche vivante du crédit du mari. Les nouvelles venues, qui aspirent à entrer dans le monde, commencent par se montrer dans les endroils élégants, concours hippiques, sermons, ventes de charité, exposi-

iO NOS FILLES

lions, etc., avec des toilettes qui ont « un bon chic ». Déjà elles portent la livrée delégance qui les rapproche de celles à qui elles souhaitent se mêler. Quand on sera habitué à les voir régulièrement bien mises, quand on sera sûr qu'elles ne dépareront pas, par trop de simplicité ou des ajustements maladroits, des ensembles élégants, on les invitera à quelques bals, et elles pourront se commander chez le grand couturier la « toilette du soir ». Si elles sont persévérantes, un jour, la c toilette d'après midi » leur deviendra nécessaire : alors seulement elles pourront se vanter d'avoir conquis le monde.

Vous entendez bien qu'une femme qui montre tant de zèle à soutenir par

l'étalage de ses toilettes le crédit de son mari fait un effort dont elle ne souffre pas. « Les femmes, dit La Rochefoucauld, peuvent moins surmonter leur coquetterie que leurs passions. » Et ce jour-là, par « coquetterie » il entend la folie ruineuse des ajustements.

Jamais cette nécessité de paraître n'est, m'assure-t-on, aussi indispensable qu'à la minute où le père et la mère de famille se proposent de marier leur fille. J'emprunte ce renseignement à un moraliste dont les ouvrages, peu connus du grand public, sont répandus à profusion dans les mains des jeunes filles qui sortent du couvent. Ils me paraissent d'excellents miroirs de nos mœurs matrimoniales.

i- NOS FILLES

M. l'abbé Bolo, vicaire général, dont le livre sur les jeunes filles vient d'atteindre son neuvième mille, feint de publier, avec de légères retouches, le journal d'une de ces jeunes mondaines qu'il a si souvent confessées. A supposer que, dans cet artifice littéraire, il y ait un peu de tricherie, le ton est trop juste, les idées exprimées sont trop particulières, pour qu'on hésite sur leur origine. Ce n'est pas une rêverie de prêtre à propos de l'état d'esprit des vierges mondaines, qu'on nous apporte, c'est de l'expérience de directeur , vivante et toute contemporaine.

La jeune héroïne de M. l'abbé Bolo est à la veille du mariage. Elle écrit dans

son journal

« Je ne sais pas ce que va être mon bal blanc. Il va falloir dépenser un argent fou, parce qu'il est de toute nécessité d'enfoncer les H..., qui se sont mis eux-mêmes aux économies pour deux ans, en cherchant à éblouir leurs amis. J'ai entendu quelques mots de discussion entre mes parents à ce sujet. Père disait que, à ce train-là, le cotillon tout seul allait coûter plus cher qu'un mois à la campagne. Maman a répliqué : « Il » faut pourtant bien qu'elle se marie ! » Enfin, tous les détails sont maintenant arrêtés, tous les prix débattus. Grâce à la tailleuse, je vais être, dans le journal de lundi prochain, « la toute ravissante» ou «la toute gracieuse » mademoiselle Une Telle. Comme nous allons « enfoncer » les H... ! »

| | I\'os Fi il ES

Ont! mari cette pauvre enfant pourrat -el le « pêcher » — le mot est d'elle — clans le grouillement d'habits noirs que ce bal blanc attire comme le sucre fait pour les mouches?

Une fille, dressée comme celle-ci à l'estime du luxe, ne rencontrera pas, dans une telle assistance, le brave garçon qui, lui, peut-être, aurait mis en elle son rêve de bonheur. Les sourires de celte folle iront aux jeunes gens « chics », bien mis, désœuvrés, qu'elle rencontre dans les lieux de plaisir où elle fréquente, sur les plages d'août, dans les villégiatures de septembre, et qui, pour la plupart, sont plus occupés de ses amies déjà mariées que d'elle-même.

Comme elle serait déçue, la pauvre

petite, si elle prêtait un peu l'oreille aux propos que ces professionnels échangent entre soi, dans les portes !

On m'a conté cette anecdote vraiment parisienne :

Un « jeune », très dédaigneux, suprêmement chic, regardait danser une charmante jeune fille que la grâce de son plaisir faisait provocante.

Il dit à son voisin :

— Je donnerais bien vingt-cinq louis pour passer avec cette petite une heure en tête à tête.

La jeune fille entendit le propos; elle répondit du tac au tac :

— Et papa donnera cinq cent mille francs à celui qui passera toute sa vie avec moi...

IG NOS M LLES

Le « jeune » tourna les talons. Il avait d'autres exigences !

Cette jeune fille trop moderne ne lui en aura pas voulu. Tous les deux, ils savent compter et si le « jeune » n'a d'autre dot que son chic et son insolence, « elle » comprend bien que cinq crut mille francs ne suffisent pas pour

0 monter un ménage ». Si son pauvre cœur gâté garde malgré tout de la tendresse pour ce don Juan, elle se conso-

1 i a, avec ce soupir que j'ai eu l'effroi de recueillir — comme un dicton de sagesse courante — sur d'autres lèvres de jeunes filles :

— On n'épouse pas celui qu'on aime !

nui donc épouse-t-on, alors?

