L'UNIVERSITÉ
par Êzéchiel, Jérémie, comme il Test deux mille ans après par la Révolution.
Nos amis sont terribles plus que nos ennemis. Ils font au parti du passé des concessions bien légères.
Je n'admets nullement l'étrange distinguo de MM. Littré et Saint-Marc Girardin qui, dans le Journal des Débats^ concèdent au clergé de donner une éducation^ tandis que nos écoles, disent-ils, ne donnent quHnstruction. Quiconque a enseigné, sait bien que les deux choses se mêlent, se confondent sans cesse. A chaque instant Vitistruction a une influence morale qui est au plus haut point éducative^ qui, éclairant Tesprit, règle aussi l'âme. La limite absolue entre ces mots est de vaine scolastique.
Voulez-vous cependant insister? Je redirai ce que j'ai prouvé tout à l'heure. Le clergé, si longtemps maître unique de Yédtication^ n'a pu rien faire pour elle. Sa stérilité de mille ans le condamne à jamais. Elle résultait fatalement de son principe a/i^i-éducateur, qui, croyant la nature
perverse, la réprime et l'étoufle, bien loin de la développer.
Avec tous ses défauts, sa faiblesse timide, l'Université reste pourtant le seul gardien du principe de 89, du dogme de justice, hors duquel nulle éducation .
L'Église ne peut rien. Pourquoi 7 Non-seulement pour son principe, pour sa haine de la liberté, mais pour la discordance de son enseignement.
Elle condamne la liberté, et elle enseigne l'histoire, les langues des peuples libres I quelle folie! quelle inconsistance ! Mais songez donc, la Grèce et Rome, avec leur élan héroïque, leurs stoïciens et leurs jurisconsultes, qu'est-ce? sinon, la révolte de l'âme contre Tascétisme chrétien.
Le seul homme fort du parti, M, Yeuillot, ainsi que l'abbé Gaume, contre Tesprit bâtard et classicochrétien de M. Dupanloup, a dit très-justement que jamais les païens ne devraient approcher des mains chrétiennes. Songez que l'ennemi personnel de saint Paul est, sera toujours Papinien. Fermezmoi cet Homère. Ecartez ce Virgile... Tout cela,
ilO LUNITERSITÊ.
c'est blasphème. Horreor ! le Promëthëe d'Eschyle, jurant la mort des dieux, le Caucase jugeant Golgotha !
Le pèle-mële de leur enseignement me fait pitié. Uscroien t tout concilier en mutilant , châtrant la mâle antiquité, lui ôtant justement tout ce qu'elle a de grand et de fécond. Ils font une antiquité blême, honnête, modérée, bien apprise. Par bonheur, l'aumônier aimable et délica t des Jeunes Converties leur fit la gentille Odyssée qui leur tient lieu d'Homère, un Homère de Saint-Cyr, lisible aux demoiselles. Livre neutre de vague et molle éducation, d'où le garçon sortira fille. On veut faire Télémaque, et l'on fait Eucharis.
Jésuites et amis des Jésuites, ils ont pourtant de moi la circonstance atténuante. Us n*ont pas tant qu'on croit apporté dans l'Église un nouvel esprit. Ils ont continué, poursuivi, avec plus d'adresse, le travail invariable de l'Église, l'amortissement de la volonté, de la liberté. Leur mérite spécial, c'est que par eux on a vu mieux la sottise du gallicanisme, vu que les deux tyrans qui souvent se battaient, le Roi, le Prêtre, avaient même intérêt, même pensée au cœur : Mort à la liberté ! De là ce grand succès de cour qu'eurent les jésuites* Leurs collèges reçurent tous les petits seigneurs, et rUniversité n'eut les classes moyennes, les en-
fants de la bourgeoisie, qu'en copiant les collèges des jésuites, leurs funestes routines, leur mécanisme automatique.
Elle copia dans la forme du moins. Point du tout dans lesprit. Ses honnêtes Rollin, ses dignes directeurs de Sainte-Barbe (V. J. Quicherat), inspirés de l'austère et noble antiquité, écartèrent de l'école l'effémination des élèves du doux Gesù, s'abstinrent des mauvais arts qui faussent, usent la volonté. Dans l'Université l'élève, montant de classe en classe et trouvant à chacune un nouveau professeur, n'étant pas (comme chez ces pères) suivi du même maître dix ou douze ans de suite, gardait une âme à lui, et ne devenait pas la triste dépendance, la propriété d'un autre homme.
Notre Université, en revanche, par trop innocente, dans son éloignement de Tesprit de captation, mérite le reproche contraire. Elle ne prend pas autorité. Ayant de son côté et T honnêteté et la science, et ce qui est bien plus qu'aucune chose, la vraie force moderne, le principe dont nous vivons, elle retient sa voix, met la sourdine
m L't^iVERsrrÉ.
à son enseignement, a Fair de demander pardon d'avoir raison. Elle se contente d'être utile, ne parle point de ses succès, de sa fécondité réelle. Contre deux ou trois noms que citent toujours ses adversaires, elle aurait pourtant droit de dire que d'elle seule est sortie toute la littérature du temps, tous les grands noms de la science. Et, outre ses élèves, elle a énormément produit par ses professeurs mêmes dans l'art et dans Térudition.
Ce qu'on voit peu, et qui est très*réel, c'est que ce corps modeste, sans résistance bruyante, mais digne et affermi par ses nobles études, suit fort peu les passions, les divagations de l'État qui se jette à droite ou à gauche. J'ai vu cela trois fois. Enfant, sous le premier Empire, j'ai vu nos professeurs, les Leclerc, les Villemain, directement contraires au brutal esprit militaire qu'on aurait voulu inspirer. Sous la Restauration, autre passion ridicule ; l'État tourne au clergé, et l'Université contre. Le lendemain du jour où Jouffroy fit l'article « Que les dogmes finissent, » j*ai vu nos professeurs s'inscrire chez lui, suivre ses cours payés, devenir ses disciples. Et je vois aujourd'hui leur répulsion unanime pour enseigner l'histoire contemporaine que si imprudemment l'Etat leur imposait, et que très-sagement ils réduiront à quelques dates.
a Du grec et du latin I des mots! des mots!
des motsi... A quoi cela sert-il? »... A quoi? vous le voyez. L'esprit soutient le caractère. Ces langues sont bien plus que des langues ; ce sont les monuments où ces fiëres sociétés ont déposé leur âme en ce qu'elle a eu de plus noble, de plus moralisant. Qui en vit, en reste annobli.
« Des mots ? des sons ? du vide ? » Non, des réa* lités. Chacun de ces forts idiomes est un individu, une âme, une personnalité de peuple. Nous quittons le monde des ombres, où a rêvé le moyen âge. Nous touchons, en Grèce et à Rome, des personnes solides, les plus fortes qui furent jamais. La Grèce d'Aristote, si petite et si grande, qui d'un pas a conquis l'Asie, la Rome, qui créa l'empire méditerranéen, sont-ce là des êtres de raison? Cette réalité subsiste dans leurs langues. Le grec est Vagora^ et tout le mouvement de ces cités se sent dans leur langage. Le latin est toujours Vatrium patricien, où le jurisconsulte rend aux clients ses responsa, le prétoire d'équité qui distribue le droit au monde.
Oui, ces langues, ce sont des âmes, de grandes âmes de nations.
Si vivantes elles furent que, tant de siècles après, qui les touche, y prend quelque chose de la puissante vie qui y reste toujours. J'ai vu enfant
274 L'DNIVERSITË.
le temps le plus mort, le plus vide qui fut jamais, éteint pour la pensée, temps de destruction qui promena la mort sur l'Europe, et dont Tœuvre expressive a été le poème du Dernier homme. En dix années, dix-sept cent mille Français périrent (1804-1814), d'après le chiffre orficiel. Combien plus d'hommes d'autres nations I Au foyer, faim et froid. Sur la tète un d6me de plomb. Voilà mon souvenir d'enfance. La mort, l'espoir d-un autre monde, c'était la tentation. Les mystiques (Vlmitatio que je touchai) n'y ajoutaient que trop. Leurs consolations énervantes me mettant sur la pente des résignalions molles, m'enfonçaient doucement dans un marais profond. L'antiquité, au contraire, et ses langues, ses littératures, son histoire, me refirent le cœur haut, pour mépriser la mort, dernière, misérable ressource, et dominer la vie par l'action. J'eus à seize ans mon moment stoïcien (j'en ai dit un mot dans le Peuple.)
Depuis, la rêverie, les livres de Rousseau et d'autres qu'on lit à cet âge^ eurent Teffet ordinaire de langueur énervante. L'antiquité me releva encore par les jurisconsultes, la sagesse italique, le génie de l'histoire et l'éclair fécond de Vico.
Tels sont les hauts, les bas, par lesquels passe la jeunesse; un jour tendre, et un jour sloïque. Mais ce qui me soutint même en mes faibles jours,
c'est qu'ayant vécu dans ce monde fort, j'eus peu le narcotisrae, les mollesses d'esprit qui détrempent aujourd'hui. Je fus préservé du reman.
Le fin acier du grec me rendait difficile, et la gravité du latin, son ampleur, me donnaient la nausée du mesquin et du bas. Même en ce qui pourrait troubler un jeune cœur, aux chants passionnés, certaine noblesse relève tout, et j y trouvai parfois, dans Catulle et Virgile, l'homœopathie de la passion.
La leur est puissante, mais forte, point du tout énervante. Elle aide à tromper la jeunesse, à éluder la tyrannie de Tâge. La brûlante Ariane de Catulle, à certains jours de fête, ferme l'oreille aux bruits, aux séduisants appels des réalités inférieures. On a lu ; le soir vient, et la fête est passée. Un peu triste peut-être, mais fière, heureuse au fond de se sentir entière au travail de demain, la jeune âme s'endort en quelque chant sacré de l'héroïsme ou de la muse.
