‹ Nos filsChapitre 27 sur 70 · SAYOIR TROP POUR SAVOIR ASSEZ · texte numérisé non relu

SAYOIR TROP POUR SAVOIR ASSEZ

fée, m'a traîné par cent choses de fâcheuse réalité : j^ai revécu trop de misères. Pèlerin attardé, j'y viens à temps pour boire, non pas pour rétablir le cours des grandes eaux. Un plus jeune, un plus digne le fera, et sera béni.

Quel charme y trouveront les jeunes cœurs en leur primitive pureté ! Et les femmes le sont toujours bien plus que nous, quand elles sont de vraies femmes, quand elles ont gardé le foyer, presque ignoré le monde (chose si ordinaire dans les classes laborieuses). Entre ce saint foyer et le berceau de son enfant, l'épouse est toujours jeune, d'un cœur tout virginal. La fécondité n'y fait rien. Remontrez-lui ces choses; elle se reconnaît, dit : (X C*est moi ». Elle est toujours l'épouse qui, unie avec toi, priait au feu de Zoroastre, celle qui, d'un même cœur, avec toi troU" vaitj chantait l'hymne, le premier chant du Rig- Véda.

LE DKVOiR.

Le père est pour l'enfant une rMlation de jus-^ lice.

Et cela dans les classes pauvres, laborieuses. Non pas ailleurs.

Avantage si grand en leur faveur qu'à lui seul il compense les mille facilités d'instruction qu'ont les classes riches et oisives. Le pauvre tout d'abord nait homme, ayant constamment sous les yeux la sérieuse image du travail et du dévoue-^ ment, ayant la notion d'un devmr de recon^ naissance que T^nfant i^iche n'aura que tard et faiblement. Bref> en ouvrant les yeux^ il a

le meilleur de la vie humaine, renseignement de la justice.

U faut le dire, la mère n'y plaint pas la leçon, c'est le spectacle le plus touchant du monde.

Aux grands froids de Fhiver, vers six heures du matin, le père se lève et part. La mère, à la faible lumière d'une petite lampe, lui a donné la soupe chaude. Le petit ouvre l'œil. Il voit les ramages aux carreaux ; il voit l'hiver, s'il ne le sent, et se renfonce. U entend,^ il comprend à merveille ce que dit la mère : « Ton père va travailler pour toi . »

Il a sa soupe aussi : « Mange, grandis, petit. Dépêche-toi. Tu dois, en récompense, à ton tour travailler pour lui. »

La vraie grandeur du Judaïsme, ce qui fait qu'ii dure et durera, c'est qu'il s'accorde avec cet ordre naturel, conserve parmi nous le beau trait supérieur des religions antiques, de nous représenter la hiérarchie du devoir. Du père qui crée et nourrit la famille, à la mère qui la soigne,

descend Tautorité. C'est toute une morale et une éducation, et Tenfant n'a qu'à regarder. Le père est prêtre à son foyer. Et même au temple, quand la bénédiction commune descend sur lui, retourné vers les siens, il les bénit, les couve, les embrasse de ses bras ouverts, c'est-à-dire est leur prêtre encore.

La faiblesse du Christianisme, ce qui fait qu'il est vieux déjà (n'ayant que dix-huit siècles, temps si court pour la longue vie des religions I ), c'est qu'il a amoindri, rendu douteuse cette grande image du Père, qui fit la vie, et la fera toujours.

D'une part, il a caché le soleil du monde. Dieu le Père, derrière sa lune blafarde. Jusqu'à Tan 1200, le Père n'a plus ni temple, ni autel, ni symbole. (V. Didron.) — D'autre part, au foyer et à la table de famille, le père n'a plus autorité. Est-il père? qui le sait ? La légende de Joseph, le martyr du mariage, plane sur tous les temps chrétiens. De là la déplorable littérature de l'adultère, si riche au Moyen âge, et si riche depuis. Phénomène tout particulier aux sociétés chrétiennes, ver dont elles sont piquées au cœur, et qui rend surprenant qu'elles vivent. Mais rien ne peut durer de ce qui est antisocial . C'est, nous le répétons, une des choses qui rendent le christia-

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nismê déjà vieux^ et très^peu viable (sdon la prédiction de Montesquieu)*

