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MON LIVRE

liens (un peu légers) suffit le Tasse. Pour moi,^ c'était Virgile ; son demi-chant, très-bas, me roulant dans Tesprit, n'interrompait jamais^ harmonisait plutôt, soutenait l'incessant effort du travailleur.

Le curieux dans le livre unique, € est qu'on y lit parfois bien mieux que ce qu'il dit, parfois tout le contraire. Voyez l'Américain avec sa Bible juive. De ce livre souvent servile et de passive attente, il déduit en pratique juste son opposé, l'élan illimité du moi et l'esprit d'action.

Un des grands stoïciens, fondateur du Portique^ était un ouvrier qui travaillait la nuit de ses mains, gagnait sa vie, pour librement philosopher le jour. J'ai vu avec vénération un ouvrier (Ponty) qui ne voulut jamais que des métiers de nuit. Longtemps chiffonnier, puis veilleur au chemin de Saint-Germain, le matin, apèrs un court somme, proprement habillé, il se mettait à lire, à penser, à écrire. Nature forte et sérieuse à qui la volonté si haute donnait une vraie distinction.

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Que lisait-on alors? Les réimpressions de Voltaire furent avidement achetées sous la Restauration. Lecture asseK confuse. Pour dégager Tesprit et le résultat net de ces grandes bibles polémiques du siècle précédent, il faut un degré rare de jugement, de lucidité.

Juillet et les années suivantes furent un Yolcan de livres, une éruption trouble d'utopies, de romans socialistes. Bibles nouvelles, bien plus confuses encore, mêlées d'idées ingénieuses et de chimères, souvent touchantes par un sentiment vrai. Les hommes valaient mieux que les livres. Plusieurs furent des natures excellentes, adorables. En 1859, à Lyon, conduit par un homme très-bon qui n'inspirait nulle défiance, je vis une chose attendrissante et dont le souvenir m'émeut toujours. Je vis la chambre nue d'un apôtre de ces idées, pauvre ouvrier sans pain, ses enfants maigres et chétifs. La femme (une vraie lionne) rôdait pour la pâture de la famille, 11 s'était épuisé d'argent et de santé pour acheter, donner, répandre, ces petits livres qui allaient nous faire tous heureux. Tout l'accablait, surtout sa femme qui haussait les épaules. Mais sa sérénité, sa douceur, étaient incomparables. Jamais je n'avais vu un cœur plus généreux, plus tendre. Son communisme était de tout donner, de se donner et sa vie même. C'était

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fait. II était perdu, fort malade de la poitrine, mais toujours souriant, aimable et bon, sans haine pour la société.

Un tas de ces brochures étaient sur sa table. J'en lus. Ce qui me frappa, c'est que toutes partaient de ridée d^un miracle qu'elles proposaient sérieusement : d'un trait biffer un monde, et en refaire un autre.

Maladie singulière, incurable, de l'esprit humain. Depuis le 2 décembre, le grand flot des romans qui nous ont envahis, bien autrement fangeux, est dominé surtout par l'idée d'aventures de bonheur improbable, de loterie grossière, l'idée californienne, de gros lot et de lingot d'or. Toujours la foi aveugle au miracle^ au hasard, au coup d'État du sort, qui dispense d'effort, de travail, de persévérance.

Les livres qu'il nous faut, ee sont précisément les plus contraires à l'idée de miracle. Ce sont les livres inaction.

J'entends par là ceux qui apprennent à agir, à compler sur soi, la foi aux seuls effets du travail, de la volonté.

Des livres vrais d'abord. La vie est courte. Nous

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n'avons pas le temps de nous farcir Tesprit d'un tas de vains mensonges qu'il faudra oublier demain. Les enfants ont ici Tinslinct droit de nature. Quand vous leur racontez quelque chose : « Est-ce vrai? » C'est le mot qu'ils disent d'abord.

Les voyages sont bons, sauf pourtant les mirages , les espérances vaines, lis sont bons quand ils donnent la réalité crue, non l'idée romanesque des fortunes gagnées sans effort. Le héros du travail, lutteur infatigable, vainqueur de la nature, le Robinson est une histoire très-vraie, et compilée de faits réels.

Les Robinson de l'industrie, qui, sans bouger, ont fait des voyages si durs à travers tout obstacle, ce sont nos saints. J'adore ces sublimes voyages de nos grands travailleurs , ces montées admirables des Jacquart et des Stephenson.

Comment du lourd abîme où sur nous pèse un monde, on monte en soulevant la terre avec son front, leur vie le fait connaître. Mais avec ces légendes, ces bibles du travail, je voudrais avant tout la Bible de la France^ l'histoire du long effort par lequel ce grand ouvrier, le peuple, d'âge en âge, a pu se faire lui-même. Nul pauvre travailleur, s'il refait en esprit le chemin de nos pères et les suit, ne succombera. Il sera soutenu et agrandi de la grande âme, la voyant dans ses luttes,

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heurtant, tombant souvent, souvent se relevant, et toujours inspirée d'indomptable courage et de jeune espérance.

Si Ton ouvre mon cœur à ma mort, on lira l'idée qui m'a suivie : « Comment viendront les livres populaires? »

Qui en fera? Difficulté énorme. Trois choses y sont requises qui vont bien peu ensemble. Le génie et le charme (ne croyez pas qu'on puisse faire avaler au peuple rien de faible, de fade). Un tact d'expérience ^ très-fin, très-sûr. Et enfin (quelle contradiction I) il y faudrait la divine innocence y Tenfantine sublimité, qu'on entrevoit parfois dans certaines jeunes créatures , mais pour un court moment, comme un éclair du ciel.

problème I être vieux et jeune, tout à la fois, être un sage, un enfant !

J'ai roulé ces pensées toute ma vie. Elles se représentaient toujours et m'accablaient. Là, j'ai senti notre misère, l'impuissance des hommes de lettres, des subtils. Je me méprisais.

Je suis né peuple, j'avais le peuple dans le cœur.

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Les monuments de ses vieux âges ont été mon ravissement. J*ai pu en 46 poser le droit du peuple plus qu'on ne fit jamais ; en 64 sa longue tradition religieuse. Mais sa langue, sa langue, elle m'était inaccessible* Je n*ai pas pu le faire parler.

Après l'horrible et ténébreuse aflaire du 24 juin 48, courbé, accablé de douleur, je dis à Béranger : c Ohl qui saura parler au peuple? lui faire les nouveaux évangiles? Sans cela nous mourons. » Cet esprit ferme et froid répondit : « Patience I ce sont eux qui feront leurs livres. »

Dix-huit ans sont passés. Et ces livres, où sont-ils ?

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Ik VIE PUBLIQUE. - L'AUTORITÉ MORALE.

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