J'ai trouvé à tout âge un grand soutien à posséder (disponible toujours) ce puissant cordial. Il n'est pas seulement dans les œuvres sublimes, primitives, Eschyle ou Homère. Même dans l'art proprement dit, aux siècles littéraires, la noblesse et la grâce suFâsent pour nous remonter dans une haute sphère morale* Un illustre savant du
216 L'UHITEBSITÊ.
seizième siècle qui sut l'antiquité, comme elle se savait elle-mèpe, dit sod impression d'un chant du pur esprit : « L'Empire de Charles-Quint fait pitié à celui qui a senti le chant d'Horace à MeU
L'enseignement de l'Université n'est pas, comme celui du Clergé, discordant et contradictoire, moitié païen, moitié chrétien. 11 procède d'un même esprit. Mais dans la forme il est peu lié et incohérent. Chaque branche d'études semble un objet à part, et n'est pas raccordé dans une harmonique unité.
Il faut considérer que, malgré son antique nom, cette fille de Charlemagne, cette fille de Philippe Auguste, est véritablement très-jeune. Telle que nous la voyons, elle ne date que d'un demi-siècle. Elle naît réellement au retour de la
no RÉFORMES DE L'UNIYERSITÉ.
paix. Jusqu'en 1815, son maigre enseignement fut uniquement celui des langues classiques, et qu'on approfondissait peu. À la paix seulement, lorsque Ton put enfin se reconnaître, toute la science y entra tout à coup. Ënorme invasion. On jour l'his-* toire commence, un autre les études physiques, et mille choses presque en même temps. Tout cela de façon inégale et désordonnée, sans aucun souci de l'ensemble.
Chaque nouvel objet d'étude qui arrivait se faisait grande place, s'établissait en maître. Le zèle ardent des nouveaux professeurs, leur dévouement passionné, étendait sans mesure la part de leur enseignement. Exagération très-utile, je pense, dans le premier moment, pour fonder fortement et sans retour ce que nos adversaires critiquaient, attaquaient et auraient voulu supprimer (l'histoire surtout). Parmi ces fondateurs nommons le savant, l'acharné, l'infatigable M. Poirson, qui fit nombre de fanatiques de ce nouvel enseignement.
Aujourd'hui, il convient de regarder l'ensemble, d'harmoniser mieux les études et d'en faire un tout organique. Chacune se simplifiera, s'associera aux autres. Toutes ensemble pourront concorder.
Autrefois la lecture s'enseignait fort pénible-
ment, lettre par lettre; autrefois le dessin s'enseignait par détails isolés, ennuyeux, qui rebutaient, décourageaient Télëve; on dessinait un an la bouche, un an le nez. On donne aujourd'hui des ensembles, et le sens de la vie éveillé chez Téléve le soutient, hflte ses progrés.
L'analyse, le détail abstrait, vont bien aux esprits mûrs, mais aux jeunes esprits il faut offrir des masses, des ensembles, le concret plutôt que l'abstrait. Je voudrais qu'à l'école le dessin des objets vivants précédât le dessin des lettres, récriture. Dans les figures d'animaux, végétaux, l'enfant aurait d'avance plusieurs figures de lettres. U écriture précéderait la lecture, bien plus difficile. Les cartes en relief, moulées par les élèves, précéderaient les cartes planes dessinées sur papier, et la géographie, un peu géologique, une histoire de la terre^ amènerait à PUstoire humaine.
Histoire, langue, art, trois choses qui pour chaque nation doivent être présentées d'ensemble et non isolément. Pour les jeunes enfants qui commencent, j'aimerais qu'un même maître leur enseignât la Grèce, par exemple, en toutes ses manifestations, en tout ce qui fit son génie.
D'abord, à la façon de Pestalozzi, ils feraient une Grèce de terre ou de sable, un relief grossier du pays ; puis une Grèce plus détaillée sur papier
28S RÉFORIIBS DE L'UHIYERSITE.
qu'ils aimeraient à colorier. Puis, sur ce sol, on ferait agir Tbomme, la Grèce ou ses grands traits historiques, victoires sur TAsie, duel de Sparte et d'Athènes, conquêtes d'Alexandre. Mais quelle langue parlaient ces héros? La plus cbire, la plus lumineuse qu'aucun peuple ait parlée. On en donnerait quelque chose, des mots (et fort peu de grammaire; il est stupide de commencer par là)*.
L'art grec est une langue encore. J'aimerais fort que le même maître pût leur faire dessiner ces merveilles de sculpture et d'architecture (rHercule, par exemple, le Temple de Tliésée), marquer combien cet art s'accorde à cette langue fine et torte, à cette histoire, à cette terre si ingénieuse-
' Si Ton donne un peu de. grammaire, il faut que ce soit uniquement comme secours et simplification pour le devoir du jour. Et cela dicté et écrit, non pris dans un gros livre qui éblouit, embrouille, décourage d'avance, rien qu'à le regarder, par la complexité, l'immensité obcurc d'un grimoire incompréhensible. — Ce n est pas que ces pauvres petits, si on les attache à ce livre, n'y pénètrent, ne soient même très-propres à cette étude (je tiens cela d'un maître de grand mérite, M. B...). Dans Tàge singulièrement lucide et pur qui sépP'^e le ^ deux âges troubles (de l'époque lactée, et de la puberté), les enfonis de huit à treize ans ont une aptitude singulière pour sai^^ir les clioses subtiles. Mais cela fait trembler. Qui use de cette précocité, risque de les sécher, de les faire pour toujours délicats, faibles, arides (disons d'un mot, fruits secs). Il faut tout au contraire leur donner des choses grossières, épaisses, saisissables et palpables, qui nourrissent sans Irop affiner.
RÉFORMES DE L'UNIYERSITÉ. 285
ment découpée qu'elle semble elle-même un objet d'art.
Qu'un même homme ébauchât la Grèce aux quatre points de vue, cela serait beaucoup.
Et la forte harmonie de cet enseignement étant assurée, des maîtres spéciaux les approfondiraient tous les quatre.
Je les voudrais d'accord, ces maîtres, sachant chaque semaine où en sont leurs collègues, se voyant, s'enlendant entre eux. Il est déplorable aujourd'hui de voir la langue grecque enseignée sans nul rapport à l'histoire grecque. Les profes* seurs n'ont nulle connaissance de ce que leurs collègues font avec les mêmes enfants; ils ne se connaissent même pas.
a Mais cet enseignement harmonique d'une même chose, d'une âme de peuple, s'il est si fort, ne risquera-t-il pas d'influer trop, de faire de petits Grecs, de serviles imitateurs? »
L'objection serait grave, si Ton donnait un peuple seul, ou deux, comme on fait aujourd'hui, deux langues, la grecque et la romaine. Mais dans l'enseignement nouveau que tout prépare, on verra mieux, et pour la langue et pour l'histoire, la place que ces peuples occupèrent dans le grand ensemble, leur rapport aux sociétés qui ont précédé ou suivi.
m RÊFORMBS m L1J5ITBRSITÉ.
Sans faire nos élèves indianistes, on pourra par des synglosses élémentaires, leur donner le plaisir de descendre le fleuve des langues et des nations. De minimes changements, souvent d'une ou deux lettres, font couler certain mot, pire ou tnère par exemple, du sanskrit au grec, au latin, au français.
Le courant historique, le courant linguistique, vont ensemble naturellement. L'enfant voit que la Grèce et Rome ne sont point des miracles, mais des parties d'un tout immense. Trois points les signalent, il est vrai : leur puissant équilibre, leur très-fine culture, leur élan héroïque. Mais cela n'empêche pas que ces deux grandes nations ne puissent être inférieures par tel côté à d'autres. La Grèce, par exemple, toute urbaine et artiste, a fait la guerre à la nature, Ta appauvrie ; la Perse au contraire, fécondée. L'héroïsme agricole de celle-ci évoquant les sources, les arbres, fit de son vaste empire le Jardin de TÂsie.
Ce que je viens de dire se résume en un mot : recomposer l enseignement j l'harniooiser , ensei-
gner par masses et grands ensembles, des ensembles vivants.
Et ce que je vais dire se résume en un mot : recomposer Vhomme même, ne plus le mutiler en exagérant telle partie, telle faculté, et supprimant les autres ; ne pas détruire en lui les facultés actives, ramener dans la classe la vie et le mouvement.
Pestalozzi, à Stanz et à Berthoud, n'enseignait que debout et tenait debout les élèves. C'est à Yverdon seulement et dans la décadence de l'institut qu'on les laissa s'asseoir.
Nos classes actuelles offrent un tableau tout contraire. On dirait des assemblées de petits paralytiques, de culs-de-jatte, de vieux petits scribes. J'y crois voir le concile des grenouilles que peint un monument indien (voy. Max MûUer), qui servilement, d'après le maître, répètent un coax ! coax I éternel.
Ne pourrait-on alterner dans l'étude, tantôt debout, tantôt assis, user de tables hautes, écrire moins sur cahiers, et davantage sur l'ardoise?
« Mais tout cela rend Tordre difficile , le rend môme impossible en des classes nombreuses, d
Oui, c'est là le grand mal, la classe est trop nombreuse. Dès lors la discipline est le point capital, renseignement le point secondaire. Le professeur
986 RÈFORIES DE L'DNIYERSITË.
est accablé, écrasé d'une surveillance si difficile. Elle n'est efficace que par une sévérité excessive qui cloue l'enfant sur une place, mais plus il est ainsi fixé et immobile, plus grande est son inquiétude, son agitation intérieure et son besoin de mouvement.
On a brusquement délaissé; après quelques essais insuffisants, la seule forme d'enseignement qui permit le mouvement, rendit lenfant actif, Y Enseignement mutuel j qui, vers 1 820, avait eu pourtant d'heureux fruits. Il avait le tort grave de donner à rélève un esprit moins timide, plus libre, une plus vive et rapide initiative, le tortdefoire des hommes. L'enseignement autoritaire où le seul maître est tout, a été rétabli dés la Restauration. En 1854, les résumés qu'on fit de la grande enquête d'alors, montrent déjà certaine préférence pour les écoles les plus autoritaires y les écoles ecclésiastiques, les écoles du respect servile, qui, au règne suivant, devaient tout envahir.