Celui qui donnera le luxe.

Quel qu'il soit, taré dans les siens ou dans lui-même, dans son corps ou dans son esprit. Car — c'est une autre jeune fille qui parle — quand on apprend le mariage d'une amie, on ne demande plus :

— Est-elle heureuse ?

Mais :

— Est-elle bien installée?

« Installée ! » Le voilà, le mot terrible, contemporain, le mot d'une génération inquiète qui ne peut plus se passer des excitations ni des caresses du luxe, qui lui sacrifie tout, sa dignité, ses chances de bonheur, ses dégoûts. Il s'agit d'avoir un hôtel luxueux, des tapis profonds, un coupé bien souple, une loge à l'Opéra, des dîners fins, des toilettes, des invitations, des réceptions, de la sécurité d'argent

(I de bien-être pour toute la vie. Cela peut bien se payer de quelques rebuts?

D'ailleurs, n'est-il pas là, tout près, dans la coulisse, « celui qu'on aime et qu'on n'épouse pas » ?

Telles sont les mœurs que nous tous, romanciers contemporains, nous dépeignons, vantons, commentons, mettons à la mode, comme la fin naturelle du mariage, comme l'appropriation logique de cet archaïque contrat aux nécessités de notre temps. La demi-mondaine aura dix bailleurs de fonds et un « amant de cœur ». Les mondaines dont je parle — si elles sont honnêtes — auront dix « amants de cœur » et un seul bailleur de fonds. Voilà la différence principale que l'on aperçoit entre certains ma-

riages parisiens et le libre commerce des alcôves.

— Nous ne voyons plus, disent les notaires, que des mariages de pur argent (deux grosses dots qui s'allient), ou des mariages de pur amour (une héritière qui s'éprend d'un beau cavalier, un homme de cœur qui épouse, par inclination, une fille sans dot). Le mariage de convenance, l'article courant d'autrefois, le type du mariage français, est en baisse, en attendant qu'il disparaisse.

Il fallait s'y attendre. L'association des grands capitaux procurera une somme de bien-être, des satisfactions de luxe, en échange desquelles deux indifférents consentiront toujours à s'unir. De môme l'amour — alors même qu'il existerait

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d'un seul côté — donnera toujours assez de force à celui qui aime pour supporter la vie de chaque jour, faire du bonheur avec des difficultés, voire des privations. Mais ce qui devient insupportable, c'est un mariage où il n'}T a ni argent, ni amour. Ni argent? Qu'est-ce, s'il vous plaît, que la rente d'une dot de cent mille francs? Ni amour? Le sens individuel, l'esprit critique est aujourd'hui trop éveillé chez les femmes pour qu'elles se trompent sur leurs véritables sentiments, et les mœurs sont trop complaisantes pour qu'elles ne profitent pas largement de la tolérance.

Dans ma jeunesse, les jeunes filles que leurs pères conduisaient au bal dans leur voiture à elle, dans ce faux coupé que

l'on nomme un « trois- quarts » et que l'on attelle avec un bon gros cheval hollandais, joufflu, lymphatique, lippu comme un tapir, étaient considérées comme des héritières. Les jeunes filles qui vont en fiacre les regardaient passer avec cette nuance d'envie que les fleurs traînées en roulotte par les rues de Paris doivent éprouver pour les roses et les délicats lilas que de riches horticulteurs amènent aux halles dans des voitures à glaces.

Eh bien , les rôles sont en train de changer au profit des fleurs modestes, celles qui n'ont pas poussé dans la tiédeur luxueuse des serres.

Ce père de famille qui a cent mille francs de rente et deux fdles à marier ne

trouvera pas de gendres. Les demoiselles qui vont en trois-quarts ne se marieront plus. Le « jeune » , si chic, qui a un monocle, les traite familièrement de « demi-castors ». Le brave garçon qui, au lendemain du mariage, serait obligé de les faire rompre avec leurs relations, leurs habitudes d'autrefois, n'osera pas risquer une telle aventure, exposer leurs bonnes volontés de tendresse à un si rude sacrifice.

Elles resteront filles.

Comme je voudrais être sûr que leur déception ne sera pas de la souffrance perdue, et que leurs sœurs plus jeunes, instruites par ce mélancolique destin, comprendront que le pire ennemi des jeunes filles, c'est le luxe !

l'instruction

Que les épouseurs soient effrayés par la jeune fille qui vit pour le luxe et pour « le chic », cela est rationnel. Ceci est plus mélancolique : la jeune fille sérieuse, bien élevée, instruite selon la formule moderne, est un autre objet d'inquiétude pour les hommes de notre génération.

« Signalez, — m'écrit un notaire parisien, dont la clientèle est toute bourgeoise, — signalez le progrès dans fin-

struction des jeunes filles comme une cause de retard dans les mariages, et parfois comme un obstacle. »

Nous avons constaté que le mariage de convenance devenait plus rare tous les jours, que nous vivions sous le régime des unions de pur argent ou de libre choix. Le premier effet de l'instruction supérieure que nous avons donnée à nos filles est de les rendre difficiles dans leurs choix, quand l'argent leur donne la possibilité de préférer et d'écarter.

