L'ACTION. VOLTAIRE. YIGO. LE ROBINSON
Tauteur avait voulu, senti. Son lourd habit biblique n'empêcha pas qu'il n'eût une action profonde. Il a, bien plus que Locke, inspiré, préparé lËroile.
Rousseau, dans ses (rois livres qui parurent en trois ans (la Julie^ le Contrat, rÉmile)yeul Yetfci tout-puissant de ce rayon subit qui transfigure les Alpes, quand un vent malinal balaye le brouillard de la nu il. Ce paysage immense, vu du Jura, semblait une mer grise d'où à peine surgissait quelque ile. Mais tout s*éclaire, tout ressort, éclate, avec cent nuances diverses. C'est comme un monde créé tout à coup, sorti du néant.
Nuances fort diverses, plus ou moins vraies ; beaucoup sont fantastiques, pleines de rêves encore, d'illusions. Au total, une grande lumière
201 ROCSSEAU.
a envahi le paysage. Si tel détail nous trompe, l'ensemble est dans le vrai.
Ce puissant ouvrier, ce grand metteur en œavre, qui eut certainement plus de talent que d'inyenflion, méritait-il ce succès incroyable, le plus beau qu'homme ait eu jamais ? Nous ne dirons pas Non ; nous ajournerons nos censures sur ses hésitations, ses reculs du jour à la nuit. Nous dirons plutôt Oui. Il est sûr que ce grand coup d'art, cet éclat littéraire incroyable était mérité. 11 partit d'un élan, d'un moment héroïque, d'une sublime crise du cœur.
Le moment où le pauvre, Tisolé, le déshérité, s'appuyant sur hii-même, fait appel à la amscience^ retrouve, affirme l'harmonie, et, du fond du malheur, jure que le tout est hieti !
Rousseau n'est nullement novateur. L'optimisme, depuis Leibnitz, depuis cent ans, était populaire en Europe, professé en Allemagne. Les déistes anglais l'avaient mis en honneur. Entre deux ombres absurdes, la férocité puritaine, Timbécillité méthodiste, TAngleterre avait eu comme un éclair humain, un appel au bon sens. Voltaire, en 1727, quand il revint de Londres incognito, encore exilé, ruiné, pauvre, et caché alors dans un grenier de Saint-Germain, écrit très-noblement (contre Pascal et les pleureurs chrétiens) :
a Lhomme est heureux. Il y a plus de bien que de mal. »
Il le soutient de même dans ses Discours, ses lettres à Frédéric. C'est le grand cours du siècle : l'Optimisme et la Liberté.
L'affreuse Guerre de Sept ans et le désastre de Lisbonne, tant de maux coup sur coup, firent pourtant tort à la lumière. Voltaire eut son éclipse ^voy. mon Laiiis XV). Il se trouvait aussi que la diffusion du mouvement encyclopédique, la variété des sciences, leurs progrès même, avaient reflet momentané de trop disperser Tâme, de lui faire oublier sa force intérieure et son moi. Diderot l'éprouvait, comme aujourd'hui Comte et Litiré. Des lueurs fatalistes passaient, troublaient le jour. Complication mauvaise qui aurait à jamais ajourné la Révolution.
Le dix-huitième siècle, fort différent du nôtre, a le cœur d'un héros. Chaque fois qu'il enfonce et baisse au fatalisme, il se trouve quelqu'un (un malade comme Yauvenargues, un pauvre homme comme Rousseau) pour frapper vivement du pied la terre et remonter, disant : « L'homme est libre. Le cœur, la conscience^ c'est tout. Je suis heureux. L'homme est heureux. Le monde est bon. Le tout est bien. »
20G ItOUSSKAU.
L^'s grands ëducaleurs depuis la Renaissance, truinant encore au pied leur boulet (Biblique et Chrétien), n'avaient jamais articulé cette confiance entière dans la nature. Elle est exactement aniichrétienne^ la pure négation du mythe de la nature déchue. Notez que les retours contradictoires de Rousseau, ses mollesses chrétiennes qui pour* ront revenir, seront des parenthèses tout à fait isolées, discordantes dans Tensemble de sa doctrine essentielle, sans s'y harmoniser jamais.
Même dans la Julie^ dans les langueurs dévotes de sa dernière partie, l'éducation est juste anti* chrétienne, contraire à la dure discipline qui ne veut qu'émonder, mutiler la plante humaine.
Julie se fie à la nature, au point que, selon elle, l'éducation consiste h ne rien faire du tout. Laisser Tenfant Jouer et vivre, se créer par lui-même, c'est le seul idéal de la belle raisonneuse (en môme temps un peu quiétiste). Et le philosophe Wolmar, le père, le goûte assez. Il dit : ff Le caractère ne change pas ; il reste quoi qu'on fasse. Donc, il ne faut rien faire. » Il semble fataliste, par respect de la liberté.
Nombre de sots ont pris cela au mot, ont dit : « Pourquoi l'éducalion? » La négligence, la paresse, toutes les faiblesses maternelles s'en arrangeaient bien volontiers. Mais Rousseau môme,
avec un vigoureux bon sens, dans h Julie el dans rÉmile^ se fait une terrible objection, c'est que cette éducation négative suppose un vrai miraclD. Quel ? Un milieu parfait^ un si excellent entourage que l'enfant, ayant tout autour la vue du beau, du bon, s'améliore (rien qu'à regarder). Cela ne se trouve nulle part, moins chez Julie qu'ailleurs. L'enfant, entre deux cœurs sensibles (et plus amoureux que jamais), mollirait et dépérirait, atrophié dans cette langueur.
VÉmiley heureusement, ne suit pas VHéloise.
C'est un livre très-mâle. L'éducation d'amour, négative, expectante, ne va pas à ce siècle, en réalité énergique, et, parmi ses écarts, actif et créateur. VÊmile agit et crée. Tout y est art et énergie. En disant : « Nature agira^ » il agit vigoureusement. Il est en cela concordant au grand but que posèrent Voltaire et Vauvenargues : « Le but de rhomme est l action. »
C'est superbe de mise en scène. C'est bien autre chose que Robinson. Il y a bien là un naufragé, une âme échouée au rivage de la vie (Sicut projectus
ab undis naviia, Lucret.). Mais celte âme n est rien encore, n'est point douée. Et vous avez la grandiose intuition du Prométhée, qui, d'un peu de terre, va faire Ftiomme.
Le tout triste et sublime. C'est un morne désert. Point de famille, ni père, ni mère (sinon pour l'allaitement). Rien que ce raisonneur, cet artiste, ce calculateur, qui vous travaille la petite momie. C'est très-beau, et cela fatigue. On admire, mais c'est dur à lire. Il y a trop d'esprit, trop d'éloquence, trop de force, trop de toute chose. Il montre un bras d'Hercule pour toucher une fleur. Il prend des gants d'acier pour bercer un enfant.
J'ai vu dans le Tyrol certain logis désert, un nourrisson tout seul. Du malin, les parents étaient à la forêt ; un sauvage cours d'eau, armé de force énorme, fait pour tourner dix meules, d'un filet ménagé qui servait de nourrice, agitait, balançait Tenfant dans son berceau.
On sent trop bien partout qu'il n'a pas eu d'enfants, et qu'il n'en a vu guère. Dans sa vie vagabonde de musicien littérateur, n'ayant point de foyer (autre que sa pensée), il n'a jamais passé près de la cheminée les longues heures patientes qu'y passera Frœbel à voir l'enfant dormir, se réveiller, jouer.
Rien de plus éloigné du sentiment du peuple.
RÛUSSSAU. S09
Il n'a pas observe ce qu'offre le plys simple ménage, ce que sait le moindre ouvrier : c'est que la famille du travailleur ett une éducation de juâtiee (voy. plus haut). Il n'a pas vu l'enfent frappé de l'exemple du p&re, sachant qu'il travaille pour lai, et qu'il doit le lui rendre, s'y essayant d^à, et, dans ses jeux, s'imaginant le faire.