Un peuple calme et sage, de très-grand sens pratique, la UoUande a donné un exemple, déjà suivi de l'Angleterre. C'est d'employer, non pas des moniteurs quelconques, comme dans l'ancienne École mutuelle un peu trouble et un peu bruyante^ mais quelques moniteurs choisis avec grand soin dans les plus sérieux élèves, et dans ceux qui se
destÎDeni à l'enseignement. Cela a réussi admirablement bien. Que ne l'essayonë-nous aux écoles, aux collèges, dans les classes surtout trop nombreuses?
Les Hollandais et les Anglais les payent. Mais les nôtres de nature plus expansive, payeraient plutôt, s'il le fallait, eux-mêmes pour qu'on leur permit d'enseigner. Le premier besoin du jeune âge, c'est l'activité, l'épanchement. Le supplice des classes dans l'enseignement actuel, c'est la passivité, rinertie, le silence auxquels est condamné l'enfant. Recevoir toujours sans donner jamais ! mais c'est le contraire de la vie. Son cours alterne ces deux choses; avidement elle reçoit, mais n'est pas moins heureuse de s'épandre et donner.
N'en déplaise aux maîtres, je dis que ce jeune maître improvisé, tout neuf et non blasé, enseignera bien mieux. Mille choses, lourdes et peu amusantes dans une grave bouche officielle, saisiront cent fois plus dans la vivacité charmante d'un enfant qui en cueillit hier la prime-fleur, et les redit avec l'amour, la grâce de la première révélation
2^8 RÉFORIES DE L'UNIVERSITÉ
D'heureux signes se montrent. L'enfant sera moins malheureux. Des eoUéges à la campagne (comme Sainte-Barbe en a donné le premier exemple à Fontenay), c'est une heureuse innovation. Je ne voudrais conserver dans les villes que quelques externats indispensables aux citadins.
Les vacances au bord de la mer. Autre innovation très-heureuse du ministre pour ceux qui n'ont pas de parents ici.
Je voudrais que, dès le collège, on commençât les promenades géologiques et botaniques qu'aura plus tard l'étudiant.
La gymnastique a peu d'attrait pour nos élèves. Notre jeune Français a besoin qu'on lui montre un résultat immédiat. 11 demande toujours « à quoi bon. » Tout ce qu'on lui dit de la force, delà santé, qui peut en résulter est lointain, ne le touche guère. La gymnastique a pu ravir les Grecs dont la vie était toute en spectacles et en fêtes, en combats animés d'une concurrence infinie. Elle a pu charmer l'Allemagne quand le patriote Jahn l'enseigna comme force, comme élément de résistance et de victoire future sur Toppresseur du monde. Ici, elle est très-froide, n'intéresse nullement Télève. Il n'en sent pas le but. Le bonheur, c'est d'agir pour un but bien compris, d'agir pour l'œuvre utile qui promet, qui amuse, qui flatte et
soutient l'énergie, qui paye enfin son producteur.
L'école industrielle et l'école universitaire semblent barbares toutes deux en des sens opposés. Elles sont incomplètes. Elles gagneraient fort à prendre un peu l'une de Tautre, celle-là en culture élevée et celle-ci en action.
Je vais faire un vain rêve. Mais combien j'aimerais à voir nos mous collégiens visiter les mâles écoles d'industrie ou d'agriculture, y prendre certaines notions indispensables à tous, prendre surtout l'impression du travail efficace, fatigant, sérieuxl
c( Mais ils n*ont pas le temps ! » Je le nie. Je n'ai point l'avare superstition du temps. Je dis avec Coménius : « En travaillant moins d'heures, on apprend davantage. » C'est ce que j*ai montré plus haut par Tenquête de M. Chadwick.
Hors des cadres étouffants deTÉlat, deTÉglise, qui si longtemps ont comprimé la France, son génie spontané a des éruptions remarquables d'art et d'industrie.
Vers 1750, tous les arts de l'ameublement s'élancérent à la fois. La France par eux conquit l'Europe. L'ouvrier se meubla lui-même, et la fabrication du meuble à bon marché créa le faubourg Saint-Antoine.
Après 1815, ou plutôt 1818, lorsque les alliés partirent, la maison dévastée se refit. Draps,
rideauic, habits, furent achetés. C'est le grand essor des tissus.
Le colossal ouvrage de nos chemins de fer fut celui de la mécanique et des grandes usines qui en firent le matériel. Labeur de trente années, moins actif aujourd'hui.
De ces trois mouvements, trois peuples sont sortis, et de tout leur ensemble une France d'esprit nouveau, un peu moins aplati que celui des fonctionnaires. Depuis vingt ans surtout Pexcës de la compression a fait déplus en plus rechercher les carrières du travail indépendant. Outre l'ouvrier seul ou petit fabricant (qui, par exemple, fait l'article de Paris), les administrations industrielles offrent une liberté relative. Leurs ingénieurs et directeurs sont généralement de très-libres penseurs, qui ne demandent à l'homme que le travail légitime, point de complaisance hypocrite. Quoi qu'il y ait à dire contre les compagnies, elles ont certainement un mérite, de n'être pas, comme l'Etat, en connivence avec le prêtre, de ne pas acheter son aide électorale en tyrannisant l'employé, de ne pas prêter au clergé main-forte contre la conscience.
En rapprochant les chiffres que donne M. Wolowski pour certaines professions (employés des chemins de fer, mécaniciens, contre-maîtres,
ouvriers supérieurs du bâtiment, etc.), je trouve du minimum une France nouvelle d'un demimillion d'hommes qui peut plus librement penser et lire un peu. Même ceux qui travaillent des bras et sont proprement ouvriers, aidés maintenant par la machine, rentrent moins fatigués le soir, prennent un livre, tout au moins un journal. On imprime et on lit dix fois plus qu'en 1830, trois ou quatre fois plus qu'en 1848.
La supériorité de la France nouvelle, industrieuse, active, c'est de mêler un peu la pensée et Taclion, la culture et le mouvement. L'homme y est moins durement spécialisé que dans la société antérieure. Des classes excellentes ont surgi (en tête nos ingénieurs), qui mêlent heureusement les deux vies. Hommes véritablement complets, et, pour le mieux dire encore, hommes.
Grâce à Dieu, des carrières actives, de libres débouchés, s'ouvrent à côté (jes vieilles voies. La bureaucratie griffonnante, le malheureux destin d'êtres anti-naturels qu'on nourrit d'encre et de papier, ne sera plus la seule vie qu'on propose à l'enfant des classes cultivées. Il lui sera permis
SM iCOlE CrDUSTBKLLE.
d'être homme, d'agir et de créer, de se créer loimême en agissant sans cesse et dans l'art et la nature.
Saluons ici l'œuvre vivace et spontanée du vigoureux bon sens français. Je parle de VÉeoIe centrale. Notre Ecole polytechnique, après le jeune élan pratique qu'elle prit de la Révolution, s'était envolée dans l'algèbre, tendait à devenir l'aristocratie du calcul. C'est alors que des hommes positifs, attachés aui réalités d'un humble et fort enseignement (un ingénieur, un chimiste, un professeur) prirent la place que la haule École avait laissée, et firent la leur, très-près du type originaire de 94 qui avait été si fécond.
Institut très-français. La France plus qu'aucune nation avait senti la solidarité des sciences. De la nouvelle école ressortit une chose nouvelle, ignorée de l'Europe, la iolidarilé des arts. On croyait jusque là que notre esprit rapide, qui lie, généralise des choses très-diverses, était un don brillant, puissant aux théories, nul en application. Et l'on aperçut tout à*coup qu'en cent choses c'est la voie pratique. Nombre d'hommes sortis de la nouvelle école, de ce rayonnement des arts, réussirent en dehors du métier qu'ils avaient cherché, et fort aisément appliquèrent leurs aptitudes flexibles à des matières toutes nouvelles. J y vois un serrurier
ÉCOLE INDUSTBIEaE. 297
devenu tout à coup un excellent ingénieur, qui de plus est encore un habile manufacturier. J'y Yois un constructeur de machines à vapeur, qui, maintenant chimiste, est directeur d'une ver« rerie, etc.
L'Anglais aune éducation excessivement spéciale, et il est presque toujours enfermé étroitement dans cette spécialité. Il est fort dans un seul métier, ce qui n'est guère commode pour le besoin colonial. Dans tout établissement nouveau, dans telle situation lointaine et isolée, il faut plusieurs Anglais de métiers différents, tandis qu'un seul Français suffit.
Admirable flexibilité qui doit faire rechercher partout l'industriel français, qui semble lui ouvrir le monde, rendre Témigration facile, si la vie devenait ici trop chère, difficile, impossible. Le liant, l'esprit sympathique des nôtres semblent les appeler, bien plus que l'Anglais taciturne, à parcourir, civiliser la terre. La rare solidité physique de nos hommes du Midi (Provençaux et Pyrénéens, etc.), la force sèche qu'ils ont, les soutient contrôles climats dangereux beaucoup mieux queles peuples du Nord, sanguins ou lymphatiques, prenables aux maladies. Aux Indes, quand nous y primions, nous avions un rare avantage (que n'ont point du tout les Anglais), d'y vivre et d'y durer.
298 ÉCOLE lïïDUSTRIELLE.
Tous nos précédents historiques montrent combien le Français d'alors était Toyageur. Sur un oui, sur un non^ on prenait son chapeau, on partait « pour les lies » (c'était le mot du temps) . — Mais aujourd'hui, c'est le contraire. Les déceptions ont été fortes. La France par deux fois avait couru le*" monde ; jadis le globe, et récemment l'Europe à main armée. Aujourd'hui elle est casanière. Elle répugne eitrémement à Témigration.