— Plus difficiles que leurs mères et que leurs grands'mères ? Est-ce bien sûr? Qui vous l'a dit?

M. Scribe et ses collaborateurs. Le théâtre est un miroir des mœurs beaucoup plus fidèle que le roman. Dans ce

tête-à-tête de conversation qu'est la lecture d'un livre, vous pouvez prêcher ce que vous voulez, insinuer ce qui vous plaît; vous avez affaire à un isolé et l'isolé est toujours un sujet plus ou moins romanesque, voire inconsciemment anarchiste.

Au théâtre, c'est à « l'homme social » que l'on s'adresse, à un spectateur conservateur des lois, des usages, des conventions qui lui assurent l'inestimable profit de la vie en commun. Si donc nous demandons au théâtre comment se mariaient nos aïeules, il nous répondra avec exactitude:

— Beaucoup plus tôt que les jeunes filles d'aujourd'hui ; non pas seulement parce que leur santé était meilleure, mais

parce que les parents savaient qu'une jeune Bile de dix-sepl <>u dix-huit ans esl plus facile à guider qu'une demoiselle majeure. Si, d'aventure, cette ingénue faisait obstacle à la volonté de ses parents, ses préférences n'étaient pas déterminées par les qualités intellectuelles ou morales du héros de son eboix. Elle était séduite, en vraie jeune fille « par les yeux » ; elle allait à la beauté, à la grâce, à la force. Tous les jeunes premiers, depuis Molière, sont « bien faits ». Gela suffit. Le naïf amour des jeunes filles d'autrefois était vraiment un instinct, jamais un acte de réflexion.

Cet instinct donnait à la jeune mariée un maître, tantôt tendre, tantôt fâcheux, auquel elle obéissait par affection ou

qu'elle supportait par devoir. La supériorité intellectuelle de l'homme, son droit, n'étaient pas alors une matière perpétuelle de discussion. On était d'avis qu'une communauté doit avoir un chef; il semblait logique que l'homme fût ce chef-là.

Instruite comme elle est, la jeune iîllc moderne ne veut plus entendre parler de chef ni de maître. Elle veut un « compagnon ». Quand elle est sage, elle ne refuse pas d'obéir, si on lui fournit de bonnes raisons. Elle cède parce qu'on la persuade, et non parce qu'elle est la femme et que le mari est Je mari. Elle a le sentiment très net des droits que lui donne sa culture ; elle n'est pas éloignée de se considérer comme supérieure à

l'homme; et, il faut l'avouer, dans bien des cas, elle a les apparences pour elle.

Je dis souvent que je prends plus de plaisir et plus de profit dans la causerie d'une femme, la première venue, que dans la conversation d'un homme qui n'est pas supérieur. L'habitude instinctive que la femme a de tout ramener à ellemême, à ses tendresses, et, si elle est saine d'esprit et de cœur, au groupe familial où elle se meut, l'impossibilité où elle est de considérer les choses en soi, en dehors des passions, au point de vue de l'absolu, conservent à ses idées une originalité, un charme, qui font tout à fait défaut à la pensée de l'homme moyen.

Lui, il vous raconte son journal et les idées de son journal ; il a les opinions de

sa catégorie sociale, les préjugés de son état, la déformation professionnelle. Il serait aussi exact de dire la « formation » , car c'est tout justement cet ensemble de concessions qui fait de l'homme un citoyen, cet individu social par qui la civilisation se soutient et tous les progrès mûrissent.

Placez ces deux êtres en face l'un de l'autre, par exemple dans le milieu provincial. Quand la femme a fini d'administrer sa maison, de surveiller ses enfants, il lui reste, si elle a du sérieux dans l'esprit, un loisir pour se cultiver. Elle ouvrira le livre dont on parle, au moins une revue, où, toujours, entre deux articles d'allures graves, elle trouvera des pages romanesques, la musique

des vers. Cela fournit à sa nature sentimentale l'aliment dont elle a besoin pour ne pas souffrir. Mais son plaisir est incomplet s'il faut qu'elle l'enferme en ellemême. Elle souhaite causer de ce qu'elle a lu, et, si elle est honnête, il est logique qu'elle cherche dans son mari un auditeur bienveillant, un compagnon de son plaisir. Nous connaissons tous, n'est-ce pas, cette joie de conduire devant un paysage qui nous a ravis l'être que nous aimons? Il semble qu'il nous appartienne un peu et que nous en fassions le don dans un mouvement de tendresse. La femme en use de même avec les idées : elle ne les goûte que pour la joie de les partager. Comment l'homme répond - il à ces avances ?

On conte que madame Geoffrin était mariée à un manufacturier à qui on pouvait faire lire trois fois de suite le premier volume des voyages du Père Labat sans qu'il s'aperçût de rien, sinon que l'auteur se répétait un peu. Ce manufacturier-là a eu beaucoup de descendants.