Le juste est-iren nous ? et cette belle lumière luit-elle déjà dans le berceau? Il dit oui dans son premier livre. Puis, il l'ouUie, dit non ailleurs.
Gondillac a finement composé et décomposé l'homme-statue. Rousseau se lait tort en Timitant, en employant ces artifices. 11 brise l'unité réelle, si touchante, de l'âme. 11 en fait trois, ce semble. A l'en croire, le petit enfant ne comprendrait rien que la force ; il faudrait durement, à ce pauvre petit, lui dire ce mot bref : « Je suis fort. » (Quoi de plus déplaisant?) Un peu plus tard, l'enfant ne comprend que rutile ; on le mène par l'intérêt. Et c'est plus tard encore, selcm Rousseau, qu'il sent le beau, le bon, le juste, le devoir.
Quelle scolastique I quel esprit de système, tout contraire à Texpérience I II ne s'aperçoit pas que par ce dur chemin, sans s'en apercevoir, il retourne au passé, cruel et sophistique. Ce triste enfant à qui on n'apprend que la force, m'a l'air du fils d'Adam et de Tbomme déchu.
210 iOCSSCAl.
Ah I rdbe de Nessus ^fu'on ne peol arracherl Ab! tefain savoyard derètecatioD catlidique!... C'est de ]à qn'il a pris des finesses à la Ffaidon, des machines qui Irmapeai l'enbut « dans la bonne intention. » Qnoil Ini matir, ipioii la tromper, cette chère et faible créature, aimante et confiante, qui n'a que vous, se remet toute à irous ! Gomment en avoir le courage? Comment lui dire ce mot de tyran : « ie suis fort 1 »
Il y a de ces mots, des élans tyranniques, comme dans le Contrat social. Et, dans cette dureté, pourtant une bien grande vacillation. Qu'est-ce que ce Vicaire Savoyard? ce feint abbé qui parie, et non Rousseau. Rousseau n'est, dit-il, que o^te.
Qu'est-ce que ce respect (douteux) pour la Révë* lation, violemment démenti dans ses Lettres de la Montagne?
Misère t misère I Et avec tout cela, l'effet total fut pourtant beau et grand.
Rousseau trouvait le siècle un moment indécis et comme embarrassé dans le réseau d'un progrès compliqué. 11 le saisit, ce siècle, le remet en chemin, il lui rend la voie droite, d'un seul mol : « Conscience I conscience ! »
Cela est magnifique.
La liberté morale, une fois attestée, relevée, toutelibertë survit dans lesactes, les œuvres, les lois.
UOUSSEAU. 211
La liberté est une. Sociale, morale, économique, etc., le nom n*y fait rien ; c'est toujours liberté, la liberté du cœur, d^où jailliront les autres.
On cria, mais en vain. Les chrétiens, les sceptiques, parfaitement d'accord, disaient : « Il se confie au cœur, si variable, au caprice individuel, à Finstinct si souvent faussé. » Mais si cette voix intérieure est la même par toute la terre ; si, pour s'assurer, s'affermir, la conscience de chacun a la conscience de tous, n'est-ce rien que Vaccord de rhomme et de rhumanité ?
Un peu avant VÊmile^ cet accord avait eu sa vive affirmation dans le grand livre de Voltaire (1757). Un peu après YÉmile^ il eut sa démonstration admirable que Ton essaye en vain d'ébranler aujourd'hui. On vit se dérouler (1768), de riiide et de la Perse à nous, la touchante unanimité des plus grandes nations de la terre, la voix de cent peuples et cent siècles, répondant à Rousseau : a Conscience I conscience I »
Ce beau siècle de foi, le dix-huitième siècle, fort du dogme suprême, la liberté morale, s'en va dès lors tout droit au but : 89.
Voilà la gloire à'^Émile. Le fataliste élève l'enfant pour le Tyran, Rousseau pour la Révolution.
L ÉVANGILE DE PESTALOZZl.
LtVANGlLIi; DE PË^TALOm.
L'immense résultat de VÉmile (larut de cent façonS) mais surtout par un mot qui éclata pai tout: philanthropie. Le grand patriote allemand, l'iUu»trc Basedow créa ses instituts philanthropiques, maisons d'éducation^ d'instruction intuitive. Sas très-belles gravures, jointes à un admiraUe texte, renouvelaient Coménius, père vénéré de la pédagogie.
Nous avons vu comment, de l'horrible chaos de la Guerre de Trente ans, sortit TéducatioD, le gé'' nie de Coménius. Notre cruelle guerre de Sept ans éveilla le bon cœur, le grand cœur de Basedow*
C'est de même, au milieu des malheurs de la Suisse, sur les ruines fumantes de Stanz, dans ce lieu tragique el sublime sur le lac des Quatre-Cantons, que se fit, non le plan, non le rêve de l'éducation, mais sa yiye réalité. Nulle légende plus ss^ntc dans la mémoire des hommes.
En 98, les orphelins échappés au massacre, jeunes enfants de quatre ans à dix, furent mis dans un couvent à demi ruiné, et pour en avoir soin, on appela un homme que beaucoup croyaient fou. Tardent, le charitable Pestalozzi, qui, depuis vingt années, s'était ruiné plusieurs fois par des essais d'éducation. Il fallait un tel homme pour accepter une telle tâche, sans moyens ni ressources, sur ce terrain sanglant. C'était en octobre, une saison déj& froide sous les Alpes. Dans la seule chambre habitable de ce bâtiment saccagé, les fenêtres brisées laissaient entrer la pluie, les vents d'automne. Point de dortoir, point de cuisine. Nul sous-maîlrc, nul aide. Voilà notre homme qui bienlôt est entouré de quatre-vingts enfants, obligé de faire tout, bien moins maître que bonne, et, qui pis est, garde malade. Ces petits malheureux étaient dans Tétat le plus déplorable, en guenilles, et plusieurs couverts de maux, de plaies. Triste ré^du de la guerre.
Au dehors, tout hostile, de grossiers fanatiques,
un monde catholique et barbare qui, dans cet homme dévoué, voyait un protestant, qui perdrait ces enfants, pervertirait leur âme, bref, un suppôt du Uiable, de la damnée Révolution.
Elle venait pourtant cette Révolution de délivrer la Suisse, toutes ses populations sujettes, de Vaud, etc., opprimées par les vieux bourgeois, par les cités tyrans. Mais les malheureux montagnards des petits cantons, vrais taureaux d'Uri, d'Unterwalden, n'entendant rien, suivaient leurs prédicateurs furieux, des capucins, les agents de TÂutriche. Ils étaient si aveugles qu'à Feutrée des Français dans Stanz, comme on parlementait, ils tirèrent, ils tuèrent rofficier qui était en tète. De là un massacre cruel. Nos soldats, généreux et humains à Altorf, furent très-féroces à Stanz. Malgré le zèle que mit le gouvernement à donner tout ce qu'il pouvait de secours, des rancunes profondes subsistaient, et Ton s'en prenait au pauvre homme.
Tout lui était contraire, tout semblait impossible. 11 a écrit lui-même r a 11 me fallait agir dans un chaos de confus éléments, de misères sans limites. Si je l'avais bien vu, j'aurais été effrayé et désespéré. Heureusement j'étais aveugle. Je ne savais guère ce que je faisais, mais bien ce que je voulais : la mort^ ou réussir. Mon zèle pour accomplir
21S L'ÊVA!<GILE DE PESTiLOZZr.
le rêve de ma vie, m'eût fait aller, par Pair ou par le feu (n'importe), au dernier pic des hautes Alpes, n
Quel était donc ce rêve? Il Texplique bien peu, bien mal dans ses écrits. Ceux qu'il fit seul et jeune, avant sa grande expérience, sont faibles, \aguement humanitaires. Ceux qu'il fit vieux, aux temps de son succès, sont moins de lui que des ardents disciples qui lui prêtaient leurs plumes, trop souvent leurs idées, leur donnaient hardiment des formes arrêtées, étrangères au géniedu maitre.