Une belle et mâle école, c'est celle de Châlons. L'enfant, six heures debout, travaille du bras et de la main. Six heures assis, il dessine, il calcule, il étudie. Cela fait des hommes forts, intelligents, qui se plaisent au travail. L'enfant garde une sève un peu rude, mais loin des mauvaises pensées. Celui qui taille, lime ou bat le fer six heures par jour, dort bien, chaque matin s'éveille gai et plus fort que la veille.
C'est beau, mais un peu dur, surtout trop renfermé. J'y voudrais plus d'air libre, hors des fumées de l'atelier, quelque étude agricole, au moins comme délassement. Qui sait ce que fera un jour ce jeune homme élevé pour l'industrie ? A
mesure que le champ de nos activités s'étend sur toutle globe, dans mille situations, il doit faire face à tout, faire mille choses imprévues. Même dans sa carrière ordinaire et prévue, ce futur contre-maître, ce faiseur de machines, pourra avoir, je l'espère bien, un jardinet pour lui et pour les siens. Qu'il n'y soit pas inepte. Dès aujourd'hui, au moins deux heures par jour, qu'il ait de la terre et du ciel. Qu'il respire autrement que dans des promenades forcées ou des luttes violentes, insensées, entre camarades.
Faisons des travailleurs et non pas des barbares- Accordons quelque chose à la culture morale.
Quoil rien sur la patrie, rien sur le but de l'homme, sur le monde, la terre, sur ces contrées où peut-être ils iront I Rien sur l'histoire de ces arts quon enseigne, rien qui y puisse orienter lelève et le fasse planer au-dessus. Les esprits les plus positifs savent que, pour la pratique même, il faut dominer ce qu'on tient, en savoir les tenants et les aboutissants, savoir d'où l'on part, où Ton va.
La France, industrieuse certainement, est-elle commerçante? bien moins. En ce moment on veut
1 cblouir, en montrant que le chiifre de ses exportations a augmenté. Sans doute ; mais tout est relatif. Son commerce est bien peu de chose devant celui de TAngleterre. Un seul port anglais, Londres, reçoit plus de vaisseaux que nos deux Frances, océanique, méditerranéenne, que toute la France réunie.
L'œuvre defe chemins de fer a occupé beaucoup de monde, et l'École centrale a fait plus d'ingénieurs qu'elle n en peut placer désormais. De ce travail, fait en grand partie, ils regorgent vers les manufactures. Mais ici l'industrie peut-elle croîlre indéfiniment ?
Lorsque vers 1829, M. de Saint-Cricq, directeur des douanes, proclama Tencombrement commercial, nous rimes, nous fûmes incrédules. Il était si réel qu'il fit la révolution de Juillet. A la veille de Février 1848, dans le rude hiver qui précède, l'encombrement revient, et Je chômage. Au bout de vingt années, 1869, le voici revenu. Personne ne veut plus entreprendre.
Le gouvernement actuel, avec ses compagnies du Crédit mobilier et autres, Tessor qu'elles donnèrent k la Bourse, détourna dix années les capitaux de l'industrie et de Tagriculture, qui donne un intérêt si faible. Son traité du libre échange, ouvrant en 1860 la France à l'industrie
anglaise (écrasante par le bon marché), a Tait du premier coup une énorme ruine. La Normandie ne peut se relever, dit-elle. Encore moins les forges du Nord.
Avec une telle politique, qui eût cru qu'un malin, en juin 1865, le même gouvernement proposerait à la France de se faire tout industrielle, de placer d'un seul coup toute la génération nouvelle dans les écoles d'industrie?
Le 21 juin 1865, le gouvernement autorise nos deux cent cinquante et un collèges communauXj à supprimer renseignement classique, à lui substituer le nouveau qui formera des employés pour les manufactures, usines et grandes fermes, des comptables pour les maisons de commerce.
« L'ancien enseignement subsistera-t-il ? » Oui, mais comme faible exception. En chaque lycée tmpérial sera créée une école industrielle ^^ qui pourra s'appliquer les bourses du lycée, qui de plus assurera aux élèves sortant le spécial patronage de l'État pour leur placement. Avantages considérables par lesquels cette école, parasite si favorisée, pourra absorber le lycée.
Celte révolution, d'incalculable effet, ne va pas moins qu'à faire une autre France.
Les chaleureuses circulaires qui viennent à l'appui, rappellent que, dans la lutte des peuples
industriels, le prix sera, non pas aux capitaux, aux bras les plus nombreux, mais à Fintelligence. Elles citent l'exemple de la Suisse, etc. (6 avril 1866).
Les nouveaux règlements offrent nombre de choses véritablement excellentes. On sent partout a main de celui qui Iui*même a pratiqué et enseigné. L'homme est là tout entier, de travail infini, d'ardeur prodigieuse, le plus zélé ministre qui fut jamais, avec tous les contrastes et l'impuissance d^une situation déplorable.
Les pages qui suivent étaient écrites avant quMl ne sortit du ministère. Je n'ai pas cru devoir les effacer. Elles disent le bien, le mal, les torts, l'effort immense et la très-grande volonté.
Destinée singulière! et tragique réellement!
Étrange et bizarre aventure qu'on ne voit guère qu'aux gouvernements d'Orient, qu'on croirait se passer à Stamboul, à Bagdad, aux Mille et une nuits. La fortune, cette capricieuse, voit au pays latin un homme de mérite, voué uniquement à l'étude et aux affections de famille, fort désintéressé surtout. Et, par une énorme méprise, elle l'enlève. Une nuit qu'il est là, travaillant, écrivant, il est empoigné, emporté parles airs, jeté aux palais sombres dont il connaît très-bien Thisloire. Dans ces palais hantés d'ombres somnambuHques,
quel contraste 1 un homme \ivant, un homme de chair et de sang, qui a un cœur (un trop prenable cœur).
* Que s'est-il passé là? Comment dans ce pays vertigineux a-t-il été leurré? Sous quel mirage a-t-il fait pacte avec Tabîme ?
Que promellait-on? Tout Que demandait-on? Peu.
Moins que peu , presque rien. Il enseignait l'histoire. Eh bien ! ne pouvait-il en ôter une ligne? en effacer un jour? faire que ce jour fatal ne fût point, n'eût jamais été? Si Thistoire, mutilée ainsi, est enseignée à ce grand peuple enfant qui va nous remplacer, demain tous seront morts, et ce jour mort aussi.
Mais qui ferait cela? Quel monstrueux miracle, impossible aux mortels! impossible à Dieu même I Non, Dieu ne peut biffer un jour. Un seul jour devenant un blanc, une lacune, tout avant, tout après en serait altéré. Cette écriture d'airain qu'on appelle l'histoire a un mystère terrible, c'est que les caractères enroulés Tundans l'autre, s'enchaînent indissolublement. Pas une lettre n'en peut être arrachée. Que peut-on ? Par-dessus, faire un léger plâtrage, par un fragile enduit dissimuler l'histoire, et superposer la légende. La crédule candeur de celui qui l'écrit, fera peut-être illusion.
Vain espoir, insensé. Mais celui qu'on leur-
5Di ÉCOLE INDUSTRIELLE.
rait, était séduit au fond d*unc idée non moins vainc. Introduit par surprise et par malentendu dans ce Conseil sinistre de violence militaire, il apportait, croyait faire triompher l'idée fort discordante d*une grande transformation industrielle qui eût changé la France, fait l'Empire de la paix. Lui-même issu des ouvriers artistes que Colbert appela de Flandre aux Gobelins, il avait le travail dans le sang, dans la tète cette idée fixe. Ce fut sa tentation. Punie cruellement. Que n'endura -l-il pas? Les généraux, les prêtres, n'y étaient pas trompés : « 11 était Tennemi. » Ils raisonnaient^très-bien ; ils disaient sans ambages : « Travail, c*est liberté. L'industrie, le commerce, ont fait Juillet 1850. » — Que répondre à cela? Rien de bien sérieux. Que Ton y aurait l'œil, que les écoles nouvelles, veillées de près, transmettraient leurs notes au pouvoir, qui jugerait ainsi chaque élève, déciderait de son placement. L'État fût devenu p/ac^r universel... Roman étrange I A qui faire avaler cela?
Seul à ce tapis vert où tout était hostile, il donna ce spectacle d'un minisire affamé, d'un budget maigrissant qu'on rognait chaque jour. Il endurait toujours, dans un espoir toujours trompé. Chaque matin, il saisissait... le vide!... Un jour il eut en main V enseignement obligatoire^
mais le soir il ne Tayail plus. Un jour il croyait faire une grande chose, Y instruction des filles. Mais les préfets, mais les fonctionnaires, bien plus intelligents de ce qu'on veut là haut, l'ont fort peu soutenu. En ce point qui était le \a-tout du clergé, l'État s'est bien gardé de défendre TÉtat, et le ministre est resté seul.
Seul. Ni l'État, ni le pays. Nul moyen de sortir sans livrer la place au clergé. Nul moyen de rester qu'au prix d'amers combats, dans la triste indigence d'un budget étranglé.
De là, cet acharnement sombre au travail, aux détails. De là, cet effort infini pour tant de petites réformes. Effort croissant. L'employé matinal qui lui vient avant l'aube, voit bien qu'il ne s'est pas couché. Le soir, il s'enveloppe, et ténébreusement s'en va par les collèges observer, noter, censurer. Et il n'arrive à rien. Des obstacles invisibles l'arrêtent, le captivent et le lient, obstacles faibles et mous, ces toiles d'araignées qui flottent dans les palais magiques, entravent et désespèrent. Comment sortir? Comment rester*?
1 Ait milii : < Vides super hoc tectum quœ ego suspicio ? — Cui ego : Video super tegulum,.. — Aliud non aspicis? — Oui ego : Nihil video. Si tu aliquid magis cemis, enarra. — At ille, alta traliens suspiria, ait : Video ego evaginatum irœ divinœ gladiîim super domumhanc dependentem, » Script, rer. Franc, 1. 1, . 264; Greg. Tur., lib. V. chap. u.
ÉCOLE DWGRICULTURE.