Ils ne sont pas plus curieux de belleslettres que leur aïeul, — mais combien moins complaisants! Quand ils ont travaillé, tout le jour, lutté contre leurs ouvriers, supporté les fatigues du bureau, enfin, porté le poids de la vie d'affaires, ils ont dépensé leur énergie dans l'action, il ne leur en reste plus au service de la spéculation intellectuelle. Ils rentrent dans leurs maisons pour y ruminer dans le bien-être. En fait de

livres et de revues, la lecture du journal leur suffit; en fait de rêves, ils se contentent de suivre d'un regard incertain la fumée de leur cigare qui monte en spirales. Il faut que la femme ait au cœur beaucoup de sagesse et de véritable amour pour se dire :

— Cette lassitude doit m'ètrc chère et je respecterai son repos, car il a peiné pour nous.

Ces paroles-là montaient facilement aux lèvres de nos mères. Les jeunes fdles d'aujourd'hui ont, dit-on, une tendance à songer, devant cette digestion heureuse :

— Cet homme est lourd et inférieur à

moi...

Et il le sent, l'homme, ce regard cri-

tique qui le scrute, cette curiosité intellectuelle qui le juge. Plus jeune il a fréquenté des ménages où il a expérimenté les facilités de séduction que crée l'indifférence du mari pour la culturc intellectuelle de sa femme. En ce temps-là il considérait que les romans et les revues avaient du bon : ils lui faisaient la route ; mais le jour où à son tour il songe à s'établir, il estime que la curiosité d'esprit est fâcheuse; il regarde de travers les jeunes gens plus ou moins frottés de style, les psychologues, plus ou moins authentiques, qui tournent autour de sa femme et lui font la cour sur le terrain où elle est le plus fragile : la vanité de l'esprit.

Interrogez les professionnels de la

séduction, ils vous diront, s'ils sont sincères, que l'on prend les femmes du nord par les sens, les femmes du midi par le cœur et les Françaises par le cerveau. Les trois quarts des fdles qui tombent dans la galanterie sont perdues par une instruction qui les déclasse. La Préfecture de police sait seule combien il y a d'institutrices parmi les malheureuses dont les noms sont inscrits sur ses registres.

Qu'est-ce à dire?

Est-ce que l'instruction corrompt la femme? Est-ce que l'ignorance est pour elle une condition de vertu?

Dans l'état actuel de nos mœurs françaises — je ne m'occupe pas des Norvégiennes — on peut répondre sans hésiter :

— Une instruction trop complète est aussi fatale à la femme que la totale ignorance.

Ceux qui, chez nous, ont travaillé à détruire l'idée religieuse dans le peuple sont stupéfaits de constater qu'ils ne sont plus maîtres de contenir les instincts qu'ils ont déchaînés., Ils se remémorent avec mélancolie le vieil adage : « Il faut de la religion pour le peuple. »

Il en faut aussi pour les femmes ; or les nôtres sont en train de perdre la naïveté de leur foi depuis que l'on a déposé dans leur âme le germe de l'esprit critique.

Je crois fermement que des hommes

cultivés sont capables de concevoir un

idéal de vie où l'on fait le bien pour lui-

M's l ILLES

même, sans espoir de récompense, sans crainte de châtiment. Dans cet effort, ils se rapprochent du Dieu que nous cherchons, qui s'appelle, à cette heure, la Vérité et la Justice, qui finira sans doute par se nommer le Bien.

Les enfants, le peuple et les femmes sont incapables de ces abstractions.

« Les femmes, — disait madame de Maintenon, qui a écrit sur l'éducation de la jeune fille des pages éternelles, — les femmes ne comprennent jamais rien qu'à demi. »

Parole profonde, et qui devrait dominer toutes les méthodes d'instruction par où l'on s'efforce de transformer le cerveau féminin pour en faire on ne sait quel équivalent de l'intelligence virile! Quand

l'abbé Jeuffrin essaye de foudroyer Bouvard et Pécuchet avec cette parole :

« Beaucoup de science rapproche de Dieu, un peu de science en éloigne, » Bouvard et Pécuchet se pâment de rire.

C'est pourtant l'abbé qui a raison. La femme, « qui ne comprend rien qu'à demi », ne s'élèvera jamais jusqu'à la science « qui rapproche de Dieu », c'està-dire jusqu'à l'absolu de la Vérité et de la Justice. L'esprit critique, qui, pour elle comme pour tout le monde, fleurit au faîte d'une culture un peu relevée, ne produit en elle nulle semence de progrès , mais des germes de corruption. 11 nous prépare des maîtresses « amusantes », il ne nous fait pas des femmes à qui nous puissions confier

notre honneur dans la certitude que l'amour les empêchera de nous juger.

El alors?

— Alors (c'est une jeune fille à qui je viens de lire mon homélie et qui vous parle) , alors vous prétendez empêcher les femmes de s'instruire, afin que les hommes demeurent impunément ignorants, égoïstes et sots?

— Non, mademoiselle, afin que vous trouviez plus facilement un mari.

— J'aime mieux m'en passer...

— Par quoi le remplacerez-vous ?

— Je voyagerai... je lirai... Je peindrai à l'aquarelle...

— Et quand vous serez vieille?

— Je ferai de bonnes œuvres, et j'irai à l'église.

— Vous le voyez, mademoiselle, vous finirez par la charité, par l'humilité et par l'indulgence. Est-ce qu'il ne vaudrait pas mieux commencer par là ?

l'attrait physique

Faisons comme les juges intègres qui, tour à tour, donnent à chaque partie le libre droit de s'expliquer.

