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L'UNIVERSITÉ

pendant des préjugés de classe. Je pouvais d'autant mieux observer et juger cet estimable corps, porter un jugement sérieux.

Mais avant, il me faut conter un petit fait qui déjà en dira beaucoup.

Le ministre actuel avise un jour que les classes sont longues, infiniment trop longues, et que Tenfant est accablé. Il réunit, consulte les professeurs du premier collège de Paris, demande si Ton ne peut abréger les deux heures de classe, les réduire à une heure et demie.

Ceux qui ont enseigné, comme moi, savent qu'à celte dernière demi-heure, l'élève est ennuyé, n'entend plus et ne fait plus rien.

Une excellente enquête anglaise prouve ceci surabondamment. Elle établit qu'aux écoles de manufactures, l'enfant qui y est trois heures, apprend tout juste autant que l'enfant qui y reste six. (Enquête de M. Chadwick.)

Notez bien que l'ennui général, vers la fin, réagit sur le professeur, qui contient la classe à grand* peine, se fatigue, s'irrite la poitrine, souvent est sur les dents. Donc, on aurait pu croire que les professeurs consultés allaient répondre comme eût fait en pareil cas tout em* ployé, accepter fort gaiement cette diminution de fatigue.

Qu'en direz-vous, mondains? Nos universitaires répondent au contraire, contre eux et leur poitrine, qu'il faut deux heures, entières, et quon leur ferait tort en abrégeant, les allégeant.

Quel admirable corps , unique I Mais un peu routinier I

L'Université est modeste, et fait peu parler d'elle. Elle ne fournit rien aux tribunaux. Cela est ennuyeux. Rien, rien de romantique. On ne voit pas chez elle ces tragédies d'amour, ces Othello de séminaires, que nous a, ces jours-ci, montrés Pont-à-Mousson. Nos élèves, rudes et mal appris, n'auraient ni trouvé, ni compris, la finesse plus que féminine de ces petits jésuites qui ont étonné à Bordeaux, qui en savent bien plus que les femmes. Reconnaissons ces supériorités.

Celle des Frères, tellement en lumière aujourd'hui par tant de drames judiciaires, éclipse incontestablement nos pauvres maîtres d'école (70,000 impies, dit M. Dupanloup). Ceux-ci, au milieu des tentations de la misère et de l'ennui, ne donnent aucune prise. Il est rare, et très-rare, qu'ils aient aflaireà la justice.

Nos professeurs offrent et à leurs élèves, et aux paren^ts mondain», le type édifiant de la fi^iDiUe.

004 L'UMlfERSnE.

Ce que les Anglais disent des missions de leurs ministres, « qu'elles civilisent les sauvages, surtout en leur montrant la famille accomplie, » cela pourrait se dire très-bien des universitaires. Connus, étudiés, par leurs exemples seuls, ils pourraient convertir les barbares de Paris.

J'ai connu parmi eux de véritables saints, à mettre dans la Légende d'or. Mais je parle plutôt de la masse, de ce grand peuple si modeste, obscur et voulant l'être, fort libéral (quoique discret, timide), de formes douces, excellentes et sans le moindre pédantisme. Le monde a là-dessus de très-fausses idées.

Quand j'y entrai, ce corps était moins agité qu il ne le fut depuis. Nulle impatience. Aucune ambition. Aucun besoin du bruit, du monde. L'amour de la littérature pour elle-même, el sans vi\e du succès. Plusieurs avaient un goât très-spécial de renseignement. Le bon M. Mablin, linguiste supérieur, dont on se souviendra toujours, quand il perdit sa chaire, professa gratuitement dans une institution, pour le seul plaisir d'enseigner. M. Labrouste (l'obligeance, la bonté, la ctiarilé même), riche et pouvant se reposer, rechercha, s'imposa la position laborieuse de chef de Sainte-Barbe, où il fit un bien infini.