Le grand agriculteur de PFOvence, M. Riondet, un regrettable ami que j*ai perdu naguère, ne désirait pas moins qu'une Université d'agriculture et tout un système d'écoles. Son esprit encyclopédique, frappé de la solidarité croissante des sciences et des arts, voulait que Ton fit à Paris une école centrale agricole, d*où rayonnerait la lumière. Elle créerait des professeurs qui, dans chaque département, au milieu d'une ferme modèle, formeraient à leur tour des maîtres pour tous les arrondissements.
Mon confrère, Téminent historien des classes rurales, fin et profond penseur, M. Doniol, qui a
310 ÉCOLE DACRICrLTThE.
pu étudier ces questions et en AuTergne et en Provence, insiste pour que la réforme, modestement commencée par en bas dans les notions d'agriculture que donnerait le maîlre d'école, soit seulement couronnée en haut par une section agricole ajoutée à TÉcole normale, et une à TÉcole centrale industrielle.
M. Duruy, manquant d'argent, a^it eu Fidëe (peu goûtée, du moins économique) de faire faire quelques cours au Jardin des Plantes. Ont-ils eu quelques résultats ?
L'agriculture précède tout. C'est le fonds de la France. Et c'est par là qu'il faudrait commencer. L'industrie vient après. Fonds mobile et changeant. J*ai vu toute ma vie ses naufrages. Je vois toute la Seine-Inférieure couverte de ruines récentes. Je vois, du môme coup, à l'est, au nord, cent forges ruinées. Roubaix, un moment soulevé, exagère le travail et tombe. Que d'aventures dans l'industrie! Tantôt ses propres fautes, tantôt l'encombrement la frappe, et tantôt telle fatalité du dehors qu'on ne peut prévoir.
Maintenant que penser des carrières dites libérales, qu'on encombre indéfiniment?
Assez de médecins, assez de procureurs. Trop, bien trop de fonctionnaires. Plus de soldats sur* tout, et plus d'écoles de soldats.
Fermons, je vous en prie, celle des destructeurs. Ouvrons, je vous en prie, celle des créateurs, des enfants de Tagriculture.
J'honore TÉcole de Médecine, mais si l'agriculture fait des hommes si bien portants, qu'il ne faille plus de médecins?
J'honore l'École de Droit. Seulement elle m'effraye. Lorsque j'en vois sortir tant de jeunes notaires, d'imberbes avocats, de petits avoués, qu'il faudra bien nourrir, je me dis : « Oh ! que de procès! »
Un seul procès est bon, une seule guerre et un seul combat, c'est l'aimable combat de Thomme el de la terre, la guerre qu'il fait à sa grande femelle, féconde, adorée, la Nature, qui se défend, résiste, afin d'être vaincue.
Mater! Terra mater!... Ah! que n'a-t-elle pas dans son sein ! et quelle force de vie pour nous faire et se faire sans cesse malgré nous, et en dépit de nos sottises !
Dès qu'il y a mariage entre elle et nous, tout
31t ÉCOLE D'AGRICULTURE.
fleurit, tout se peuple. Ce n'est qu'arbres et fleurs, moissons, hommes.
Voyez-moi cette Perse antique, ses cent mille canaux souterrains qu'indiquent Hérodote et Mat colm. Elle peut, un matin, envoyer à louest une armée de deux millions d'hommes. Voyez cette Italie qui, devant Annibal, fait surgir de la terre un million de soldats.
Mais les peuples du Livre (Coran, Bible, Evangile) sont venus : juifs, musulmans, chrétiens. La Perse est un désert, l'Italie se dépeuple ou vit de blé d'Afrique. Et tous les bords de la Méditerranée sont chauves.
On sue à voir ici, en France, combien de fois la terre, et combien de fois l'homme, ont baissé, se sont relevés. Je Tai dit dans le Peuple. Les moments où le paysan acquiert la terre, sont marqués d'un élan étonnant de fécondité. Vers 1500, après Louis XI, dans les ruineuses guerres d'Italie, tout devrait s'épuiser. Mais les nobles qui partent, vendent à tout prix la terre au paysan. Tout refleurit. C'est le règne du bon Louis XIL De même après les affreuses guerres de religion, nobles et bourgeois vendent; le paysan achète, et la terre en vingt ans a doublé de valeur. C'est le temps du bon Henri IV. Mais avant 1 700, Boisguilbert déplore Thorrible succion fiscale du grand règne qui força
le paysan de vendre. « Il a pourtant encore fréquemment un petit jardin, » dit l'abbé de Saint- Pierre (1738). En 1783, FAnglais Arthur Young s'étonne de voir ici la terre si divisée. Le mouvement ne s'arrête pas. L'effort de la Restauration pour reconstruire la grande propriété n'y a rien fait. Le paysan achète à tout prix, et il a raison. Car la terre, c'est la liberté. Quelle distance du journalier si dépendant au plus petit propriétaire! Cette terre, c'est la dignité, c'est la moralité, l'honneur,
liC vrai grand théâtre agricole, à l'ouest du vieux monde, me semble être ce pays-ci. C'est ici que la terre donne en toutes variétés sa plus fine énergie européenne, le vin (celle de l'Asie est le café). La terre de France a seule (et non pas rilalie) la vraie forme organique, géminée, à double climat : climats océanique, méditerranéen. Le problème agricole est ici au complet, d'une complexité exigeante, qui oblige l'agriculture d'être une science. Aux grandes plaines du Nord, l'étude des engrais, la mécanique des outils suffisent ; ce n'est que Y abc. Mais plus on va vers le Midi, l'énorme question des eaux s'élève, leur sage direction, leur répartition équitable, l'industrieuse irrigation ; d'autre part, la question dominante des expositions qui, à chaque instant^
3 1 4 ÉCOLE D'ÀGRICU LTURE.
changent tout, demandent non-seulement le savoir, mais le tact, la divination, l'art supérieur et parfois le génie.
c( Elargissez Dieu I » Diderot qui dit ce mot sublime, en savait-il la profondeur, les sens divers, admirables et féconds ?
Cela veut dire : Assez de temples. La Voie lactée pour temple, Tinfini de Newton. Cela veut dire : Assez de dogmes. Dieu étouffe dans ces petites prisons I
Mais cela signifie surtout : Émancipons la vie divine. Elle est dans Ténergie humaine; elle y fermente; elle a hâte de s'épancher en œuvres vives. Elle est dans la nature, y bouillonne, voudrait se verser en torrents.
Ne voyez-vous pas que la terre a envie de produire, et de vous enrichir, de donner des sources et des fruits, de créer des races nouvelles, plus saines et plus durables, de créer sans mesure des peuples et des moissons?
Soyons intelligents. Fermons un peu les livres. Rouvrons le grand livre de vie. Travaillons I Habit
bas I Délivrons cet esprit fécond qui veut sortir, ouvrons-lui les barrières. Écartons les obstacles, les entraves. Élargissons Dieu!
Voici ce que j'ai vu récemment en Provence.
Un fort mauvais terrain se trouvait près d'Hyères, misérablement sec, rocailleux, qui jamais n'avait rien donné que lentisques et autres rudes plantes sauvages de végétation africaine. Point d'eau. E tout au plein midi, rôti dès le printemps. Tout cela ne fait rien. Un habile homme voit ce que demande cette terre. Il l'achète. et il la travaille, Pépierre, la brise, et la rebrise. Il lui donne ce qu'elle veut, la vigne. Que va-t-il arriver ? « Elle sera brûlée, cette vigne. La culture même y aide. Les schistes durs, polis et qui semblent vernis, plus on les brise et les émiette, concentrent à chaque pied des foyers rayonnants d'innombrables petits miroirs qui tous lui lancent du soleil. Oui, sans faute sa vigne mourra. x>
Tel est le mot du paysan. Et elle ne meurt pas pourtant; il y a quelque chose là-dessous. Le matin on observe; spectacle surprenant, tout est
316 tCOU rACBKXLlirU.
mouillé cbei lai ; autour tout est aride. II pleut chex loi et pas ailleurs. C'est la toison de Gédéon qai, dans la BîMe, a seule les eaux du ciel,et à oMé la terre est altérée.
L'habile homme, M. Riondet, de superbe figure, une vraie tête d'ancien Empereur^, in-
* Celte belle tête, si triste, me reste â jamais dans TespriL Elle était nne énigme. Il ; arait beaacoap du oonspiraieur italien, Ct en eflét toojonn il conspira le bien public. A la mairie, à riiôpital, il ne troava qu'obstacles, difiicnltés. Dans la qocstion souveraine qui lui tenait le plus an coeur, celle des eaux, de leur distribution, il fut quelque temps juge, arbitre, mais dés qu'il essaya d'y mettre Téquilé et un règlement sage, utile à tout le monde, il fut arrêté court. On tenait à rester en plein état sauvage. AiriKi de tous c6tés, il se trouvait captif. Son esprit, très-actif, cliercliait et regardait de tous côtés, en toute science. Rien de plus varié que sa bibliothèque; c'est un monument subsbtant de non inquiétude, de ses curiosités infinies. Tiul n'était plus discret. Des idées trës-Jiardies, très-avancées, couvaient et fermoitaieut en lui. Ma* s il avait en môme temps Je plus grand sens pratique qui Taverlissait trop et ne lui laissait pas la félicité d'utopie. Donc, deux fois prisonnier, et du monde, et de sa sagesse! Et (out cela en grand silence. Mais je le voyais bien. Et il me semblait être dans les prisons, les spacieux cachots, Toutes sur voûter, que nous a peinSs Piranesi. Il s'y tenait fermé. Nulle échappée en lui. A peine en dix années je lui surpris un mot. On C4I usait d'un asile où les indigents envoyaient leurs enfants sans .;voir de quoi leur garnir le panier, de sorte que ces enfants avec tristesse voyaient manger les autres; lui il y suppléait, faisait Cuire de petites soupes. En parlant, la voix lui changea... « Ah! tu es homme! » dis-jc en moi. Et je compris. — Cet instinct bienfaisant le tournait vers Tagriculture où il croyait agir mieux pour le peuple. Mais, là aussi, 41 était arrêté. Les étonnants succès qu'il y avait ne lui suffisaient pas. Ils n'excitaient qu'envie. On ne sortait pas des routines. Il devenait très-riche.
quiéte et rêveuse, et chargée de pensées, semblait un homme de mystère. Il avait particulièrei^ient le don de trouver Peau partout. 11 la sentait, l'entendait sourdre, là où nous ne voyons qu'aridité. Lui-même, fort discret, se communiquant peu, si ce n'est par des actes, il me faisait l'effet d'une source profonde, génie de la contrée, qui la sert en dessous.