Dans la douloureuse légende de Joseph que j'ai cit6e ailleurs d'après les Évangiles (mal nommés Apocryphes), le père^ bon travailleur qui nourrit la famille^ en est le serviteur ; la mère, Fenfant paraissent de caste supérieure. Quel renversement de nature I H aime cet enfant , il adore cette femme, mais jusqu'b la mort doute de ce qu'ils sont pour lui. Et le piS) par moment, doutant de ce doute même, il s'accuse, n'accuse que luit Image prophétique, trop cruellement vraie, de la famille au Moyen âge. Tableau révoltant d'injustice! Leçon d'ingratitude!... Et tout cela dans la Sainte Famille, et placé sur l'autel, proposé à rimitationi

Les noèls et les ftibliaux en rient ouvertement. Dans les tableaux d'église, la malice des pMntres, un peu plus contenue, plus corruptrice encore, en mille traits adroits et perfides enseigne la risée du nourricier, du bienfaiteur, autrement , le mépris du père.

LB DEVOIR. in

Par bonheur, la nature, dans la famille pauvre (le pauvre, c*est le peuple, c'est presque tout le monde) domine et écarte le dogme. iVotre fa* mille humaine y présente Fenvers de la Sainte Famille : mi enseignement de jusîiee, La réelle ta-» ble de fomille est le véritable idéal. Elle dément le ciel, et lui fait honte.

La mère est admirable, constamment relève le père, marque à Tenf^nt ce qu'il lui doit.

Tu dois. Est-ce une idée compliquée qui de* mande explication ? On le croirait d'après nos subtils esprits de ce temps, excellents pour em« brouiller tout. Cette idée de devoir est*elle un résultat tardif, la dernière fleur d'un enseignement raffiné? Nullement. S'il en était ainsi, bien peu y arriveraient, les seuls enfants des classes qui ont le temps de raisonner.. Mais c'est, tout au contraire, dans le monde du travail que, sans éducation et sans raisonnement, par cette simple intuition apparaît de bonne heure la lumière du Devoir.

Si nos premières activités étaient des résultats tardif^ d'éducation, nous aurions le temps de mourir cent fois avant d y arriver.

La mère enseigne-t-elle réellement? transmetelle ces premières fhcultés ? Nullement. Elle dirige un peu, corrige, rectifie. Mais elles existent d'elles*

mêmes. Observez. Vous verrez qu'elle n'enseigne point à marcher. Elle aide un peu, soutient la marche, et surtout l'encourage. L'enfant se traîne, puis se dresse, il marche debout de lui-même, avec plus d'assurance parce qu'il croit être soutenu. Il crie, puis articule et parle de lui-même. La mère le rectifie, à ses interjections peu à peu substitue des mots. A proprement parler, elle n'enseigne point le langage (il lui est naturel), mais bien sa langue à elle et l'idiome du pays.

De même, elle n'enseigne aucunement le Juste, mais fait appel au sens du Juste, qui est en lui du fait de sa nature. S'il lui fallait créer ce sens par la voie de raisonnement, il ne viendrait que tafd et peut-être jamais.

L'irréprochable pierre de touche, qui essaye les systèmes, les éprouve en bien ou en inal, c'est l'enfant. Très-naïvement, il les couronne ou il les tue.

A mes amis Saint-Simoniens, aux apôtres de la femme libre^ je n'opposai jamais de (rès-longs plaidoyers. Je disais seulement : « Avec la mère errante et le foyer mobile, qu'arrive-t-il? Uenfant ne vit pas. »

A mon illustre et cher voisin, M. Littré, qui nie le libre-arbitre, qui nie le sens moral comme instinct primitif, n'y voit qu'une culture tardive.

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certaine fleur de luxe qui couronne le tout à la fin, — au lieu de disputer, je dis : « Vous ne construirez point une morale, une éducation. Votre culture tardive n'aboutira à rien. L'âme en attendant séchera. La famille sera impossible. Morale* ment, Penfant iie mra point. )»

Le rapport de la mère à Tenfant est si étroit, si naturel, Tenfant croit tellement que sa mère est à luiy et d'abord se distingue si peu d'elle, qu'en cette identité l'intuition du devoir natt à peine. Il y faut l'opposition nette de deux personnes, la dualité forte. Et c'est ce que donne le père.