C'est Thomme même qu'il faut atteindre en lui, ne tenant des écrits qu'on intitule de son nom qu'un compte fort secondaire.
Ce n'était pas un homme d'une pièce. Des hommes et des races diverses visiblement étaient en lui. Gauche et étrange en ses gestes, en ses actes, il avait au contraire dans la parole, non-seulement la vive éloquence, mais la dextérité rapide pour la lancer, pour la reprendre, une finesse extrême pour trouver la vraie prise qu'offrait un jeune esprit, un art unique de l'éveiller, de faire
L'ÉYâNGILE de PESTALOZZI. 2i9
qu'il trouvai, qu'il créât. Don singulier de faire des âmes.
C'est rimprovisation, au degré de puissance que n'ont point ks brillants trovatori deTltalie, la vide et faible muse qui aligne des mots. Lui, il improvisait des hommes.
Ce don brûlant, fécond, est-il plus dans les Allemands? L^Âllemagne a, je crois, tous les génies, moins cette dextérité rapide. Elle est grande, profonde, avec ne$m quid plumbeum qui fait un autre enseignement.
Né à Zurich, il eut pourtant bien peu le calme suisse, allemand. Il avait du sang italien. Sa famille, réfugiée en Suisse, était originaire du Tessin, du midi du Saint-Gothard. C'est là la rencontre des races, des climats, la lutte éternelle. Le soleil, l'avalanche ont leurs alternatives et leurs combats.
Et tout cela traduit dans l'homme. Sur ces versants des Alpes (du Tyrol au Tessin, et de là au Piémont, aux vallées Vaudoises), je trouve force génies fougueux, fils du torrent, fils de l'orage.
Pestalozzi enfant n'eut point la sécheresse ordinaire aux enfants. Il naquit tel qu'il fut toujours, étonnamment sensible et aveuglément charitable, ardent, impétueux pour redresser les torts, souffrant de tout ce qui souffrait. Ce qu'on trouverait
de meilleur en ouvrant le cœur de la femme, en chaleur de bonté, en vivante palpitation, ce fut justement son génie. Il était laid, avec des yeux si tendres que nul n'y résistait. Les femmes comptent beaucoup dans sa vie. Son père meurt, et dès six ans, il est élevé uniquement par sa mère, au foyer même (comme un petit grillon), « toujours derrière le poêle. Delà un être bien nerveux. Marié à vingt-quatre ans, il a une femme admirable qu'il ruine par sa charité. Ce qui peint bien la Suisse, celle excellente Suisse, ce sont ses deux servantes, l'excellente Babely qui l'éleva, sauva le pauvre ménage de sa mère, et la vaillante Lisbeth, qui, le voyant lui et sa femme ruinés, toujours ruinés, les soutint quarante ans de son indomptable énergie.
Dès douze ans, à l'école, on l'appelait le petit fou. Pourquoi? Pour son aveugle élan à défendre le faible. Étudiant, il est encore plus fou. Il se jette dans les querelles du canton. Citoyen de Zurich, il ne peut supporter l'absurde tyrannie des citoyens sur ceux qui ne sont qu'habitants, leur monopole industriel, récrasement des petits métiers qui, l'hiver, auraient pu nourrir le paysan. Il lui faut fuir Zurich.
11 y avait en lui l'étoffe d'un révolutionnaire. On le sent dans ses Fables, ta violente pitié qu'il avait
pour les pauvres l'eût précipité dans ce sens; mais avec un parfait bon sens il comprit que, sous la révolution politique, il fallait une révolution morale, que les riches n'étaient pas seuls accusables, que les immenses masses pauvres (un infini I c'est presque tout le peuple) avaient leurs vices aussi qu'il fallait réformer ; que, sans cette réforme, le changement des lois, de la Constitution, agirait peu pour eux. Le vice national, en Suisse, était Tivrognerie; Tauberge était le gouffre où l'argent, la force, la vie, la moralité se perdaient. Léonard et Gertinde^ faible petit roman qu'il fit, est dirigé contre Tauberge, Taubergiste fripon, le fléau du pays. La femme reste sobre, et sauve la famille. La providence, ici-bas, c'est la mère. Elle est pour ses enfants et l'exemple et renseignement. Par elle, ils vaudront mieux, et les générations seront renouvelées . Que serait-ce si V école pouvait être une mère, si elle réalisait pour tous ce que la mère fait pour les siens ? C'est le fonds principal du grand rêve dePeslalozzi. Ainsi d'un même coup puissamment révolutionnaire (révolution touchante, admirable, de la nature), il échappait au double vice des grands livres d'éducation qui l'avaient précédés. Rabelais élève un roi, Montaigne un prince, Locke et Rousseau un genlilhomme. Et Pestalozzi tout le monde.
s» L ÉVANGILE DE PESTALOZZl.
Le gouverneur maussade qui nous attriste dans leurs livres, est heureusement licencié. La mère reprend ses droits ; le charme et la tendresse de la femme vont réchauffer l'éducation. Elle prend dans ses bras, sur ses genoux, à sa belle mamelle son enfant, tout enfant. Elle en fait peu la différence. La Charité d'André del Sarte que nous voyons au Louvre en est la ravissante et sainte image. Tout ce qui souffre est sien. Elle accueille, elle prend, elle allaite, sans regarder qui. La mère inférieure disparait ; plus d'égoïsme étroit. La vraie mère apparaît^ Vécole^ pour instruire, nourrir tout enfant.
C'était le difficile. Pestalozzi, dans son premier essai (1775), veut donner l'aliment matériel aussi bien que l'autre ; on le voit par les routes ramasser les petits vagabonds, orphelins ou abandonnés. Voleur d'enfanis d'un nouveau genre, il en enlève de toutes parts, n'en a jamais assez. Mais comment les nourrir? En s'infligeant à soi-même la vie des mendiants, en s'àtant le pain de la bouche ; puis, en les faisant travailler. La nécessité fait ici d'ellemême le vrai système mieux que n'eût fait l'idée ;
L'ÉYANGILE DE PESTALOZZI. 223
c'est ras^odatian des trmviesfiaturelleskVhommc : pour l'été, la culture ; pour l'hiver, V atelier ^ un peu d'industrie d'art ; et en tout temps V école. Au métier, au sillon, il leur parlait partout. Les travaux monotones du corps étaient sans cesse avivés de l'enseignement. L'école, ailleurs prison, ennui et châtiment, ici était la récompense. Les œuvres les plus rudes étaient bonheur et joie, sous le charme de sa parole.
Le grand coup arriva, réalisa le vœu primitif de Pestalozzi. En 98, par Tépée de la France, la Suisse fut vraiment délivrée des tyrannies gothiques, les Yaudois affranchis, et partout Vhabitant égal aux citoyens. Le ^gouvernement éclairé qui se forma, secourant la coupable et infortunée Stanz, y appela Pestalozzi.
S'il y eut jamais un miracle, c'est celui-ci. Il fut le prix d'une foi forte, d'un merveilleux élan de cœur. Il crut, il voulut. Tout se fit.
L'acte énorme de foi qu'il y fallait, c'était de croire, en présence de celte tourbe dégradée de petits êtres déjà mauvais et vicieux, de croire, dire : « Lhomme est bon. Tout est possible encore. »
Notez qu'ils se haïssaient tous. Les uns, enfants des riches, avaient horreur des petits mendiants qui se trouvaient leurs camarades, et ne cachaient pas leur dégoût. Et ces rudes enfants de la route
22i L'ËVANGILE DE PESTALOZZI.
n'étaient que trop portés à user de violence. Chose h voir désolante ! Dans ce troupeau si jeune, parmi tant de misères, déjà les haines sociales! T enfer en miniature I II fallait démentir ce qu'on voyait, et dire : « N'importe! L'homme est bon. »
Dans un petit essai qu'il venait d'imprimer cette année même, il posait cette base, principe de toute éducation. Le principe contraire est précisément ce qui fait que le christianisme, anti-éducatifs n a pu faire qu'une discipline^ le castoiement de l'homme et sa mutilation.