Qu'avait-il vu ici ? le secret de la vie pour tous ces climats africains. C'estquela nuitréparelejour. Elle verse de telles rosées que celui qui y reste, est mouillé jusqu'aux os. Pourquoi la terre n'en profite-t-elle pas? Elle est durcie par la chaleur du jour. Que faire? La briser constamment. L'émietter, c'est l'ouvrir. Et voilà ce qu'elle demandait, cette
mais que lui importait? son but était manqué. Sa passion secrète n'eut nul • apaisement en ce monde. Son cœur toujours gonflé, et toujours contenu, lut devint peu à peu une grande difficulté de vivre. On trouva à sa mort qu'il l'avait eu énorme. Je l'avais toujours deviné.
Il écrivait, et ne montrait jamais. Son livre, d'ingénieuse. et si profonde expérience, n'a paru qu'après lui, publié par son fils adoptif, l'honorable M. Garcin (librairie Bixio, 2 vol.). II n'a donc pu le voir ce livre, et là encore il n'a pas eu sa libre expansion. Il ne Ta eu que dans son testament, où il a tout laissé à la ville et aux pauvres. Legs de trois cent mille francs : crèches, école, hospice, hôpital, secours aux enfants, aux vieillards, sans parler de cette belle bibliothèque où moi-môme j'ai puisé si souvent, Dici, je la revois et j'y suis en esprit, je la vois variée, riche, sombre, comme il fut lui-même, peuplée des idées et des songes de son destin inachevé.
pauvre terre. Elle halète, elle a soif, et personne ne la laisse boire.
Le paysan n'a garde de labourer entre les vignes. Il occupe les lignes intermédiaires par un méchant blé qui se brûle, ne donne rien. Comment lui faire entendre qu'il faut sacrifier tant de terrain? le laisser libre au soc qui, le jour, ouvre et prépare le sol à la rosée du soir? Non, la terre crie en vain, on la laisse à son aridité. La rosée tombe en vain ; trouvant ce sol de fer, elle remonte et se vaporise. Elles ne peuvent s'entendre, se marier. Et c'est un divorce éternel.
Ici Tart est bienfait. En servant la nature, il est plus nature qu'elle-même. Elle verdoie et le remercie.
Profonde est l'amitié entre la vigne et l'homme. Elle ne sait que faire pour le remercier et le récompenser. Elle s'épanouit, déborde en fruits superbes, en grappes d*or, qu'on paye au poids de l'or.
Bref, le petit terrain qui coâta six mille francs à mon agriculteur, chaque année en donne six mille.
L'hirondelle de nos cathédrales, le martinet qui en peuple les tours, donne une scène émouvante quand de quelque maison voisine on la voit essayer et lancer ses pelits. Si légers, ils ne risquent guère. Leur vol incertain, maladroit, est soutenu, bercé dans Pair sur le profond abime. Ils jouent
sans peur. Mais quelle alarme chez la mèrel Ils jouent, les pelits téméraires, et Ton croirait qu'ils rient de la peur maternelle.
Combien plus légitime Tinquiélude de la mère humaine, quand son petit devient un écolier, quand Técolier devient étudiant, quand il faut
l'envoyer au danger de ces grandes villes où tant d'autres périssent, à Toulouse, à Paris. L'abîme où nous voyons voleter l'hirondelle, qu'est-ce auprès de celui que le jeune homme affronte : la dissipation vaine, les bas plaisirs, Ténervation.
Danger très-grand pour tous, énorme pour les nôtres, si liants, si précoces, ouverts à toute impression. D'autres races sont moins exposées. Chez tel peuple l'orgueil, la morgue innée; chez tel autre la prédominance de la faculté digestive, le pesant narcotisme, préservent le jeune homme, pour quelque temps, lui donnent au moins un masque de sagesse. Ici rien de cela. La supériorité nerveuse de notre race est son danger aussi. Elle l'expose tout d'abord, et chez beaucoup la flamme allumée à peine s'éteint tout à coup sans retour. Plusieurs à quinze ans, à vingt ans, sont finis, qui en vivront soixante encore, faibles et médiocres, incapables de grands résultats.
Remarquons, en passant, qu'il s'agit aujourd'hui de mieux déterminer l'éducation propre à chaque nation, à chaque race. Enormes sont les différences. Nos maîtres, les grands éducateurs, ne s'en occupaient pas encore. Rousseau veut élever V homme y en général, et croit qu'il est partout le même. Pestalozzi enseigne aux Français d'Yverdon comme il a enseigné aux Allemands de Berne.
Frœbel ne nous dit pas les modifications que voudrait son système, si au lieu d'élever ses petits Allemands si dociles, il formait nos enfants vifs, impétueux, du Midi.
Le capital problème ici, c'est de savoir comment on sauve la race^ cet élément nerveux, cette fine tlamme qui, quand elle est gardée, met au-dessus de tout — savoir comment l'enTant, qui tout d'abord est homme, sera gardé jusqu'à vingt ans et plus.
Il n'y a pas à badiner avec le jeune Français, ni croire, comme sa bonne femme de mère, que son vieux catéchisme, qu'un peu de pratique religieuse qu'il a suivie peut-être pour elle en grommelant, va le garder ici du bal Mabile. Songez-y bien. Il tournera très-mal, si on ne lui fait une passion.
Au lieu de le laisser traîner sur des éléments insipides, des manuels arides et ennuyeux, il faut le jeter à la mer, dans la grande mer de science, lui mettre en main des réalités fortes. Celui qui met dans l'eau le pied droit, puis le gauche, trouve
»i tCOLES DE WÈbWCa% ET DE DROIT.
l'eau froide, s*en va, ne sait jamais nager. Il fout le mettre à Peau la tMe la première.
Void ce que m'a conté un illustre physiologiste, M. Serres : « Lorsque je irins de Montpellier ici, mon frère qui était médecin, me donna un scalpel, et me dit : « Point de livres. Tu vas aller « tout droit à tel amphithéâtre, et là, avec les au- <c très, tu te mettras à disséquer. Tu tailleras dV « bord de travers, et puis mieux. La difficulté et « Fobslacle, TefTort fera la passion. » Voilà ce qui s'appelle se jeter en pleine eau.
Un sauvage, Savart, en fit autant. Sans ressource, en 1816^ il vint à Paris enseigner la Physique qu'il ne savait pas. Il lui fallut chercher, trouver, créer. El un matin il trouva TAcoustique.
Les Peaux-Rouges pour dresser Tenfant font des chasses de cinquante lieues. Mais mille lieues ne sont rien dans la grande chasse à la nature, Tinfinie poursuite des sciences. Cette chasse, autant que l'amour, donne toutes les alternatives, toutes les phases de la passion. Subite intuition, ravissement de l'objet nouveau, ses résistances et ses fuites, inquiétudes, variations, le cœur au ciel ou à Tablme, des réveils, des retours de joie et de fureur; la proie saisie, manquée, reprise... la curée de la découverte, la joie d'avoir trouvé, et le ori Eurêka !
La grande Isis est si charmante que, si elle a la bonté de déranger son voile, de se laisser voir tant soit peu, on entre en un désir, une curiosité sans bornes qui ne vous laisse plus respirer. Certes, il faut de Tamour, et beaucoup d'amour au jeune homme. Mais quand il a goûté de celuilà, pénétré au mystère de la Dame étemelle, les menus plaisirs lui sont peu.
Sa mère est effrayée de le voir entouré du bizarre appareil de toutes les sciences et surtout (quelle horreur!) d'ossements... Hélas I il est perdu ! comme le voilà matérialiste /. . . Mais c'est tout le contraire. Laissons les mots, cherchons les choses. Moi, je vois que Tesprit de vie en lui abonde, surabonde, tellement que tout autour de lui en est vivifié, animé. Ces os ne sont pas des OS; ils se mettent à parler. Cet herbier desséché pour lui est tout en fleur, et les simples y reprennent tous les parfums des Alpes. Si la pierre, si l'inorganique, si la mort, réchauffée de sa jeunesse ardente, se met à vivre et à penser, admirez avec joie, laissez vos distinguo, vos scolasliques, et taisez-vous.
Le matérialisme est un âge et de l'individu, et de l'esprit humain. Ces noms si vagues et si peu définis, la matière el l'esprit, allement dans Thisloire des sciences, el nous donnent mille fausses
lueurs. Laissez les philosophes y blêmir. Pour la vie, pour Thistoire où j'ai vécu passablement, j'y vois à chaque instant les choses retournées à l'envers, des matérialistes héroïques qui donnent leur vie pour une idée, et des spiritualistes qui vont prier Dieu chez Fanchon.
Il est fort J secondaire que rëmancipateur immense, Diderot, se soit cru et nommé souvent matérialiste, s'il a pu mettre en tout, de sa brûlante vie, un souffle, une âme nouvelle. Je m'inquiète bien peu si cette flamme ailée, si lèpre, qu'on nomme Voltaire, qui spiritualisatout le siècle, parfois doute de Tâme en la prouvant sans cesse, et dégageant en tous le sens vif de la liberté. C'est tout le mouvement et le processus de ce siècle, son plus haut résultat, de dire : la liberté est rhomme; riiomme est la liberté moralej et rien de plus. Toutes les libertés (au fond il n'en est qu'une) jaillirent de là par la Révolution, et constituèrent pour Tavenir le solide édifice du Droit et de la Loi. Matériel ou non, mais anti-fataliste, ce siècle nous laissa la plus grande œuvre de Tesprit.