Le père fait ce qu'il peut pour que l'opposition soit moindre. Il se fait doux, gentil et presque mère. Et même il a un avantage, c'est que, voyant bien moins l'enfant, à ses heures de repos où il joue avec lui, il peut le gâter à son aise. Aussi il est aimé. Cela n'empêche pas qu'il ne reste um atftr^ personne, un non^moi (et la mère c'est moi). Cette personne aimée, pourtant si différente, à barbe noire, à gestes forts et brusques, par mo-

ISS LE DBTOUL

ments peut-être on pe« eolère (oonune un jeune homme sanguin) , cela ressemble peu à maman dont la Toix est si douce, le menton si uni. Le père le plus aimé (pour le garçon surtout) est un homme et un personnage avec qui il fkut bien compter, a?ec qui Ton comprend le rapport du Devoir.

C'est une morale très-complète qu'il trouve en ce Devoir vivant.

1^ Ton père travaille. Si tu trayaillais, mon petit? Il ne demande pas mieux. D touche volontiers, manie les outils de son père. Ils sont trop lourds. On lui donne de légers objets. Pour jouer? Oui, ëans doute. Mais le jeu est phis beau, s'il laisse un résultat. Plus beau, s'il est long, patient. Plus beau, s'il n'est plus jeu, mais un travail voulu, comme celui du père. La mère lui donne ainsi une idée haute : le mérite du labeur.

2* Mais pour qui travaille le père? Pour lui seul? Nullement. Pour sa femme et pour son petit. Il leur gagne le pain, et le lait, et les fruits, etc.

Qu'il est bon î Mais comment fait-il pour leur donner cela ? Il se donne moins i luimême. Il pouvait manger tout, et il aime mieux ne pas le faire.

Voilà ridée du sacrifice. L'enfant le plus léger

^ l'entend par&itement. Et je n'en ai guère tu qui : n'en parût touché.

Il fiiut voir à quel point une femme aimante s'émeut de ses idées, et les rend émouvantes, inef* façables, chév Tenfant. Dans vingt ans, dans trente ans (et mille, s'il les vivait), il reverra toujours Tœil humide et si tendre de sa mère quand elle dit, h la table du soir : « C'est lui qui nous nourrit, » et son sourire charmant, quand se mettant son châle, et l'abritant dessous, elle dit : « Que c'est chaud I que c'est bon I Je sens, c'est encore de ton père ! »

Cette table du soir, ce souper, l'attente du jour, c'est la plus forte école qui puisse être jamais. Le père apporte les nouvelles du dehors, les dit à la femme qui les commente sérieusement. Le temps est difficile, la vie est dure, l'enfant l'entrevoit bien, aux tristesses de sa mère. Le père craint d^en avoir trop dit, et voudrait être gai. « Oh I on s'en tirera I » De là, entre eux, certain débat sur les espoirs, les craintes, les remèdes, les voies et

moyens- L'enfant regarde ailleurs, ou joue avec le chat. Mais rien ne lui échappe.

Mes souvenirs là-dessus sont extrêmement nets, confirmés, jamais démentis, par les observations que j'ai pu faire plus tard. L'enfant prend là l'idée de deux autorités. Le père, plus informé, en rapport avec le dehors, apporte ce qu'on pense, ce qu'on dit dans ce vaste inconnu qu'on appelle le monde ; il ne parle pas seul ; il semble être la voix de tous. Cela peut ajouter grand poids à ce qu'il dit. La mère qui en sait moin^, mais qui, craintive de tendresse, regarde en tout les suites, les inconvéoienls ou dangers qui peuvent en résulter, sans contredire, pourtant balance ce qui vient de se dire. L'enfant muet, sans s'en apercevoir, écoute et songe. A peine, il en a la notion. Mais plusieurs jours après, que parhasard un mot fasse allusion à tout cela, il éclate et dit vivement ce qu'il en a pensé... Il avait pris parti, il avait son idée à lui.

La soirée est déjà avancée. Laissons les affaires. Une petite lecture ferait du bien, calmerait tout,

LE DEVOIR. m

avant qu'on s'endormit. Les plus calmes se* raient les lectures d'Histoire naturelle. L'enfant en est avide. Les animaux, ses amis, camarades, l'intéressent beaucoup, lui ouvrent des côtés spéciaux de la vie, que l'homme résume comme dans une sphère générale. Les Voyages sont ^ns (mais pas trop les naufrages qui le feraient rêver). Très-bel enseignement, et meilleur que l'Histoire, miroir de tant de vices, récit de tant de fautes. Ajournons-la un peu. La Géographie nous vaut mieux, avec les bons voyages, Texcellent Robinson.

