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— Et votre chemisier ? votre cordonnier? Sont-ils aussi des bourçeois?
— Ce sont des marchands...
— Est-ce que vous les recevez à votre table? Est-ce que vous les invitez à vos soirées ?
— Vous plaisantez , je crois ! ce sont des boutiquiers, ce ne sont pas des « gens du monde ». On ne fraye pas avec eux.
La fortune du marchand ne fait rien à l'affaire.
J'ai eu un grand-père qui était armateur de voiliers et qui faisait venir du coton par ses navires. Il le vendait en balles. C'était l'homme du monde le plus simple et le plus ignorant de ce que aujourd'hui ils nomment « snobisme ». Cependant il n'aurait pas reçu dans son in-
limité M. Boucicaut, qui vendait le coton en écheveau. Il estimait que celui qui « débitait au détail » n'était pas un citoyen de sa caste. Les hommes de notre génération sont les fils, les petits-fils de ce préjugé-là.
Il avait une signification qu'il ne faut pas négliger alors même qu'on Je condamne dans son excès. Il indiquait que la bourgeoisie française était assez éduquée pour estimer sa dignité plus que son argent. Le négociant qui vendait le coton en balles n'avait affaire qu'à ses égaux et à ses pairs : des négociants, indépendants comme lui-même . D'autre part, son commerce se traitait par lettres, il n'avait pas de contact direct avec la marchandise. Son genre d'affaires exi-
geait une culture générale, de larges connaissances géographiques et économiques, — toute une philosophie par laquelle le « négociant » se sentait anobli.
Le « marchand », au contraire, lui apparaissait comme déconsidéré par le contact direct avec la marchandise et avec la clientèle. Il l'apercevait montant avec empressement sur un escabeau pour atteindre ses cartons, déballant, remballant, prenant beaucoup de peine matérielle pour retenir le client qui ne trouve pas ce qu'il veut. Surtout, il soupçonnait ce marchand au détail de passer par-dessus l'impolitesse du premier venu, pour faire marché, — de sourire à celui qui était entré dans sa boutique sans se décoiffer, — de le saluer un peu trop bas, — enfin
de faire, dans l'intérêt de son négoce, des sacrifices de dignité.
Examinez à la loupe cet estimable scrupule, vous apercevez, au fond, le souvenir de ce préjugé qui interdisait tout commerce aux nobles, sous peine de déchéance. La répugnance du bourgeois s'arrête, il est vrai, à la besogne où il faut réellement «mettre la main». N'importe, le principe est le même : le dédain du travail, l'idée que l'oisiveté est le premier signe de la noblesse. Nous connaissons tous tels commer(;ants de n gros » qui sont des gens bien élevés, qui habitent dans des hôtels luxueux, qui ont des voitures bien attelées, des table royalement servies, des galeries de tableaux, des chasses giboyeuses, une bourse ou-
verte aux dames quêteuses. On ne les reçoit qu'avec réserve, dans certaines circonstances, avec des invités triés. On attend qu'ils aient liquidé leur maison de commerce pour se dire ouvertement leurs amis, pour les présenter aux personnes considérables que l'on connaît. On leur entre-bâille, dans certaines occasions, les portes du «monde», ils n' «en» sont pas encore. Cent ans après la Révolution, après trois expériences de République, sous un régime où la démocratie est censée triompher, nous avons ce spectacle divertissant : une bourgeoisie d'oisifs et de mandarins, se hissant sur les épaules de la bourgeoisie laborieuse, recréant à son profit de véritables privilèges de castes, du haut desquels elle dédaigne
cette classe de marchands dont elle est tout fraîchement émoulue.
Le mot « privilège » est exact.
Comment vivait l'ancienne noblesse?
Elle était cliente du roi. Elle attendait de lui tous les bénéfices, il fallait qu'il soutînt les aînés de sa bourse et qu'il pourvût les cadets.
Le souverain moderne, c'est l'État. C'est de lui que cette bourgeoisie d'en haut, qui n'est pas assez riche pour vivre tout à fait oisive et qui est trop dédaigneuse pour <i toucher à la marchandise», attend la vie. Il faut que l'État pourvoie les uns de places et les autres de titres; qu'il recrute dans cette classe privilégiée les fonctionnaires de tout ordre, qu'il ferme à la poussée populaire l'accès de certaines
carrières dont la haute bourgeoisie se réserve l'accès. Elle seule a le droit déjuger, de tâter le pouls, de plaider, de construire des routes, d'occuper les grades élevés de l'armée et de la marine. (Je n'ignore pas qu'il y a un peuple de boursiers et une École de Saint-Maixent.) Le diplôme de bachelier est, si vous voulez, un titre de baron ; celui d'ancien élève de l'École polytechnique, une couronne de duc, — et nous avons de petits comtes qui sont docteurs en droit, de petits vicomtes qui sont Saint-Cyriens, de petits marquis... Rien n'est changé. Aujourd'hui comme autrefois, l'homme qui a des parchemins, somme le souverain de le faire vivre. M. de Condé marchait avec les Espagnols contre le Roi : le médecin sans malades, l'avocat sans
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causes, l'ingénieur sans usine marchent avec les gens de désordre contre l'État.
Comment le marchand enrichi aurait-il la sagesse de mépriser ces dédains?
Il est humain de supporter impatiemment le mépris et d'escalader la catégorie sociale que l'on sent au-dessus de soi. Le marchand renonce à forcer les portes de la « société » qui lui sont fermées, mais il veut que son fils « entre dans le monde ».
Dans cette préoccupation niaise, il envoie ses enfants aux lycées ; il leur fait parcourir le cycle de l'enseignement classique ; il les destine « aux carrières libérales ». Il veut qu'ils a préparent une École ». Lui aussi, il aura un fils polytechnicien, ingénieur ou docteur.