Quoi de plus singulier, disons-le, de plus ridicule, que le désaccord, le duel des deux enseignements, des deux écoles de droit et de médecine.
Allez en haut, devant le Panthéon. Entrez dans la première école. L'État y enseigne la loi, donc cette faculté qui peut obéir à la loi, liberté morale. Sans elle point de droit, point de responsabilité.
Allez en bas, à Tautrc école. L'État enseigne justement le contraire. La mécanique humaine sert les fils, les ressorts de la fatalité. Ce moi, que je sentais comme un fait positif qui seul me met à même de connaître et juger tout le positif extérieur, ce moi est une illusion. Liberté, Loi ou Droit, vains mots. Donc défendre la Loi, la Liberté? sottise. Révolution? sottise. Plus de pénalité. Donc, respect au tyran. Telle est du fatalisme la conséquence rigoureuse.
Voilà les deux écoles. Absurde discordance. Mais voici en pratique ce qui est plus absurde encore. C'est que la haute école, fondée toute sur la liberté, fournit en quantité des avocats sceptiques qui ne s'en soucient guère, vont plaider pour ou contre, et quantité de faibles et serviles fonctionnaires. Et Técole d en bas, qui ne prêche que fatalité, quand le soir au café elle parle des affaires publiques, oublie entièrement son dogme fataliste, parle étourdiraent d'être libre.
328 ftCOLBS DB MÈDBCIBE ET DE DROIT.
Fort noble inconséquence da futur médecin à Tingt ans. Mais à ^ingt-sii ou trente, il décrient conséquent, trés-bon fataliste en pratique. Il respecte, il hcmore le fait uniquement, s'aplatit pour a^oir une petite place, s'ouvrir un certain monde, certaine clientèle, devenir, s'il le peut, médecin d'un couvent. Sa mère Fadmire al(Nrs, devient fière d'un si bon sujet.
11 est insensé, ridicule, funeste, que les deux écoles s'ignorent à ce point l'une l'autre, que l'école d'en haut ignore le Fait et le réel viyant, que l'école d'en bas n'ait aucune notion du Droit.
Les deux étudiants semblent en vérité deux sauvages, l'un et l'autre abrutis de spécialité. 11 y a ici une lacune énorme que je marquais ailleurs, l'absence d*une étude commune d'où divergent les deux écoles.
Il y a certainement un intermédiaire à créer où elles trouvent leur concordance. Un cours doit exister où tous apprennent ce qui leur est commun, où le médecin voie ce qu'il doit connaître du droit, où le légiste voie ce qu'il doit apprendre du fait.
Je dis seulement voie. II ne s'agit pas d'étude approfondie, mais de prévoir ce qui deviendra nécessaire, de connattre les voies et moyens par lesquels on pourra approfondir plus tard.
Le mot d*Auguste Comte, sodologie, me plaît assez pour ce cours intermédiaire. Je voudrais que, — donnant d'abord l'indispensable de la loi sociale, le droit et le devoir, — il enseignât aussi à chercher, à sonder le réel de la vie.
Partir d'en bas, montrer aux deux étudiants ce qui est nécessaire et à Tun et à l'autre. L économie^ surtout domestique, individuelle, la vie et le ménage, alin^entation, local, vêtement, etc. Avec une telle^ie, concordent telles mcsurs nationales. Desquelles mœurs résultent telles lois.
C*est là que l'étudiant de la Nature apprendra comme il fait et prépare le monde de la Loi.
C'est là que le jeune légiste sentira que son code, ce livre qui semble si froid, est une concentration de vie.
On leur montre à l'un et à Tautre (par quelque longue chaîne sur un point important, suivi du fond des âges eu ses variations), comment le temps, les mœurs, la vie, font et défont la loi, font, défont (même ce qui semble bien moins changeant) la médecine.
J'ai vu en soixante ans trois Frances de tempé^ raments différents, et partant trois médecines.
L'histoire de Talimentation, si nécessaire au médecin, existe dans les lois, et c'est par le légiste qu'il devrait la connaître. Les Acta de Rymer, en
Z^ fiCOLES DE VÈDEOSE ET DE DROIT.
me parlant sans cesse du commerce des laines cl deseoirs, dès le commencement du qnatorzîëme siècle, m'ont dit Talimeniation de l'Anglais.
L'aliment nons réYèle en partie ce que sont les maladies régnantes. De là de curieux problàmes, où l'économie politique, le droit, la médecine, sont également intéressés. Criminalistes et médecins, tous doiTcnt sérieusement peser ce qui sort de nos moeurs et du nouireau régime (mnde, akod et narcotisme).
Une question énorme aujourd'hui qui s'élève de même entre les deux études, et des lois, et de la nature, c est celle de V émigration. Dans l'étouffément de notre Europe, il faut bien regarder dehors, non pour faire, comme jadis, des razzias et revenir, mais pour créer de solides établissements.
Vhomme peut-U vivre partoutj est-il vraiment le maître de ce globe? voilà le haut problème. Dans un très-important article (Dic^ demédeâne), le docteur Bertillon répond négativement, ce qui d'un coup supprimerait toutes conquêtes et guerres lointaines. Où peut-on émigrer avec chance de vivre et réussir? Quelles mœurs, quelle hygiène, quelles lois, conviennent aux colonies? c'est une science nouvelle dont l'une et l'autre école doivent s'informer également.
Je ne plains pas Félève en médecine qui a toujours en main la nature, la réalité, qui la voit et en elle, et dans son mouvement, son drame (mort et vie, nouveauté éternelle). Je plains Télève en droit, voué aux livres à perpétuité, muré dans un seul livre, si aride au premier coup d'œiL Ce livre, œuvre du temps , produit d'un long passé, nest pas sans grandeur, certes. Sa forme froide, abstraite, est très-belle souvent dans sa simplicité. Mais cette noble et pure abstraction, par cela même, ne nous montre plus rien des précédents lointains, des causes et des révolutions morales
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d'où les lois procédèrent. C'est l'énigmatique beauté d'un de nos magasins actuels de produits chimiques, où tant de forces naturelles, de vies latentes à Tétat de cristaux, élevés à la forme qu'on dirait supérieure, font par cela même oublier et la génération première (végétale, minérale) qui les prépara, et le travail chimique qui les a dégagées, mises à ce dernier résultat.
Nos anciennes Coutumes, les formules barbares, enfantines poésies de la jurisprudence qui m'ont tant occupé, charmé (dans ma Symbolique du droit), semblent toutes vivantes, donnent partout les mœurs qui les ont laites. Entre ces éléments primitifs du vieux monde, et notre Code de 1800, que de révolutions , que de transformations, d'épurations, d'abstractions progressives! C'est l'analogue de ce travail chimique qui a porté tant de substances naturelles de l'état mixte de la vie à l'état pur, de sel et de cristal (le quinquina à l'état de quinine). Seulement que de choses ont disparu en route ! Et ce sont justement ces choses qui rappelaient la vie. Tels éléments supprimés au creuset représentaient l'écorce amère du végétal sauveur, nous parlaient de son sol, de son paysage nataL
Entre nos éludes classiques, toutes concrètes, et notre étude du Droite tout abstraite, il y a un saut dur et brusque. L'enfant de dix-huit ans, en pleine
fleur de vie, et nourri de littérature, est jeté sans préparation, non pas au jeune Droil primitif, qui est encore une poésie, non à rhistoire intermédiaire de la génération du Droit, mais au Droit arrêté et fixe d'aujourd'hui , formulé en termes austères, précis, qui lui paraissent arides.
LaFrance, au seizième siècle, a été pour l'Europe, on peut dire Toracle du Droit. Les rois, dans les questions les plus hautes (de successions princiëres, etc.) , venaient solliciter une consultation de Charles Dumoulin. Dans ses voyages la foule le suivait. A Dôle où il devait rester un jour et faire une leçon, tout un peuple accourut, et, trouvant trop étroit le local où il devait parler, le démolit au moment même. Que signifie cette fureur, ce fanatisme de science? C'est qu'il n'enseignait pas la loi faite et fixée, cristal dur ou table d'airain, mais vivante , agissante , en voie de se créer , et dans san devenir (pour dire à l'allemande). La comédie sublime de la Loi qui joue l'éternelle dans ce monde changeant, et qui (pour être juste, être vraiment la Loi) s'infuse incessamment l'esprit vivant des mœurs, voilà ce qui ravit dans son enseignement. C'était la grande crise, la transformation des Coutumes. En ce grand interprète de la Coutume centrale, on sentit le génie futur qui les unirait toutes, et l'on adora la Patrie.
3 J0 L'finmusT EU moiT.
m le talent, ni la science ne manquait à PÉcole actuelle. Mais ses éminents proresseurs sont captifs de sa constitution. Leur auditoire est double, et mêlé de deux classes de jeunes gens. Tels étudient le Droit pour le Droit, comme science. Tels, c'est le plus grand nombre, Tétudient comme métier. Ceux-ci qui vont être demain avocats, avoués, dans le combat, la mêlée des affaires, doivent, pour cette lutte prochaine, être armés de toutes pièces, recevoir de leurs maîtres un enseignement fort technique , être avertis par eux d'un infini de cas spéciaui, d'exceptions, d'arguties, de rubriques de palais.
Tout cela fait Pennui de l'autre classe qui cherchait le Droit pour lui-même et sans intérêt de métier.
J'ai vu un illustre Italien, mon cher Montanelli, amoureux de la France , grand admirateur de nos lois, s'asseoir à quarante ans aux bancs de notre École, et forcé d'y apprendre ce qu'on dit pour les procureurs. Il est trop évident qu'il faudrait deux écoles, au moins des cours distincts, les uns pour le métier, les autres pour l'étude générale dont tout citoyen a besoin, pour Tétude qui montre la loi dans son rapport avec les mœurs. Lente dans ses transformations, elle est pourtant limage, fidèle avec le temps,delasoGiété. Aujourd'hui, nos
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circonstances économiques, absolument nouvelles, puissamment, sourdement, modifient la jurisprudence. On change sans paraître changer. Pour donner un exemple , si la Communauté prévaut en 1800, lorsque l'on fait le Code , c'est que la propriété en ce temps est plus stable. L'immense ei tension des valeurs mobilières, de la spéculation, et l'incertitude croissante, ont rendu aujourd'hui faveur au Régime dotal.