Peu de lectures, mais simples, fortes, qui laissent trace, qui lui servent de texte pour ses rêves et ses questions. Souvent on croit qu'il dort; il songe. Il est dans tel pays, et il repasse tel beau fait d'his* toire naturelle, d'instinct des animaux, telle singularité de mœurs humaines. Et tout à coup il en parle à sa mère, demande explication. C'est à elle, sage et prudente, de lui montrer combien toute cette diversité d'usages est extérieure, combien au fond tout se rapproche, se ressemble réellement. A eUe de lui donner l'idée, heureuse et consolante, ce grand appui du cœur, ïaccord du genre humain.

Donc, nul trouble dans son esprit. Tout s'harmonise en lui, pour y justifier son trésor intérieur.

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né avec lui, mais toujours agrandi : le sens du Bon ' moral, du Juste.

En son pèro, en sa mère, il en voit les deux formes, les deux pôles, si bien oonoordants. Lui, la justiee exacte, la loi en action, énergique et austère, l'héroïque bonté rectiligne. Elle, la douce justice des circonstances atténuantes, des ménage* ments équitables que conseille le coaur et qu^auto*rise la raison. Elle ne s'oppose en rien à Tautre, mais parfois tourne auteur, Tadoucit, la fléchit. Limage la plus belle en est dans YOdys^Cj dans cette chère figure d'Arétë, si bonne à son mari, à ses enfants, à tous, conseiHére excellente des ménages, sage arbitre des pauvres, qui leur arrange leurs affaires et leur épargne les procès. Cette Arétè me ptatt encore plus que la Femme forte des livres juifs. Aussi sage, elle touche par l'aspect surtout de bonté.

La lecture était courte, et la voilà finie. Neuf heures n'ont pas sonné. Un quart d'heure (davan* tage peut-être), reste encore. Levant les yeux du livre, tous deux s^adressent un regard, qui ensuite

se toame ters l'en&Dt Mais enlre eux ils coairersent) et pour eux, sans plus s'informer s'il est là« Des paroles du eoBur viennrat alors et parfois tou* chantes. La mère^ naïvement sur son bonheur présent, laisse échapper un mot tendre et pieux, € Que d'autres sont plus mal I s L'excellent travailleur, sur qui porte pourtant le grand poids de la tie, ne disconvient en rien du grand ordre du monde, qui sans doute ira vers le mieux. Chacun d'eux, dans sa forme, a la parole religieuse.

Moment fort gra^re pour l'enfant, et qui doit influer sur la vie tout entière. Nul sermon , nul symbole, n'en feront autant, saches-le, que ce sursum cùidn des parants, la voix grave du père louant la Lai du monde, et le soupir profond de sa mère adressé à la Cause (aimante, sans nui doute) par qui nous sommes et nous durons.

Mais ne vaut-il pas mieux que Tenfant soit couché avant cet épanchement de tendresse religieuse ? Je le croirais. 11 ne faut rien précipiter. Sans ajourner, comme Rousseau, si longuement, il est sûr que cette haute pensée, qui prête tant au malentendu, peut être très-funeste si on la donne avant Téveil de la conscience, l'idée fixée du Juste. Que Dieu reste caché tant qu'on ne peut comprendre quMl doit être un Dieu de Justice.

Cela vient peu à peu. Aux maladies, Tenfant

peut apprendre déjà la patience, la résignation, accepter les effets, même pénibles, des lois générales. A mesure qu'il agit, travaille et crée, il sent qu'il faut agir d'accord avec la puissance aimante et juste en qui la nature se crée elle-même. Jeune homme et citoyen, il s'associera volontiers de cœur et de raison à la grande Cité, à son âme sublime, le dieu de Marc-Aurèle. Mais tout cela doit venir à la longue.

Pour aujourd'hui, j'aime autant le coucher. Le mystère est encore bien haut pour lui. Dans la plus antique formule (et la plus belle aussi) de culte qui reste sur la terre, dans celle qu'on lit au Rig-Véda^ je ne vois point l'enfant. Je sens bien qu'il est là, mais sans doute endormi, déjà dans son berceau.

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