La transformation fut subite. C'est ce qui reste inexplicable, ce qui donne une idée étrange de la force du magicien. Il n'y fallut qu'un an. Tout fut changé. Us furent, on ne peut dire comment, enveloppés, fascinés, subjugués. Ce nourricier infatigable, qui seul alimentait, soignait, occupait, amusait ; qui, ayant parlé tout le jour, le soir les endormait de belles histoires , il fut à lui seul tout^ exactement {a t^i^. Us gravitèrent autour, sous une attraction magnétique, le suivant pas à pas, ne pouvant le quitter.
Miracle sur miracle ! Voilà tous ces enfants divisés qui se réunissent, qui s'aiment, à cause d'un centre si aimé. Tous disciplinés pour lui plaire; que dis-je? tous changés, généreux comme lui. A la nouvelle de l'incendie d'Altorff, il les rassemble,
L'ËVâ!<GILE de PESTALOZZI. 225
il dit : « Voici encore des orphelins ; si j'en demandais vingt?... — Ohl oui! oui! — Mais il faudra manger moins et travailler plus I... — Ah ! père, nous le ferons pour eux I »
L'homme est bon? cela est prouvé ! Et le maître a sa récompense. Mais ce qui est plus fort, plus beau que Télan d'un moment, c'est que tous essayent de l'aider. Les plus grands s'associent à son enseignement, l'imitent et se font maîtres. Comme en une famille, les aînés ont plaisir à enseigner les plus petits. Entre ces frères, chose admirable, il se crée des pères et des fils, une paternité volontaire. Ainsi, avant Bell et Lancastre, de la nécessité, de la bonne nature, naît l'enseignement mutuel, l'enseignement propre aux grandes foules, où un seul mattre, avec ses petits moniteurs, peut instruire un peuple d'enfants.
Les jésuites avaient cru que la différence d'âge était un obstacle à l'enseignement, les avaient séparés exactement par classes, écartant deVécole le beau type de la famille où les âges différents sont réunis, s'aident l'un Tautre. Mais ici, c'est l'école de la fraternité, c'est déjà la touchante image d'une société où le fort sert le faible, s'améliore en l'améliorant. Plus il verse l'esprit, plus il grandit de cœur.
La Suisse, en général peu amie de la France,
226 L'ÉYAMGILB DE PB8TU0ZZI.
doit pourtant reconnatlre que le parti français, ses directeurs, Stapfer, etc., sentirent avec grandeur toute la portée de ces idées. L'envoyé de la République, l'éloquent et chaleureux Zschokke, étant venu à Stanz pour porter des secours, fut indigné de voir Tinsolence de la bourgeoisie pour un homme si simple et si bon, un saint plein de génie. On le laissait tout seul, et nul ne lui parlait. Zschokke s'attacha à lui, et lui donna des preuves de respect et d'affection. Il [se faisait souvent son serviteur, réparait le désordre habituel de ses habits, le boutonnait et brossait son chapeau.
Mais un malin, voilà encore la guerre qui brise tout. La coalition nous lançait sur l'Europe civilisé la férocité des barbares, Thorreur des manteaux rouges, les Croates, les Russes, le fameux massacreur Suvarow-Atlila. Le Directoire de France, l'épée de M asséna couvrirent TEurope, et brisèrent les barbares. Mais, avant, il fallut s'enfuir dei^nt ce flot. Le miracle de Stanz, à peine accompli, fut perdu.
Pestalozzi s'était presque tué dans ce prodigieux effort. Malade et poitrinaire, brisé de corps, entier d'esprit, il recommence obstinément. Par grâce, il obtient (sans salaire, pour son pain seulement) d'être sous-maitre d'une petite école que tenait une vieille femme à Berthoud, près de Berne. Là,
il est accablé de dégoûts, de critiques. On l'attaque surtout comme négligeant le catéchisme officiel, priant toujours de cœur, faisant de la religion une chose vivante, élan toujours nouveau de reconnaissance et d'amour. « C'est un maître qui n'est pas un maître, disait-on. Enseignement pitoyable, si simple que toute bonne femme pourrait chez elle en faire autant. x>
C'était l'éloge le plus grand qu'on eût su faire de sa méthode. Il fallut bien se rendre pourtant devant les résultats. Cet enseignement si libre eut les fruits les plus positifs (mars 1800). Au bout de huit mois seulement, les enfants lisaient, écrivaient, dessinaient, déjà calculaient, avaient des notions de géographie, d'histoire naturelle. On remarqua surtout qu'il avait su montrer que tout enfant est propre à quelque chose, qu'en chacun il avait deviné son talent naturel, son véelingegno^ et son but futur dans la vie.
Le gouvernement né de Theureuse révolution qui avait mis l'égalité en Suisse, et alors dirigé par un de ces Vaudois récemment délivrés, consacra, couronna, on peut dire, en Pestalozzi la Révolution de l'enfance. Il lui fit donner par les Bernois leur château de Berthoud pour y placer son institut (1801). Il décréta qu'une école normale y serait créée, où les maîtres^ chacun pendantun mois,
218 L'ÉYAKGILK DE PESTALOZZI.
fiendrait apprendre à enseigner. Enfin il déclara que Pestalozzi a trouvé les lois vmverselles de tout enseignement^ les vraies lois qui président au développement des esprits (1802).
On sait comment Buonaparte, dans sa médiation perfide (1803), brisa Tunité de la Suisse, récemment établie, lui rendit sa faiblesse, sa forme hétérogène. Les fruits parurent bientôt. Rétablis dans leur droit, MM. de Berne ne firent point d'école normale, et môme retirèrent leur château de Berthoud à Pestalozzi. L'institut, jusque-là tout allemand et d'hommes et de langage, dut bientôt s'établir dans la Suisse Française, à Yverdun, près du pays de Vaud, la jeune terre de la liberté.
Mais ces cliangemenls violents ne pouvaient plus détruire une chose si fortement fondée. Elle n'était ni château ni maison, ni bois ni pierre, mais une vie, une flamme vivante vers qui tout gravitait. La Suisse avait alors une belle fièvre d'éducation. Le progrès, suspendu dans la voie politique, semblait devoir reprendre dans celte autre voie plus profonde. A la restauration gothique que fit Buona-
L'ÉVANGILE DE PESTALOZZL 229
parte, on opposait ce mouvement qui dans dix ans devait donner un peuple toul autrement actif, éclairé, libre et fort. Ainsi l'Allemagne, après son malheur d'Iéna, avec une foi héroïque, espéra dans l'éducation (morale et gymnastique) et dans quelques années lit le jeune peuple qui vainquit.
Berthoud, puis Yverdon n'étaient pas seulement des écoles . C'étaient des asiles, et vrai mentles églises de la charité. Les premiers lits qu'on eut furent pour les enfants pauvres, les orphelins. Les autres vinrent après. Rien de fermé. La vraie maison de Dieu. La caisse était ouverte ; les riches y apportaient leurs pensions, les maîtres y puisaient pour les besoins de la maison. Dans cette grande ferveur, cette puissante richesse morale, l'argent comptait bien peu. C'étaient les pauvres qui apportaient le plus, qui furent les vrais trésors et les soutiens de la maison. Un garçon de dix ans, Ramsauer, petit valet d'abord et employé à tourner une roue, fut bientôt maître, bientôt le secrétaire, le bras droit de Pestalozzi, plus tard, en Allemagne, précepteur des princes et des rois. Un petit berger du Tyrol, Schmidt, un enfant prodige, apporta à Técole le don de faire de tête les calculs les plus compliqués. Un jeune Allemand de Tubingen, Buss, d'un génie artiste, qui dans sa ville n'eût été qu'ouvrier, enseigna à Berthoud le des-
330 L'ÉTAIIGILE DE PESTAieZZI.
sin, la musique, y mit partout le rhythme et fit marcher l'école aux chants de Lavater, aux mélodies de la patrie.
