‹ Nos fils, que feront-ils?Chapitre 12 sur 32 · T6 NOS FILS · texte numérisé non relu

T6 NOS FILS

Pour ne pas gêner ce « daupliin », le père effacera son nom du magasin quand le moment sera venu de marier son fils. Le moyen, en effet, de faire rencontrer dans un cortège de noces les bourgeois du « Tchin » avec les bourgeois delà boutique? On accepterait à la rigueur l'argent honnêtement et laborieusement gagné, mais on ne saurait souffrir de tels contacts. La fille du Bourgeois gentilhomme ne peut songer à épouser un jeune Jourdain qui serait demeuré drapier comme son grand-père.

Il est parfaitement inutile à l'heure présente de déconseiller aux marchands d'élever leurs fils pour en faire des mandarins. On a encore plus de chance de se faire entendre par les bousculés que par

les bousculeurs. Puisque les fils des marchands deviennent des bourgeois, il faut que les enfants de la bourgeoisie retournent se faire marchands.

— Quoi?

— Marchands?

— Dans une boutique?

Il n'est pas question de leur enseigner à coller des sacs en papier, à donner le coup de torchon sur le « zinc » d'un débitant, et à couper le beurre avec une ficelle. Il s'agit de leur apprendre à vivre comme des citoyens utiles à eux-mêmes et à l'État, qui ne devront leur indépendance qu'à leur travail.

Depuis le temps que je circule par les rues des grandes villes, j'ai constaté que les noms des bouchers et des épiciers,

par exemple, changent souvent sur les enseignes : Machin, successeur de Chose. J'en ai conclu que le négoce est bon, pourvu que l'on y apporte des qualités solides d'économie, d'administration et d'intelligence.

Pourquoi nos fils ne feraient-ils pas valoir dans de tels commerces les capitaux que nous leur avons amassés? Pourquoi ceux qui, à défaut d'argent, auraient pris la peine d'acquérir le savoir technique ne trouveraient-ils pas des capitalistes empressés à leur avancer les fonds nécessaires à l'établissement de larges comptoirs, qu'ils dirigeraient avec une compétence éclairée? La besogne serait certes aussi intéressante que celle dont on s'acquitte dans un ministère. Le commerce de la

boucherie avait tenté Mores. J'ai entendu parler du fils d'un grand épicier de Paris qui a fait ses études d'ingénieur pour diriger lui-même les fabriques qui alimentent ses magasins de détail. Ce sont là de précieux exemples, il faut qu'on les médite.

A ceux qui nous diraient :

— Et l'éducation ? Et la fameuse distinction entre la « matière première » et la « matière ouvrée », entre le « gros » et le « détail », qu*en faites-vous?

Si nous la supprimions?

Rien n'empêche qu'un homme, parfaitement élevé, largement cultivé, s'occupe de ces besognes qui me semblent pour le moins aussi intéressantes et honorables que la spéculation à la Bourse ou TEnre-

gistrement.

Pendant des siècles, quand on présentait un homme à la société française, elle posait tout d'abord cette question dédaigneuse :

— Est-il né?

On a fait une révolution pour raser ce préjugé.

Aujourd'hui c'est :

— Que fait-il ?

Touchons-nous au temps où l'on se contentera de demander :

— Qu'est-ce qu'il vaut?

CnAPITUE VI

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