Montrer toujours la loi dans le^adre des mœurs qui la firent et la modifient, c'est ce qui fait la fécondité de ces études. Pour le droit romain même, renseignement si érudit du seizième siècle, surchargé de littérature, avait ce grand mérite de ressusciter tout autour de ce droit la société d'où il sortit. Rome fut en Cujas avec toute sa richesse de génie, sa gravité, toutes ses nuances morales et une précision incomparable de langage. D'autres, plus mêlés à la vie, les Lhôpital, les Dumoulin, eurent une connaissance profonde des hommes aussi bien que des livres, prirent la loi à travers les mœurs, dans l'orageuse société des temps où ils vivaient, y mettant leur vie même, leurs martyres et leur noble cœur.
33i L'ÉTUDUHT EN DBOIT.
Le monde aujourd'hui et l'école sont bien plus séparés. L'étudiant sent peu que son li^re, c'est la société codifiée.' Il est aveugle à leurs rapports.
« Mais, monsieur, si mon fils met un pied <kns la vie, adieu pour les livres à jamais. »
Il y est des deux pieds, au moins par les plaisirs ; mais nullement par l'étude active qui lui rendrait sensible Faccord des mœurs et de la loi. •
« La vie y suppléera. Demain, rentré chez lui, dans la province et le métier, bon gré mal gré, il y prendra une intelligence plus nette de la société. Le maniement des choses l'initiera bien plus qu'aucune étude ne ferait aujourd'hui. »
Est-il sûr que la vie locale où vous le rappelez, supplée la vie centrale , qu'il y trouve la variété de faits, d'idées, l'extension d'esprit, que donne la grande ville?
L'étranger, le provincial qui y viennent un moment chercher les jouissances pour en médire ensuite, affectent de n'y voir qu'un gouffre de dépenses, d'excès (je le crois bien, surtout ceux qu'ils y font). Mais ceux qui y sont nés, ceux qui y ont trouvé tant de moyens de travail et d'études, un champ riche d'observations, savent que ces grands centres sont les seuls lieux qui donnent un
sens sûr, profond de la vie. Chacun d'eux, bien connu, apparaît comme un organisme où elle se révèle en tout son jeu divers, ses fonctions, contrastes, harmonies et transformatbns.
Pour qui plane au-dessus, et qui garde des ailes, rien n'est plus curieux. Quelles ailes? une passion? une idée? bref, certaine poésie intérieure. Cela permet de voir, observer tout d'en haut, sans trop descendre. Si pourtant le vol va trop haut, on n'observe plus rien. Un voyage en ballon fait peu connaître le pays.
L'obstacle est le vertige, la variété du spectacle qui semble plus complexe qu'il ne l'est en effet. Le novice n'y voit qu'un chaos. 11 faut y être orienté *
* Je dis orienté et renseigné ; car, de soi-même, on ne s'y retrouverait guère. Pour sentir, pénétrer la vie dans son mouvement, il faudrait une expérience, une patience, une finesse que n'a pas le jeune homme. Là se présente une question : Qui l'y initiera, tout en le laissant libre et sans gêner son action? Trop vaste question pour la traiter ici. Quelques mets seulement, de mon observation personnelle, de ce que j'ai vu. Très-rarement le père réussit à cela ; il est ou occupé, ou déjà endurci ; il pèse trop, ou, s'il est trop facile, il perd en dignité et n'a pas d'action. Pour mille choses du monde, les femmes (mères, tantes, sœurs) valent mieux, voient et font voir tels points délicats, peu sensibles aux hommes. Parfois les sœurs aînées ont été admirables, ont fait des frères charmants (mais artistes indécis) . L'idéal ne serait-il pas la personne qui aime le plu.«, et se donne le plus, la mère? Il faut pourtant des dons bien rares et d'esprit de suite, et d'à-
S«0 L'iTODUNT BN DBOir.
Pen ai vu et beaucoup, qui, au bout de dix ans, passés id» et davantage, rentraient dans leur pays sans rien connaître de Paris. Cent choses en cetie immense ville lui sont communes avec bien d'autres capitales, et ne sont nullement propres à celle-ci, nullement caractéristiques du vrai Paris. Ce sont surtout ces choses, au fond non parisiennes, que regarde surtout Tétranger, le provincial. Et l'étudiant, s'il faut le dire, presque toujours reste en ce sens l'étranger. Avec des camarades, qui sont juste à son point, ne connaissent pas mieux le terrain, il croit faire des voyages infinis, des courses en tout sens, et vaguer à plaisir. Point du tout. 11 se trouve au total qu'en dix années, il a tourné dans un trèspetit cercle peu varié : cours, examens, cafés,
dresse, de douce austérité, le dirai-je? de fine tactique pour ne pas peser trop, ne pas envelopper jusqu'à l'étouffement par rexcès de la pass'on. Si elle a tout cela, c'est certainement avec elle qu'il verra bien et vite. Par elle il entrera dans rintelltgence rapide de toutes classes, surtout des classes pauvres. A l'humble foyer, il verra mille détails instructifs de misères, d'intérêts, d'affaires, qui lui rendront vivante son étude des lois. J'ai vu en ce genre des miracles. Sous cette incubation puissante d'une mère supérieure, il devenait tout à coup homme. Trop affiné peut-être? trop parfait? C'est mon doute. — ^J'en ai un autre encore. Ce guide, si charmant, l'initie à la charité cerUinement; le mène>t-il à la fraternité? chei la femaoe, c'est chose rare. Et pourtant le sens fraternel est le vrai rameau d'or qui éclaire et conduit à travers les foréis humaines.
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spectacles, bals, menus plaisirs vulgaires où tout ressemble à tout. Rien qui Tait averti de cet énorme monde d'activité diverse. II a vécu à côté de Paris.
Un juif que je connais, très-fin, très-réfléchi, qui voyage sans cesse , me disait Tautrè jour : « La terre n*est rien. Le voyage le plus grand qu'on puisse faire, est de la Bastille à la Madeleine. » Voyage étonnamment et prodigieusement instructif pour celui qui saurait, comme lui, dans le détail, Torigine, la fabrication de tant de choses ingénieuses, si artistement exhibées, les qualités diverses, les prix toujours changeants. Premier monde inconnu.
Pourquoi ces changements? Pour mille causes industrielles et sociales, salaires qui montent et baissent... Ahl ici notis touchons Texistence ellemême I Autre monde bien plus inconnu.
Dans la balance très-précise des prix de toutes choses qu'il avait dans l'esprit, cet homme intelligent savait parfaitement pour combien } était le travail, le besoin, la misère, les vicissitudes des conditions laborieuses, la nourriture et le loyer, etc. Échelle variable qui, selon les degrés, augmente ou diminue, éteint la vie humaine.
Mais sondons cet abîme. Laissons les boulevards,
et prenons la Tille en largeur dans l'épais* seur énorme du quartier fabricant, Saint-Denis, Saint-Martin, le Temple et le Tieux Temple.
Voilà Tun des creusets les plus grands du traTail humain, le plus mobile aussi. L'immensité de Londres , ni la puissance mécanique de toutes les villes industrielles, n'offrent rien de pareiL Elles ont toutes des séries de travail très-long et qui changent fort peu. Ici le mouvement infini d'arts et de procédés changeants, a exigé, formé la main la plus Uexible, d'une élasticité créatrice qui se fait à tout. Race à part et unique. Mais comment se fait cette race? c'est le mystère du lieu. Cela est tellement local qu'à deux lieues de Paris on ne peut rien de tel. A plus forte raison, l'ouvrier transporté à Londres, à Berlin, ne pourra plus rien. Toucher à ce foyer unique, irréparable, c'était la chose hardie, sauvage, qu'une administration tout à fait étrangère pouvait seule hasarder. Raser nos monuments, effacer nos souvenirs, ce fut dur et cruel. Mais pour nous, Parisiens, il est plus dur encore qu'en attaquant, rasant ce centre de Paris, on ait touché à la race ellemême.
Arrive ici, jeune homme. As-tu.un cœur encore? Et tes veillées du bal, énervantes, qui donnent un lendemain si fade, te laissent-elles des yeux, un
esprii pour comprendre? Eh bien, regarde, vois la réalité. Hier soir, tu bâillais au drame. Voici des drames autrement saisissants.
Tu l'ennuies sur la Loi, et tu la trouves aride, froide, abstraite, insipide. Regarde ses effets. Tu vas voir à quel point elle est bienfaisante ou terrible, contient la vie, contient la mort.
De ce Code une ligue (sur l'expropriation) a détruit le Paris central et tous ses logis à bas prix. Quatre cent mille personnes n'ont point de domicile fixe, sont errantes dans la banlieue.
Voilà pourquoi tu as vu quelquefois, avant l'aube, quand lu reviens du bal à cinq heures du matin, des fantômes, des visages pâles, qui allaient à grandspas rejoindre l'atelier. La journée est ainsi doublée par la fatigue. Et ces doigts fatigués que feront-ils de nos arts délicats que seuls ils fournissent à l'Europe?
Une alimentation supérieure serait nécessaire. Mais le loyer, énorme et absorbant, affaiblit T alimentation.
Pour détruire et bâlir, l'octroi toujours croissant rend Taliment plus cher, donne une énorme prime aux falsifications. Le vin, bien d'autres choses n'entrent guère à Paris, et cent drogues y suppléent, Nous vivons de poisons, menons la vie de Mithridate.
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Les lois municipales, et les lois financières, en Yois-tu la portée?
Mon cœur regorge ici. Je ne t'en dis pas plus. Sous la loi désormais, tu sentiras la vie.