Nous venons d'entendre le réquisitoire que la jeune fille moderne dresse contre le fiancé qu'on lui propose... Vous savez ce balourd qui s'endort sur son journal après les repas et tient pour article de foi cette boutade de Rousseau :

« Toute fille lettrée restera fille, lorsque les hommes seront sensés... »

Aujourd'hui, la parole est à un prétendu de trente à trente-cinq ans dont les tempes sont un peu dégarnies. Il ne grisonne pas encore et la douche, jointe aux pratiques de la salle d'armes, l'entretient dans un bon état d'entraînement. Il n'est pas oisif, ayant accepté un de ces emplois d'État qui sauvent la mise des indolents, et, un jour, vous mènent à « la croix » tout comme le génie, la brigue, ou l'héroïsme. L'héritage paternel, joint aux largesses d'un parrain, lui assure, dès aujourd'hui, vingt-cinq mille livres de rente. Bref, un parti idéal, à preuve que, douze fois par an, l'homme dont je parle est demandé en mariage par

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des dames chez lesquelles il dine, de la part de demoiselles qu'il ne connaît pas. Je vous prie de remarquer que c'est l'âge où l'homme normal, j'entends celui qui n'est ni vicieux ni pourri d'égoïsme, sent ses goûls se transformer. Un matin de printemps qu'il pousse sa promenade le long des Champs-Elysées, il est tout surpris de s'aviser que ce qui l'intéresse, ce qui soudain accroche son regard, ce qui le fait se retourner, sourire, ce ne sont plus les belles demi-mondaines que leurs victorias roulent vers l'allée des Acacias, ni les mondaines qui louchent un peu de ce côté-là pour lorgner les chapeaux de la concurrence. L'homme de trente ans se surprend à suivre d'un regard où il y a de la tendresse les jeunes filles, celles qui

sortent de l'enfance, celles qu'on a envie de nommer les « inachevées ».

Oui, inachevées, c'est bien là ce qui plaît en elles. Inachevées de corps et d'âme, encore divinisées par ce mystère de l'ébauche où tout le rêve est enfermé. Jamais celles-ci n'empliront la promesse de leurs lignes; jamais celles n'atteindront la perfection qui, à propos d'elles, semblait promise. Déjà elles seront sur le versant de la colline avant qu'on ait pu dire à quelle minute précise leurs pieds ont touché le sommet. Telles, celui qui a un peu vécu, poursuivi à travers des expériences de désir ce rêve qui mêle la beauté à la tendresse et qui s'achève dans la déception, telles, celui-là les aime, pour l'espoir qu'elles enferment dans leurs lignes neuves.

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L'ami dont je vous parle est en train, par-dessus mon épaule, de lire ces lignes où j'ai oublié que j'étais un moraliste de qui on attend des renseignements précis, et non un promeneur attardé à la grâce des nattes encore flottantes sur le dos. Et dame, il hausse les épaules, mon Parisien plein d'expérience.

Il demande sans galanterie :

— Où rencontrez-vous ces jeunes filleslà? Moi qui vous parle je me suis promis qu'on ne me marierait point. Je ferai mon choix moi-même. Je suis tout disposé à me laisser surprendre par l'amour, si seulement la flèche m'entre un peu dans le cœur. Or je n'ai pas envie d'épouser une veuve; j'ai décidé de ne pas me marier avec une étrangère, afin

que mes enfants, si j'en ai, n'aient point le cerveau fait autrement que moi-même.

Restent nos jeunes filles. Eh bien, franchement, celles que l'on m'offre ne me tentent point assez...

Je me récriais, il insista :

— J'irai vous prendre par le bras, un de ces matins, à l'heure où ces demoiselles sortent, escortées de leurs intitutrices, de leurs femmes de chambre, ou tout simple ment de la petite bonne, pour se rendre aux cours, à l'atelier. Nous les suivrons d'un peu loin, et, localement, vous répondrez à cette question que je vous pose à propos d'elles : « A supposer, — comme je le crois, — que l'amour entre par les yeux, peut-on recevoir le coup de foudre à propos de ces jeunes filles-là? »

Comme les affaires ne m'appellent pas dans le centre de Paris, j'habite un quartier neuf. J'ai pour voisin des gens de luxe, de la bourgeoisie heureuse. Ce terrain nous parut bon pour notre expérience. Nous battîmes le quartier, deux ou trois jours de suite, dans la préoccupation que je vous indiquais.

Vous me permettrez d'écarter tout d'abord les jeunes Orientales et celles que, avec un dédain où il y a de l'envie, on appelle les « petites rastas ». L'Asie et les deux Amériques, surtout "celle où l'hérédité espagnole a donné le contour, ont des précocités séduisantes.

Il s'agit ici de notre bourgeoisie française, celle qui se reproduit sans alliage et sans métissage.