De toute TEurope, on venait voir le maître, s'animer à sa flamme. De sou simple regard, la vie, le génie jaillissaient. Ritter, l'illustre géographe, en emporta le sens du globe, le génie de la terre. L'éducateur Frœbel, le sens de Thomme, la vraie intelligence de son génie naissant. Girard même, Tami dangereux de Pestalozzi et son rival, avoue que c( la lumière se fit pour lui, » qu'il trouva sa méthode en visitant le maître et l'école qu'il a remplacée (Enseign. de la Imgue matera nelle^ 33).
Il était réellement une flamme, une vie. On le saisissait peu. Ses disciples, tous allemands, avaient peine à sentir ses brûlants côtés italiens, sa vivacité welche. Leurs essais pour fixer, pour écrire cette flamme, la plupart n'étaient pas heureux.
Sa méthode, sans doute, était intuitive, comme celle de Coménius, de Basedowt II apprenait surtout à voir et regarder, mais non pas^ comme eux^
des images. C'était sur les choses elles-mêmes, sur les objets réels qu'il appelait Tobservation.
Dérive-t-il de Rousseau ? Sans doute, mais, de bonne heure, il fait appel à Tâme, au bon cœur de l'enfant. Il ignore la division, dure et scolastique, de Rousseau, qui, au premier âge si tendre ne parle que de force et de nécessité. Pestalozzi se fie bien plus à la nature et parle du bon tout d'abord.
Sa méthode était-elle socratique, interrogative, posant des questions adroitement pour tirer des réponses, accoucher les esprits? Le bon Tobler, de Baie, le croyait. Le maître sourit, a Socrate, lui dit-il, interrogeait des gens qui déjà possédaient abondamment de quoi répondre. » Et, en fin montagnard, il ajouta : « Est-ce que lu as vu l'aigle prendre des œufs au nid où Toiseau n'a pas encore pondu? »
Il dit ailleurs : « De tout ce vain babil en l'air vient certaine sagesse spongieuse qui n'a que la vie du champignon. Cela nous fait des hommes qui, pour avoir parlé de tout, se figurent savoir tout. »
Pestalozzi, dès l'âge de vingt ans, avait brûlé ses livres. Dans sa maturité et tant qu'il fut lui-même il en avait horreur, ne voulait regarder que le réel et la nature. Il se vanlait de n'avoir pas touché
un livre en trente ou quarante ans. U défendait de lire, voulait que l'on trouvât et créât de soimême. Ses disciples, au contraire, gardaient la foi aux livres, certain respect de Timprinié. Ils auraient bien aimé à avoir un texte tout fait, et à y appliquer la méthode interrogative, comme celle de l'ingénieux Jacotot, qui éveille sans doute, mais fait de grands parleurs.
Il est curieux de voir comment tous comprenaient diversement Pestalozzi, le traduisaient de façon différente.
Son sage et froid ami, M. de Fellenberç, un patricien de Berne, réalisa son premier rêve, l'institut agricole, avec un grand succès, mais dans un autre esprit. Les pauvres et les riches y furent à part. La terre et la culture furent l'objet supérieur, et l'homme une chose secondaire.
Dans son enseignement, Pestalozzi voulait que Tcnfant s'attachât à trois choses : la forme de l'objet, le nombre ou la dimension, la dénomination. Ses disciples ou imitateurs prirent chacun une des trois choses, un des trois points de vue, et s'y tinrent exclusivement.
Schmidt, le calculateur, s'en tint au calcul et au nombre, fit des enfants prodiges, obtint Tétonnement, le succès, gâta l'institution, tyrannisa Pestalozzi.
Tobler, Blockmann, s'attachèrent à la forme^ au relief, et ouvrirent la très-féconde voie de la géographie physique, des plans modelés en argile. Rien n'était plus charmant après la promenade que de voir les élèves rapportant de la terre faire sur de vastes tables d'abord leur Yverdun, et le canton de Neufchâtel, puis la Suisse, l'Europe et le monde.
Pestalozzi ne place la dénomination de l'objet, le langage, qu'après la forme, après le nombre et secondairement. Le Père Girard, s'attacha au langage, qui chez lui redevint Télément principal, essentiel, de l'enseignement. Retour grave au passé. Girard, sous forme libérale, fut, contre la méthode nouvelle, l'instrument toutpuissant de la réaction. Sa méthode est autoritaire. Dès le berceau, il veut que la mère, montrant à l'enfant les objets, le monde sensible, lui impose la foi de Tautre monde, l'invisible, le surnaturel, qu'elle donne à une âme à peine éveillée l'habitude d'esprit, meurtrière à l'esprit, de croire sur parole et de répéter sans comprendre.
Deux témoins, Ramsaner et le pasteur Vaudois (que cite mademoiselle Chavannes, 142), affirment qu'on ne lisait jamais la Bible chez Pestalozzi. Luimême il était une Bible vivante et une religion de tendresse divine pour allaiter l'enfance. Du cœur,
834 L'ÈVAIIGILE DE PESTALOZZI.
chaque matin, il tirait la prière efficace qui répondait juste au besoin du jour et à l'état des âmes.
Cet homme, d'un si libre génie, eut la douleur croissante de voir, de jour en jour, Tinintelligent formalisme, la scolastique sous des formes diverses ëtoufTer rétincelle qui, dans ses premiers jours, avait jailli de lui. Sa méthode vivante alla, pour ainsi dire, se resserrant et se pétrifiante
D'abord la grande idée, essayée à Neuhoff, de faire marcher de front la culture^ l atelier j Vécole^ est abandonnée à Berthoud. Plus de culture, plus d'atelier.
Cependant à Berthoud tout est encore vivant.
L'école reste debout ; l'enfant va, vient, se meut, Y Verdun est une école assise qui, à mesure que le maître vieillit, rentre dans les anciennes routines.
Trois murs à Yverdun montent autour de Pestalozzi. Le formalisme, de trois genres, l'enterre etle scelle au tombeau. Le calculateur Schmidt devient le maître de Técole ; on chiffre et Ton n'observe plus. L'allemand Niederer, d'esprit systématique, de formules abstruses, complique, habille à Falle* mande les idées simples et vives du maître, et fait de lui un docteur d'iéna.
Mais ce qui est bien pis, c'est la lourde influence de la réaction du passé. On y revient d'abord par la grammaire, l'enseignement du langage infligé
L'ÉVANGILE DE PESTAL0Z2I. S35
aux petits enfants. La réaction continue par la Bible, l'aveugle emploi d'un livre si obscur, si scabreux, tissu de miracles. C'est Lausanne, Genève, qui étouffent Yverdun. Les désastres du temps, les catastrophes immenses de TEmpire, tant de pertes et tant de douleurs énervent, découragent Tesprit.
Quel changement pour ceux qui respirèrent l'air vif du dix-huitième siècle, et tombent tout à coup dans ce brouillard asphyxiant I Ils offrent le spectacle du pauvre oiseau qu'on met sous la cloche pneumatique, et à qui on soutire la vie. Beaucoup désespérèrent. L'auteur du Dernier homme (puissant esprit), Grainville alla chercher la paix au fond d'un canal de la Somme. Mademoiselle Meyer, l'élève de Proud'hon et sa charmante amie, lui surprit un rasoir et se coupa la gorge. Une mort plus lente et plus douloureuse fut celle de Pestalozzi.
Brisé par le grand âge, les longs travaux, devenu étranger dans sa propre maison, dépendant de celui qu'il avait fait, son tyran Schmidt, il ne trouvait pas même de liberté dans son for intérieur. Le martyre de Rousseau, la sensibilité croissante, agitait cette âme trop tendre de mille troubles et de mille orages. Comme tant d'hommej» alors, il vivait (il le dit dans une lettre de 93) entre le sentiment qui l'aurait fait chrétien, et le raisonnement qui le menait ailleurs.
iSC L'ÈYANGILB DE PESTALOZZI.