L'influence indirecte de ces hommes excellents

fut pour moi admirable. Ma très-vive imagination et mon ardeur d*esprit, en grand contraste avec ma vie solitaire et tout uniforme, gagnait fort au contact de cette douce sagesse. Je n'ai vu en nul homme l'égalité sereine et le calme de la vertu, plus qu'en mon camarade et collègue M. Poret. Nul n'eut droit plus que lui d'enseigner la philosophie dont il était un type si pur et si parfait. La philosophie écoBsaise pour qui étaient ses préférences et qui dominait dans nos chaires, moins haute et moins hardie que l'allemande, semblait trèspropre à faire des esprits modérés» plutôt que des héros. Au grand jour cependant de Juillet, on a vu un professeur modeste de cette école, homme doux, pacifique, s'il en fut, s'immoler au devoir (Farcy, 27 juillet 1850).

L'Université est un corps très-loyal, qui vit en pleine lumière. Le^ hommes y sont connus, trèsparfaitement appréciés, n'arrivant, ne montant de grade en grade qu'à force d'examens publics. Les livres y sont connus, et dans les mains de tous, autant que ceux des maisons eccléâiastiques sont inconnus, mystérieux. L'enseignement des jeunes prêtres se fait même en partie par des cahiers non imprimés, qui se transmettent, se copient et se recopient. Quelqu'un qui en 1845 voulait connaître l'enseignement du Sacré-Cœur,

M LUHITEBSITÉ.

apprit que c'était impossible, les libres étant tàïis par les dames, donnés aux seules élèves, qui ne peuvent pas même les emporter de la maison*

Dans l'Université, au contraire, tout est transparent et cristal. Chacun la voit de part en part. Son enseignement est identique, et s'il est modéré, il n'en est pas moins clair. Son principe contredit, dément, détruit le principe du Moyen âge. Les petites hypocrisies que l'État ordonne et enjoint, ne sont que ridicules, inutiles et peu obéies.

Plus ancien, plus moderne que le christianisme, ce principe éternel est celui que Platon expose si bien dans ÏEuthyphrarij celui que Zenon enseigna avec tous les jurisconsultes, celui queKant a formulé, et l'Assemblée constituante. Sur lui le Droit repose. Sans lui les tribunaux se ferment et deviennent inutiles. L'État, inconséquent, ne sachant ce qu'il veut, et ménageant le vieux dogme gothique, invoque à chaque instant le nouveau de 89.

L'Université est fidèle a celui-ci plus que TÉtat ne veut. Ses ennemis le savent bien, le disent avec raison. Sauf des nuances assez légères, ses livres officiels et ses chaires de philosophie enseignent la même chose : la souveraineté du Devoir, la primatie du Juste, Tindépendance de la Loi morale. Ses

chaires d'histoire, de littérature et de langues, dans Tinfini détail, et même en choses qu'on croirait étrangères, transmettent le même enseignement.

MM. Tissot, Barni, dans leurs belles traductions de Eant, ont suivi cet esprit. Et M. Bénard, dans son excellent Précis, autorisé et adopté, le formule parfaitement : u La Loi morale est par elle-même obligatoire. Manquât-elle par impossible de sanction en l'absence de toute puissance divine ou humaine pour la faire respecter, elle n'en conserverait pas moins son empire sur des êlres raisonnables et libres. Elle n'en serait pas moins inviolable et sacrée. »

Est-ce clair? Et non moins clairement sort la conclusion de Platon, de Socrate, posée dans VEuthyphron: « La loi morale précède la loi religieuse, en est la pierre de touche. Le saint n'est saint qu'autant qu'il est le juste. La Justice est la reine des mortels et des immortels. A elle seule de juger les dieux. »

Les dogmes varient fort. La Justice invariable les ratiûe ou les condamne. Arrêts de conscience qu'on retrouve identiques à mille ans, deux mille ans de distancet il n'importe. Le dogme injuste, impie, l hérédité du crimes la nature pervertie par la transmission du péché paternel, est déjà rejeté

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