Hélas ! il me fallut reconnaître que mon camarade avait raison. Bien sûr, à tous les tours de rues nous rencontrions de séduisantes figures. Elles plaisaient par le sourire, par le regard, par tout ce qui constitue « ]a beauté du diable ». L'affinement, la souffrance môme, ont des charmes qu'un païen n'aurait pas compris; c'est un attrait tout intellectuel qui, à de certains moments, nous séduit, nous arrête. Nous sommes, plus que tout autre, le peuple à qui la culture chrétienne, le goût de l'intelligence ont fait une longue habitude de juger une femme sur son visage. Nous la cherchons dans l'esprit de son sourire, dans la mélancolie de ses yeux. Nous avons oublié tout à fait cette leçon de l'art antique qui ne

subordonnait point le corps à la tête, et, dans cette indifférence, nous a légué une Victoire décapitée dont nul amant de la beauté ne songe à regretter le regard.

Tant que le bien-être, la facilité de la vie, la confiance dans le lendemain nous ont laissé le loisir de vivre pour la vie de causerie, pour l'échange des idées, pour les plaisirs de l'esprit, nous avons préféré à toute autre cette jeune compagne, qui, comme Froufrou, vivait du frisson de sa robe de soie, qui était tout en âme, tout en esprit, tout en éclat. Mais le jour où la race faiblit, où on ne sait quel craquement nous avertit que sous nos pieds le terrain n'est pas solide, nous nous reprenons. Nous regardons d'un œil presque hostile cette frêle petite femme qui

ne nous donnera pas les enfants dont nous avons besoin. Et l'instinct, l'instinct conservateur des races, l'instinct qui veille sur nos caprices pour les mater à la minute où notre fantaisie devient un péril, l'instinct nous avertit brusquement que l'attrait physique n'est plus sur cette émaciée.

Je demande la liberté dont j'ai besoin pour traiter honnêtement une matière si délicate. Cette frêle petite bourgeoise que nous ne marions plus — si l'appât de la dot énorme n'attire pas vers elle les oisifs et les cupides, — c'est la victime douloureuse de notre héréditaire égoïsme et de notre affreuse dévotion pour l'argent.

Regardez-la cheminer, si menue, à côté de cette fille du peuple qui l'accompagne.

Nil Mis 11 LLES

Dites où est la force? où est l'attrait? Où va-t-il ce vertige du désir avec lequel il faut bien compter puisque c'est lui qui soutient le monde? Il y a un vers d'Alfred de Vigny où ramante apparaît liée au souvenir de la mère et qui bourdonne dans nos mémoires d'homme :

11 rêvera partout à la chaleur du sein.

Est-ce le souvenir de l'enfance heureuse, de la place où jadis nous avons si doucement dormi? Toute la vie, aux heures de joie et de bouillonnante jeunesse, aux heures où la consolation est nécessaire, l'homme se réfugie vers cette gorge de la femme qui a été le premier appui de son rêve, et qui sera le dernier, après la

bataille des jours, s'il a mérité l'assistance de l'amour unique.

Trois ou quatre générations de vie purement mondaine, d'égoïsme et de plaisir, de révolte contre les lois naturelles, ont si bien effacé de la bourgeoisie cette grâce suprême de la femme, qu'au lendemain des accouchements c'est à peine si une goutte de lait monte encore aux gorges atrophiées. « Le sein de la femme, disait Mahomet, nourrira l'enfant et réjouira le mari. » Le sein qui, de mère en fdle, a refusé de nourrir l'enfant n'est plus là pour ravir et consoler l'homme.

La femme avait une autre grâce troublante, cette^ hanche qui la marquait pour l'œuvre maternelle et qui, laissant à l'homme les créations de la'pensée, cour-

bait sa ligne comme un berceau. Voilà que, lui aussi, cet autre caractère de la fémininité s'efface. La rue est pleine d'êtres indécis, en qui il semble que le choix du sexe soit encore à faire, jeunes gens aux épaules tombantes, jeunes filles sur qui les robes flottent de la ceinture aux pieds, sans courbure. Vêtez-les tous du costume à la mode, celui qui leur sert à monter sur les deux roues et regardez-les passer pêle-mêle. Où sont les hommes? Où sont les femmes ? Est-ce qu'on sait ? Ce sont des bicyclistes.

Soit ! si le plein air doit rendre des forces à ces petites névrosées, mais j'ai peur que le goût qu'elles ont maintenant de courir après l'homme, de rouler à côté de lui, ne leur fasse de plus en plus

considérer comme un fardeau, dont elles laissent le souci à d'autres, la fatigue et l'embarras des grossesses. Ce n'est point le vice qui leur donne du dégoût pour une fonction naturelle où, saines et bien portantes, elles trouveraient tant de joie. C'est la faiblesse qui se défend en elles. Elles ne veulent point d'enfants parce qu'elles n'ont pas la force de mettre des enfants au monde.

— Zut, un gosse ! Voilà l'ennemi !

s'écriait en plein salon parisien , une jeune fille très moderne, à la vue d'une amie de sa mère qui faisait visite avec un petit à la main.

J'ai entendu une autre jeune femme dire, sans vergogne :

— Je viens de traverser le Parc Mon-

ceau... 11 était plein de tous ces affreux petits enfants...

Elle avait encore sur les lèvres le pli du dégoût que lui avait inspiré toute cette petite vie grouillante, tétante au soleil.

— Un enfant? disait à son médecin, qui m'a rapporté le propos, une autre mondaine ; un enfant ! Mon mari veut un enfant! Mais où voulez-vous que je le loge?