Aurait-il eu regret de son œuvre immortelle, d'avoir émancipé Pidée éducative, de lui avoir donné l'élan qu'elle a depuis ? Est-il redevenu un misérable serf du passé, des vieilles sottises? On a tout combiné pour le faire croire. Et cependant c'est faux. Lorsqu'en 1808, le P. Girard,. ce moine insinuant, vint observer son institut, il admira tout, et seulement s'enquit de rinstruction religieuse^ « n'y voyant pas la forme déterminée, précise. » Pestalozzi lui dit avec sa candeur admirable : « La forme? Je la cherche encore. — Pour la trouver, je suis, dans l'histoire, dans les langues, le progrès religieux de la nature humaine. »
C'est le sort des grands novateurs, lancés sur l'océan trouvé par eux, d'en ressentir le flux et le reflux. A certains jours ils ont leurs pénibles tentations. Quand la foule étourdie les oublie un moment, ou même, pour leur faire expier leur génie, s'insurge et les méprise, la funeste pensée leur vient: « Sicile avait raison? Et moi, qui suis-je enfin pour avoir seul raison contre le monde?...» — Puis, en frappant la terre : « Elle se meut pourtant! »
Ajoutez les misères, ajoutez l'abandon et les affaiblissements de Tâge. Dans un de ces moments, Pestalozzi ne put supporter Yverdun . 11 alla se cacher dans la misérable cabane d'une vieille femme,
au sommet du Jura. Mais le désert lui-même n'apaisait pas son cœur. Il avait trop vécu de Tamour de Tenfance, et de tendresse paternelle. Cela le ramenait toujours au monde et à la vie, aux soucis, aux orages. Dans ses quatre-vingts ans, au moment de mourir, on lui fil visiter une institution d'enfants pauvres, créée d*après les siennes, et ces enfants, chantant un hymne en son honneur, lui apportaient une couronne de chêne. Dans son humilité, il ne put consentir à l'accepter, et dit (avec beaucoup de larmes) : « Laissez-la à Tinnocence. »
Mot touchant d'un vrai saint, qui, après celte vie d'amour et de bienfaits, consacrée au bonheur des hommes, croit qu'on ne lui doit rien, incline son génie devant la pureté de Tenfance.
Mot aussi d'un vrai sage qui, à travers ses troubles, garda la foi moderne, et, contre le passé, dit au dernier jour : « L'homme est bon. »
L'ÉVANGILE DE FRŒBEL.
L*ÉYAN61LE DE FRŒBEL.
J'ai chez moi le plâtre fidèle, le petit buste funéraire (l'un enfant mort au sein de la nourrice, à peine âgé de sept semaines. Il mourut d'un accident. Il était né beau et fort, nullement indigne du moment et de la haute espérance que Février nous donnait de la renaissance du monde. II devait avoir même sort, s'éteindre dans son berceau. Il n'est guère de jour ou de nuit qui ne ramène nos yeux à cette touchante énigme, cette image mystérieuse. Ce qui étonne dans un âge si tendre où la forme, molle encore, presque jamais n'est arrêtée, c'est l'air sérieux, le front chargé, plein d'aspirations, et tendu déjà, ce semble, d'un élan yers l'inconnu.
343 L'ÈTANGILE DE FRCEBEL.
Cette expression d'un effort brisé si tôt est pénible. On se reporte à soi-même. Est-il marqué des souffirances de la destinée maternelle? Porte-t-il le poids des pensées, des grands travaux de son père 7 Est-il arrivé dans la vie opprimé de ce long passé? Voilà les idées qui viennent. On est tenté de s'accuser de ce pauvre jeune destin, fini avant de commencer.
Douloureuses conjectures. Nuit d'ignorance, d'énigme sans réponse. Dix années après sa mortj la lecture du bon Frœbel et mes études anatomiques éclairdssaient un peu là-dessus mes ténébreuses pensées.
Ce grand homme a le premier, avec une finesse incomparable, que donne seul un cœur maternel, expliqué le grand moment, la crise unique et décisive où l'enrant voit la lumière, le premier combat, si laborieux, qui se fait entre lui et le monde. Ce moi faible et incertain, le monde si insaisissable dans sa subite apparition, sont en présence et en lutte. Frœbel, avec ce don d'enfance, merveilleux, qui fait en lui, à force d'observer ces petits, a fini par se souvenir de ce moment si oublié. Il a été leur interprète, le voyant de ce passé, et disons-le, son prophète (prophète se dit chez les juifs du passé comme de l'avenir) .
L'ÉVANGILE DE FRŒBEL. 243
J'étais, dit-il, enveloppé d'un obscur, d'un profond brouillard. Mer uniforme et paisible. Ne rien voir, ne rien entendre, couché dans le demi-sommeil, c'est d'abord une liberté. On est complet, on se suffît. Mais sur ce fond monotone un matin vient éclater, en mille figures, la mobile, l'éblouissante, étourdissante iris d'un je ne sais quoi qui s'impose. Au dehors? ou au dedans? rien ne le dit. Nul sens encore des distances. Lueurs, chocs, reflets, jeux légers de lumières, fuyantes couleurs! Ce tourbillpn d'objets rapides semble toucher l'œil de l'enfant, lui passe incessamment dessus.
Aux premiers jours tout passif, il subit cette tempête. A mesure qu'il s'y habitue et qu'il en est moins troublé, son cerveau, lent encore, semble vouloir cependant deviner un peu ce que c'est. Mais à peine il peut se fixer sur un point, cet objet fuit, et un autre se présente. La pensée commencée se brise. 11 se remet à deviner l'objet nouveau qui fuit encore. Fatigue, extrême fatigue, pour la faible petite tête. Et c'est souvent ce qui lui donne un air sérieux, soucieux.
On est tenté de lui dire : a Quoi ! mon pauvre nourrisson! tu as donc de grandes affaires?... A&-tu donc entrevu déjà les futures douleurs, les combats de la vie ? » .
Oh I c'est réellement l'affaire grande, intéres-
844 L'ÊYANGtLE DE FRŒBEL.
santé, entre toutes I II s'y attache, il s'y acharne, il ne se décourage pas. Il s'agit de voir en effet s'il sera toujours passif, si le monde pèsera sur lui, aura action sur lui, — ou si lui (qui est après tout la grande énergie humaine), il pourra prendre sur ce monde l'avantage de le deviner. Comprendre, c*est déjà un acte. S41 le comprend, il y concourt, il y mêle son action.
11 ne le peut encore. Il pleure. Sans s'en rendre compte, il dit, il veut dire en cette langue que la réalité l'opprime, que ce chaos fuyant, sans ordre, est un accablement pour lui, que lui il veut réagir, saisir du cerveau d'abord, de l'esprit, de la main plus tard, cet inconnu qui échappe sans cesse et se rit de lui.
A plonger dans l'obscur abîme de son enfantine pensée, on y trouverait en germe le mot du destin, Œdipe en face du sphinx, disant : a Je veux savoir, comprendre, être roi de la grande énigme. Ou toi, ou moi, nous mourrons! »
Au secours. Ne laissons pas ce sphinx mortel du changement lasser, briser sa faiblesse par la rotation terrible qui sans repos par minutes lui présente de nouveaux objets. L'éducation est le secours compatissant qui ralentit pour l'enfant la fuite des choses, les oblige de lui arriver une à une, bien graduées, les oblige de
L'ÉVANGILE DE FRŒBEL. 245
poser paisiblement sous son regard, pour qu'il puisse dire à chacune : « Ah ! je te saisis enfin. Je te tiens, et je te fixe. Au lieu que lu agissais sur moi en m'élourdissant, c'est moi qui agis maintenant sur toi, du regard, du doigt. Je suis ton maître, je t'impose, tu es sous mon action. »
L'éducation intuitive qui saisit par le regard, l'éducation active étaient trouvées avant Frœbel .