Elle sortait de chez son couturier à qui elle avait ordonné d'effacer dans la coupe de sa jupe ce qui lui reste de hanches :

— On n'a plus de hanches, aujourd'hui, c'est bon pour des cuisinières...

J'écris ces lignes devant une image vers

laquelle souvent mes yeux se lèvent.

C'est la reproduction d'un des chefsd'œuvre du musée de Naples où un inconnu a voulu exprimer le plus beau rêve de tendresse pure, d'affection protectrice qui jamais ait noué au cou d'un homme le bras d'une femme. C'est Oreste avec Electre. Sans doute l'artiste s'est proposé de nous montrer réunies, comme deux harmonies qui se complètent, la beauté féminine en exposition à côté de la beauté mâle. Dans ce rêve, il a eu raison d'imaginer une sœur plutôt qu'une amante. Il a eu la vision que si tous les êtres réclament une femelle, l'homme veut une compagne.

Telle qu'elle apparaît ici, avec une de ses mains posées sur sa hanche, avec

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son bras appuyé à l'épaule du héros, avec son visage qui se tourne vers le frère comme pour accepter la supériorité de la pensée virile et y participer, celle-ci est vraiment la moitié de son compagnon ; elle semble un autre jeune homme, svelte, aussi fort, encore que plus gracieux. Et pourtant qui peut contempler sans amour la splendeur de sa gorge, soulevée sous le voile, cette courbe de sa hanche qu'une chaste tunique enveloppe, comme des feuilles laissent entr'apercevoir et font désirer un fruit?

Voilà la compagne que l'on avait pour vivre cette vie divine dont le dernier reflet nous éclaire encore. Le culte de la beauté faisait les hommes héroïques. On n'avait pas encore imaginé de sacrifier

à l'argent la vie même, d'en faire l'unique outil de la sélection, d'unir, en son nom, toutes les tares avec toutes les tares, de forger une race sans l'attrait physique, une aristocratie sociale sans le concours du désir.

l'attrait virginal

L'attrait physique est un piège que l'espèce tend à l'individu avec la volonté de le conduire à ses fins, sans qu'il s'en doute. De toutes les vérités qui, avant d'être scientifiquement formulées, étaient de sens commun, il n'en est pas une que nos contemporains aient plus négligée.

Sur la foi de leur égoïsme et l'assurance des romanciers, ils ont cru bonnement que l'amour (et par « amour » le grand

nombre entend « plaisir », le plus court, le plus convulsif), que l'amour était son but à soi-même.

Je connais des mondaines lettrées qui, d'un roman à l'autre, avaient suivi M. d'Annunzio comme un prédicateur dont on attend la vraie doctrine. Elles se sont détachées de lui d'une secousse, au milieu de son beau roman le Triomphe de la Mort. Vous vous souvenez de cette page troublante où l'amant, qui n'a connu d'autre frein que la lassitude, s'arrête devant le sommeil de cette maîtresse aux hanches de garçon qu'il avait adorée par la volonté de son esthétique décadente et par le penchant de ses sens blasés? Il s'avise que celle-ci n'est pas une avenue par où passera le défilé de la race, mais

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mie stérile impasse qui barre l'horizon. Il a la révélation que toutes les souffrances de sa passion pour cet être anormal viennent précisément de l'inutilité de son amour. La haine prend la place des transports. Il rêve de frapper. Le coup n'est que suspendu : il la tuera.

Une telle franchise serait peu efficace dans la bouche d'un moraliste; mais sa saveur est précieuse quand elle jaillit du cœur de celui qui se nomma lui-même « l'enfant de volupté ». Elle déplaît à certaines qui ont fermé le livre et, aujourd'hui, secouent la tête quand, devant elles, on prononce le nom, hier adoré, de d'Annunzio. Celles qui roulent fatalement à l'abîme haïssent l'avertissement plus que la chute.

Qu'en devons-nous retenir ?

Ceci : après la première fougue de plaisir, l'homme s'arrête, et s'il n'est pas marqué pour le libertinage sans fin, il souhaite, à travers la femme, l'enfant où il renaîtra. A cette minute, il mêle du respect à l'émotion toute neuve dont il se sent possédé. Le plus pauvre prêtre de campagne souhaite orner le tabernacle où il enferme son espoir. L'homme en use de même. Le jour où la femme ne lui apparaît plus comme l'instrument presque anonyme de son plaisir, mais comme la mystérieuse dépositaire de la vie, il souhaite la blancheur des lis et leur pureté sur elle.

C'est l'heure de la jeune fille, de cette « inachevée » dont nous parlions plus

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haut, de celle que le mystère et l'ignorance scellent encore, l'heure de la vierge. Nous savons bien qu'il y a dans Paris un milieu où, presque jamais, on ne la rencontre. Ici la jeune fille peut bien être déguisée en Parisienne: elle n'est pas Française; elle n'a ni les racines, ni le parfum des nôtres. Ce n'est pas moi qui l'affirme dans une illusion de patriotisme. Je viens de relire un livre qui, en ce temps où nous semblons disposés à nous éclairer sur nos défauts par la comparaison de nos mœurs avec celles de nos voisins, peut être consulté par tous avec profit. C'est un important ouvrage de sir Philip Gilbert Hamerton, qui a été traduit en français par M. Labouchère. Sous ce titre : Français et Anglais, l'auteur

conduit à bonne fin un parallèle serré des instincts et des habitudes des deux races. Il constate que, malheureusement pour nous, jamais nous n'avons allié « l'orgueil national à la moralité », mais il se découvre avec respect devant la jeune fille française, et il impose silence aux calomnies qui, parmi les siens, ont cours sur elle :

... « La déesse des jeunes filles françaises, dit-il, est non pas la déesse de la lubricité, mais son opposée, la Sainte Vierge. On a prétendu, avec quelque exagération, que toutes les jeunes filles françaises s'appelaient Marie; c'est justice de dire que toute jeune fille élevée dans la religion catholique apprend à regarder la Sainte Vierge comme son

idéal. La Saint»' Vierge règne pour toujours — en qualité de reine du ciel et de royale protectrice de la France. Sa statue s'élève sur cent collines, contemple la France du haut de mille tours. La « Tour d'ivoire » a sauvé de l'invasion mainte ville française. A leur première communion, toutes les jeunes filles françaises sont vêtues de blanc pour rivaliser avec la pureté de Marie; durant son mois, ses cent mille autels sont couverts de fleurs en souvenir de sa douceur, et on épuise dans ses litanies tous les termes de louanges et d'amour. »

Dira-t-on que c'est là un idéal de

prêtre, de poète, de naïf, de mère de famille provinciale, tout à fait séquestrée du monde?

Avec moins de lis dans les mains et une rougeur pudique sur les joues, cette jeune fille est celle que le vieux théâtre rêva sous le nom d' « ingénue ». Quelle que soit la place qu'ait prise aujourd'hui sur les planches un autre type de jeune fdle que, peut-être injustement on appelle 1' « américaine » — il vaudrait mieux dire la « cosmopolite », — c'est toujours « la demoiselle à marier de Scribe » qui règne sur les foules, en qui les gens de ce pays-ci reconnaissent leur idéal. Le rire — voire un peu sournois — > que soulèvent les naïvetés de cette Agnès est plus sain que les silences qui soudain pèsent sur toute une salle, quand un geste nous révèle la précoce expérience de « l'autre ». De même mettez que, chez le

blasé qui rêve mariage, se mêle au respect pour la virginité intacte un peu du goût pervers de déniaiser, tout cela ne m'effraye pas, tout cela ne me paraît pas se contredire; sur la terre, il n'y a pas de vol qui, en passant ne jette une ombre. Supposons donc que nous sommes d'accord sur ce point : le cynisme est, chez nous, plus superficiel que nous ne le prétendons et que nos ennemis ne l'affirment. Quelle satisfaction l'éducation des jeunes filles contemporaines donnet-elle à l'épouseur qui, aux approches de la trentaine, pris du vertige que je définissais, se sent tout disposé à subir le charme mystérieux de l'attrait

virginal?

Je vous prie d'évoquer sur l'écran de

votre souvenir cette théorie de jeunes filles, les sœurs de Bob, que Gyp nous a peintes avec des grâces d'esprit qui toutes les font sœurs et toutes ses filles. Plus d'une fois, dans la solitude des provinces, les pères et les mères de famille qui lisaient ces dialogues déconcertants se sont demandé, dans celte minute de demi-mauvaise humeur, qui, chez beaucoup de gens, succède au plaisir d'avoir ri malgré eux :

— Où diable Gyp a-t-elle connu de telles jeunes filles ?

M. l'abbé Bolo, que déjà je vous ai présenté au cours de ces pages, répond, dans son livre : les Jeunes Filles :

— Hélas! ce sont mes pénitentes.

Nous avons aujourd'hui des jeunes filles

élevées dans «les couvents, qui appartiennent à la bonne bourgeoisie, à la noblesse, et qui s'expriment dans une langue émaillée de termes d'argot d'une crudité désolante. Entre autres je confesse une mademoiselle Rose Thé. Elle parle comme un vieux colonel sorti du rang ! Elle ne dit pas : « C'est vrai », mais : « Parbleu! c'est évident!... ça crève les oculaires. » Elle ne dit pas : « Vous faites erreur », mais : « Vous vous fourrez votre parapluie dans l'œil! » Quand le temps lui dure, « elle s'embête comme un rat mort à cinq francs l'heure! » Quand elle se sent de l'appétit, « elle a la dalle en pente, le tuyau creux ». Quand elle mange, « elle s'envoie quelque chose dans la fiole ». Va-

t-elle se coucher, « elle met ses abatis au pucier, sa viande dans le torchon ». Elle ne sort pas de l'argot : » Une telle? j'en ai soupe!... Un tel? i'peut s fouiller! » Elle s'écrie dix fois par jour : « Que je voudrais être un garçon! »

Vous rappelez- vous cette boutade d'Octave Feuillet qui fit frémir nos mères? Parlant de la liberté de propos des jeunes filles, il avait dit que leur hardiesse était capable de « faire rougir un singe ». Le singe aurait tort de rougir. C'est lui qui est le coupable, lui, le grand écolier, échappé d'hier au collège, coiffé aujourd'hui de quelque képi de saint-cyrien, qui, cousin ou frère, pendant les vacances, a enseigné

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