Que fallait-il y ajouter? « Agir, c'est produire et créer, »
Il est sûr que l'action n'est vraiment sûre d'ellemême, ne se sent vraiment l'action que quand elle a pu laisser un résultat durable et constaté dans les choses ; quant aux choses, elle a ajouté son empreinte personnelle, et les a vivifiées, personnalisées de soi.
Elles n*étaient que des choses, l'âme s'y met, et ce sont des œuvres. Voilà Yaction vivante, l'art, l'éducation profonde qui tire de l'âme et y retourne, et qui eii faisant désœuvrés (jouet, statue, tableau, n'importe) fait une œuvre supérieure, l'âme de l'artiste lui-même.
Bref, l'homme n'est lui quen créant. Son vrai nom, c'est Créateur.
240 L'ÉTAÎHHLB M
On a YU comment font le siède dernier était cette pente, depuis Robinson, jusqu'au raenoisier Emile. On a vu (Hist.de France}^ commoit les ha»gers qui, dans les forêts d'Allemagne, sans ontfl que lairs couteaux, îmitaioit, sculptaient leors moutons, étant chassés de Saltzbourg par lacraelle intolérance (en 1731) portèrent leurs petits arts m Nord. Ils fabriquèrent à Nuremberg et ailleurs ces gentilles filles de bois qui par toute TEurope ont fait le bonheur de Tenfance, et réellement ëleyé nos petites filles humaines, suscitant Tinstinct maternel, tous les travaux de l'aiguille, l'amour (le la vie monotone de la femme assise au foyer.
Le pacifique génie de l'ouvrier allemand, l'esprit des forêts et des mines, était celui de Frœbel. Les forestiers de FAUemagne sont les seuls qui aient conservé l'histoire des âges successifs, des mystérieuses alternances de ces belles vies végétales au milieu desquels ils vivent,etdont chacun peut durer de cinq cents ans à mille ans. Les mitieurs (du Uarzet d'ailleurs), innocents sorciers de la terre, ont deviné, évoqué les gisements des métaux, les ont suivis dans les ténèbres, exploités et façonnés. Frœbel fut d'abord forestier. « Les arbres, dit-il lui-môme, ont été mes premiers maîtres. » La mère des arbres, la terre, l'occupa dàs son enfance, les minéraux, les cristaux, dont
yÉTANGILE B£ FRGBBEL. 247
les formes régulières le charmaient; il en taillait en bois et de toute matière, et il les superposait. Cela lui donna le goût de Tarchitecture. Un jour, à Francfort, quelqu'un qui le voyait faire, lui dit : « Bâtissez des hommes. x>
Ce mot le fit songer fort. Il alia à Yverdun voir le grand constructeur d'hommes , Pestalozzi. Cette école où toute l'Europe affluait, avait perdu de son mérite primitif. Les deux grandes mécaniques, le calcul et le langage (secondaires et subordonnés dans les premiers essais du maître) dominaient à Yverdun. L'enseignement mutuel, dont on usait, abusait, y donnait le goût du partage. Le silencieux Allemand, qui y fut quelque temps sans maître, par contraste eut pour idéal le travail paisible et sans bruit. Le Pestalozzi qu'il suivit ne fut pas celui d'Yverdun, mais le vrai Pestalozzi, celui de la première école de Neuhof, où la triple vie (la culture, l'atelier, l'étude) se mêlait selon les saisons. Voilà ce qu'il imita, voilà ce qu'il emporta .
" Son originalité, bien rare, c'est qu'il était resté
enfant, et que tel il fut toujours. Pour savoir ce que veut l'enfance, il n'avait qu'à regarder en lui, dans sa vie innocente et pure, qui n'avait que des goûts très-simples. Mais sans cesse il comparait cet
^ enfant qui durait en lui, avec ceux qu'il observait.
148 L'ËVàKGILE de FRŒBEL.
Dès qu'une femme accouchait, dit madame de Marenholz, il s'établissait au berceau, muet et contemplatif, observait profondément la petite créature, la suivait dans ses mouvements, et peu à peu dans ses jeux, ses premières activités.
Les jouets d'art compliqué ne font qu'embrouiller Fesprit. L'enfant adore les formes élémentaires, régulières, dont notre goût, trop blasé, ne sent plus assez la beauté. Ce que dit Pascal : a Qu'on ne peut dire beauté géométrique, » Tenfant le dément tout à fait. La sphère, la forme ovoïde, etc., le ravissent. De même que la nature commence par les cristaux la génération générale, Tesprit, à son premier degré, a l'amour de ces formes simples.
11 les associe volontiers, les combine, les superpose, en crée des assemblages, de petites constructions. Dès qu'il est un peu lucide et prend quelque patience, il est ravi de passer à cette création à deux que l'on fait avec la terre, le jardinage, la culture, où on dirige la nature, mais en obéissant soimême à Tordre un peu lent de ses lois.
Créer ^ produire I quel bonheur pour l'enfant ! Si c'est son bonheur, c'est aussi sa mission.
Créer y c'est Téducation.
Cet aimable fils de la paix, le bon Frœbel avait eu la douleur de voir les guerres, les destructions
L'ÉVANGILE DE FRŒBEL. 240
immenses des premières années du siècle, les triomphes de la mort. Il sentit la vie d'autant plus, n'eut au cœur qu'un mot : Gréer,
Plus de cris sauvages, plus d'agitations vaines et stériles. La Paixl la paix créatrice et féconde.
Ce qui charme dans son école, c'est qu'on n'entend pas de bruit, quel doux silence! Et comment ces petits enfants bruyants sont-ils tout à coup * tranquilles? C'est qu'ils sont heureux, ils font la chose précisément qu'ils aiment et que veut leur nature : ils font quelque chose, ils créent.
Nul autre bonheur en ce monde, que ce soit ou l'art ou l'amour, c'est la félicité de l'homme, de communiquer sa vie, de la mettre aux choses aimées, d'adorer leur fécondité, et de regarder après, et de dire : « Cela est bon. »
Quelle douce paix (venez avec moi, jeunes gens, venez, vous en serez émus) de voir cette école paisible, cette belle jeune demoiselle, imposante d'innocence et toute aux sages pensées, qui conduit aisément un peuple. Au milieu des petites tables où l'on travaille tranquillement, elle a la placidité toute sereine de la Providence. Elle est bien mieux mère que la mère. Elle n'en a pas Tagitation, les préférences passionnées. Et l'enfant aussi est plus raisonnable, ne se sentant pas, comme avec la mère, le centre du monde. Il est bien moins exi-
S50 L'&YANGILE DE FRŒBBL.
geint. Il ne s'attend qu'à la justice, se résigne à l'égalité.
Oh ! la belle petite cité de justice et d'harmonie I Dieul si nos cités du monde pouvaient un peu lui ressembler !
Que le travail rend farouche! solitaire! ignorant des choses qui ne se rencontrent point exactement dans sa voie I II nous courbe sur la terre, il voit le sillon qu'il gratte, et il ne voit point le ciel I Je m'en veux d'avoir senti si peu, si tard, le charme de l'enfance, son droit au bonheur, la fécondité des méthodes qui le rendent heureux.
La sauvagerie d'Emile et ses vues paradoxales m'avaient rebuté. Encore plus la singerie que recommande Fourier, qui ferait un imitateur. Supprimer le devoir, l'effort, les hauts élans de volonté, c'est avilir Tespèce humaine. Le partage de Jacotot, propre à faire de beaux esprits, ne me plaisait pas davantage.
En janvier 1859, nous étions au coin du feu, occupés de quelque lecture. Elle entre. Qui? une
L'ËVANGlIiE DE FRŒBËL. 251
inconûue, une aimable dame allemande, d'une grâce souriante el charmante. Mais jamais je n'avais vu une Allemande si vive. Elle s'assit comme chez elle... Et déjà nous étions conquis. Tout son cœur était dans ses yeux.
Ce fut un coup de lumière. Elle commença par dire... Mais que ne dit-elle pas? Tout à la fois du premier coup. Et nous acceptâmes tout, avant de répondre un mot.
Elle dit tout à la fois et sa doctrine et sa vie, la doctrine infiniment simple : « L'enfant est un créateur. L'aider à créer, c'est tout, d Dès lors plus de bavardage. L'enseignement silencieux. Peu de mots : des actes et des œuvres.
Cela m'entra dans la tête, aussi clair que le soleil, avec les fortes conséquences que peut-être la dame allemande n'aurait pas trop acceptées.
« Oui ! madame ! ... Ah ! que c'est vrai ! ... la grande révolution! » En un moment, je vis un monde, la vraie fin du moyen âge, la fin du dieu scolastique, du Dieu Parole (ou Dieu-Verbe), le règne du Dieu Action .
Oui, l'homme est un créateur, un ouvrier, un artiste, né pour aider la nature à se faire et se refaire, né . surtout pour se faire lui-même, mettre sa flamme en son argile. Un monde nouveau commence. Tu as vaincu, Prométhéel
2j2 L'ÉVAXGILE DE FRŒ6EU
Je ne disais pas un mot de mes audacieuses pensées. Mous la r^ardions, 1 admirions. Elle ayait été fort jolie, et quoique marquée des signes de Tâge et de la douleur, elle était charmante, angelique. Je senfis sa pureté, une vie réservée toute entière, qui avait pu sur le tard avoir en toute sa fraîcheur une jeune passion innocente.
Madame de Marenholz, mariée à un seigneur âgé dans une petite cour d'Allemagne, de bonne heure goûta peu le monde. A dix-sept ans, dans un bal, sentant la vanité, le vide de ces bruyants plaisirs, elle se mit à pleurer. Elle eut un enfant maladif qu'elle devait perdre bientôt et qu'elle menait aux eaux chaque année. Elle y était en 1850. On lui dit : « Avez-vous vu ce vieux fou que les enfants suivent ? On ne sait quel charme il a, mais ils ne peuvent le quitter. Il leur fait faire tout ce qu'il veut. » Le vieux[fou c'était Frœbel. La puissance qu'il exerçait sur les enfants, il l'eut sur elle, sur cette dame du grand monde, si cultivée, de tant d'esprit. Au premier mot, elle fut prise, tout comme je l'ai été par elle.
Chaque année il la menait, elle et son enfant, aux forêts. C'était au milieu des arbres, ses amis, ses camarades, qu'il était tout à fait lui-même, le forestier des premiers jours. Les oiseaux le connaissaient. Il parlait couramment leur langue,
L'ÉVANGILE DE FRŒBEL. 2j5
surtout celle du pinson. Arrivé à quelque clairière, il adorait le soleil, la principale forme de Dieu.
Comme Rousseau, il croit Thomme bon, et la nature non déchue. Comme Pestalozzi, il veut que cette nature bonne agisse, ait son plein développement. Plus directement qu'eux encore, il est libre du Dieu Parole, du Fils, et adore le Père, le Dieu soleil de toute vie, générateur et créateur, qui veut qu'on crée comme lui.
La cruelle lutte du passé, de la vieille superstition pour éteindre Pestalozzi, s'est répétée contre Frœbel. J'ai vu avec admiration, mais aussi avec douleur, l'école aujourd'hui déserte qu'un chaleureux Français de Nîmes, M. le professeur Raoux, avait établie à Lausanne, à ses frais, dans son jardin, donnant (comme la dame allemande) , donnant à cette œuvre sainte son temps, sa forlune, sa vie.
Nombre de femmes en Allemagne, tendres aux misères de Tenfance, ont créé et conduisent.de pareilles écoles. Mais au milieu du fanatisme sec
254 L'ËVANGILE DE FRŒBEL.
et dur des piétistes, elles ont peine à trouver grâce. Elles faiblissent, voulant faire croire que leur Frœbel est chrétien. Lui-môme, il est vrai I vers la fin, comme Rousseau et Pestalozzi, il a accordé au temps, à Tobsession générale de faibles et molles paroles. Hais il faut examiner le fond et la doctrine même pour voir qu'elle les exclut, les rejette, précisément comme la chair saine et vivante rejette un corps étranger qu'on y fourre en la blessant. Le vieux dogme Consummatum est impose le type du passé; son nom est imitatio. Frœbel dit : « Point d'imitation, » et il regarde l'avenir. S'il croit d ailleurs que l'homme est bon, il supprime la double légende et de la Chute et du Salut, la mort de Dieu, et toute cette mythologie.
Les bonnes et timides femmes qui déguisent ainsi Frœbel sous Thabit évangélique, énervent un peu son école. Rien de plus joli, rien de plus coquet, que les galants petits produits de ces enfants dirigés par des demoiselles allemandes. Ce n'est pas là du tout l'esprit, doux, innocent, mais sauvage, du Maître, du vieux forestier, adorateur du bon soleil qui crée et cultive avec nous, qui mûrit et la plante et l'homme. L'enfant de Frœbel n'est point ce délicat petit artiste de brillantes frivolités. II est ouvrier, jardinier, et demain cultivateur* La religion de Frœbel est la sainte coopéra'»
L'ÉVAMGILE DE FRŒBEL. 155
tionde Thomnie avec la nature, le travail modeste, fécond, du monde zoroastrique.
Entre tous les enfants, celui qui a besoin de Frœbeletbien plus que Tallemand, c'est l'enfant français. Si mobile, il souffre, il meurt à la lettre sur ce banc où on le fixe pour lui faire faire l'exercice automatique de nos salles d'asile et de nos écoles. Il aurait le plus grand^ besoin de cette heureuse alternance des trois vies, atelier, jardinage, étude, qui change à chaque demi-heure. Mais nos maîtres font l'école pour eux plus que pour l'élève. Les parents mêmes croiraient que l'enfant ne fait que jouer. La demoiselle française, plus agitée que l'allemande, précisément pour cela aime moins ces petits mouvements qui interrompent à chaque instant ses pensées trè&-personnelles. Bien peu aiment l'enseignement. La plupart continuent leurs rêves, leur petit roman intérieur, et les couvent tranquillement dans une école immobile, où rien ne se meut qu'en masse, par de rares mouvements uniformes.
Genève, qui le croirait? la^sérieuse Genève elle^
iS% L'ÉVANGILE DE FRŒBEL.
même, l'ancienne, l'admirable école de Touvrier qu'imita et suivit toute l'Europe, n'aime pas beaucoup la méthode de Frœbel qui précisément fait de petits ouvriers.
Pour plaire aux parents, il faut altérer cette méthode, la rapprocher tant qu'on peut des routines ordinaires. On reconnaît là lesprit qui tua Pestalozzi.
L'école, même modifiée, a pourtant d'heureux résultats. J'y ai vu fort récemment un petit peuple d'enfants qui me semblaient tous heureux. Ce qui était remarquable, c'était de les voir dans un lieu fort étroit pour leur ^and nombre, faire des rondes, très-variées, souvent assez compliquées, avec une rare précision, à la fois libre et docile, qu'on aurait crue d'un autre âge. Ces chœurs étaient dirigés, menés,par une très-intelligente et agréable demoiselle qui nous frappa par la puissance qu'elle avait visi blement dans sa sage et douce énergie. Je sortais fort attendri. Mais les enfants sont bien fins. Un d'eux le vit, un petit enfant de six ans, de trèscharmante figure, du reste créature chëtive. Il m'arrêta, se prit à moi et il me tendit les bras. Je fus extrêmemejit surpris. 11 semblait plus naturel que les aimables personnes, gracieuses, jeunes, toutes bonnes, que j'avais avec moi en cette visite, l'attirassent infiniment plus. J'eus besoin d'un
I/ÉYANGILE DE FRŒBEL. 257
grand effort, d'un peu de froideur apparente, pour pouvoir dominer mon cœur. Je n'étais pas loin de me dire : « Hoc est signum Dei ! Il me faut écrire pour Tenfance. x> Je fus ferme, et, sans qu'une larme échappât, je baisai son front, sentant profondément qu'en lui en ce moment j'embrassais les générations à venir.